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DIAL 2689

ARGENTINE - De la décharge à la salle de classe. Un projet permet à des enfants d’arrêter de travailler pour retourner à l’école

Fernanda Sández

lundi 1er décembre 2003, mis en ligne par Dial

Le travail des enfants est une source de revenus pour des foyers vivant dans le dénuement. C’est pourquoi, une ONG de Buenos Aires, pour lutter contre cette forme de travail, lance des entreprises de production afin de procurer du travail aux parents, ceux-ci s’engageant en retour à retirer leurs enfants du marché du travail et à permettre leur scolarisation. L’école doit évidemment s’adapter à ces enfants si on veut que l’opération soit couronnée de succès. Article de Fernanda Sández, Noticias Aliadas, 22 octobre 2003.


Carolina est une fillette de 10 ans, le sourire aussi étincelant que sa blouse et, surtout, elle a très sommeil. « C’est qu’aujourd’hui, je me suis levée très tôt pour aller à l’école », explique-t-elle, heureuse. On le serait à moins. Pour cette fillette, née dans une famille déshéritée, où sa mère et sept frères et sœurs survivent en ramassant des ordures, aller à l’école relevait, jusqu’à récemment, de l’utopie.

« J’allais ramasser des cartons tous les soirs et je me couchais très tard, ce qui fait que je manquais souvent l’école et que, quand j’étais en classe, je n’y comprenais rien. Aujourd’hui, c’est différent. Je suis moins fatiguée et j’arrive à apprendre. »

Carolina participe à un projet géré par l’organisation non gouvernementale Alma Mater Indoamericana (AMI) intitulé « De la décharge à la dignité ». Dans ce projet, financé par l’Organisation internationale du travail (OIT), 650 ramasseurs de cartons des deux sexes habitant à José C. Paz, Tigre et San Miguel – trois des localités les plus pauvres de la province de Buenos Aires – ont pu reprendre à plein temps des études primaires qu’ils suivaient d’une manière sporadique ou qu’ils avaient abandonnées. Et, plus important, ils ont aussi commencé à déserter la rue.

Selon les chiffres du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), l’Argentine compte 1,5 million d’enfants travailleurs, dont beaucoup sont employés au ramassage de cartons et d’autres matériaux destinés à être recyclés. Pour cette raison, ce projet – qui touche aujourd’hui 240 familles, composées en majorité d’une mère célibataire ayant à sa charge quatre enfants en moyenne – constitue une lueur d’espoir.

« L’idée est très simple : nous lançons des entreprises de production qui apportent du travail aux parents et, en contrepartie, ceux-ci s’engagent à retirer leurs enfants du marché du travail et à leur faire reprendre l’école », explique Karina González, directrice générale d’AMI.
La plus connue de ces initiatives productrices porte le nom d’« El Niño » [1], marque d’un détergeant pour lave-vaisselle produit et commercialisé par les mères et quelques pères des jeunes ramasseurs de cartons. Ces parents, intégrés au programme, reçoivent une formation ainsi qu’une rémunération mensuelle de près de 170 dollars contre la promesse que leurs enfants cesseront de travailler et poursuivront leurs études.

La matière première du détergeant est donnée par l’Organisation des Nations unies et sa production s’effectue dans une salle de classe. Il se vend entre voisins, mais on le trouve déjà sur les rayons de quelques établissements commerciaux, et une importante chaîne de supermarchés s’est montrée intéressée par le produit.

« Cette initiative est la plus connue, mais ce n’est pas la seule en cours », précise Mme González. « D’autres familles produisent des pâtes ou des galettes, tressent des paniers, et certaines ont obtenu un petit crédit pour monter un commerce. On veille à ce que les projets soient non seulement rentables pour les familles mais aussi viables. »

Le programme, commencé en novembre 2002, fonctionne aujourd’hui dans ces trois localités de la province de Buenos Aires particulièrement affectées par la crise économique et sociale qui a éclaté en décembre 2001.

Toutefois, l’école publique demeure dans ces quartiers un important espace de socialisation. Non seulement les enfants y reçoivent ce qui est souvent leur seul repas de la journée, mais ils s’y sentent protégés d’un environnement hostile dans lequel les délits et les drogues font partie du quotidien.

« Les enfants qui vivent du ramassage du carton sont mal alimentés, contractent des maladies à force d’être en contact permanent avec les ordures et sont exposés à toutes sortes de dangers, affirme Graciela Della Giovanna, directrice de l’école n° 15 de José C. Paz, et, comme ils sont fatigués, ils n’assistent pas aux cours ou ils viennent à l’école uniquement pour manger. Voilà pourquoi cette idée m’a emballée au point que j’ai mis à disposition des organisateurs du programme des salles pour que les parents puissent travailler. Les mères, je devrais dire, parce que les pères, il n’y en a presque pas. »

Mais le retour de ces jeunes à l’école a demandé beaucoup plus que cela. Pour cette raison, comme l’explique le pédagogue cubain Félix Muñoz, directeur du département de l’éducation d’AMI, pendant les vacances de décembre à février, des classes de soutien ont été données aux enfants pour les mettre au niveau de leurs camarades lorsqu’ils réintégreraient le système scolaire en mars.

Par ailleurs, les maîtres ont acquis de nouvelles méthodes d’enseignement, indispensables lorsqu’il s’agit d’éduquer des enfants de cette catégorie, dont les besoins et les rythmes d’apprentissage sont particuliers. « L’école doit pouvoir s’adapter à chaque enfant, dans ce qu’il a de spécial et de différent, à ses intérêts et motivations », poursuit M. Muñoz. « Faute d’en tenir compte, l’école ne servira qu’à un petit nombre, ce qui exclut tout apprentissage et toute équité. »

On remet aux familles qui participent au programme des sacs de nourriture pour lutter contre la malnutrition et les enfants consultent un dentiste pour éviter de se retrouver sans dents à leur majorité. Des sorties organisées au cinéma, au théâtre, dans des musées et des parcs d’attractions sont un autre élément important de ce programme. D’autre part, les week-ends, les enfants s’initient à l’informatique.

« Cela va leur servir beaucoup », déclare, convaincue, Patricia Sosa, mère de six enfants, analphabète, qui continue de survivre en récoltant du carton, bien qu’elle ait commencé à produire du détergeant, initiative dans laquelle elle met énormément d’espoirs. « Je veux que mes enfants puissent étudier parce que, pour moi, c’est exclu. »


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2689.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 22 octobre 2003.

En cas de reproduction, mentionner la source francaise (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1L’Enfant.

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