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DIAL 2532

AMÉRIQUE CENTRALE - La société duale : une bombe prête à exploser

Luis de Sebastián

samedi 16 février 2002, mis en ligne par Dial

L’économiste Luis de Sebastián, espagnol et salvadorien, connaissant bien les pays de l’Amérique centrale, propose une analyse du blocage de la situation sociale et politique de ces pays : en Amérique centrale, à la différence de l’Europe de l’après Seconde Guerre mondiale, tous les groupes sociaux ne sont pas intéressés par le changement. Les classes riches bénéficient en effet pleinement des déséquilibres actuels.
Article paru dans
Envio, en octobre 2001.


Aujourd’hui au Nicaragua, comme il y a deux mois en El Salvador, j’ai compris plus clairement que jamais que le problème de nombreux pays d’Amérique latine, c’est d’être des sociétés duales. La société duale se caractérise par la présence de deux mondes en un : le tiers monde et le premier monde à l’intérieur d’une même nation, sous les mêmes autorités et le même drapeau. D’une certaine manière, il en a toujours été ainsi, mais la dualité a augmenté et s’est faite plus criante à cause de la globalisation. La société d’Amérique latine est duale, comme l’ont très bien fait remarquer autrefois Cardoso et Faletto dans leur théorie de la dépendance, mais aujourd’hui, elle est en train d’évoluer vers une société d’apartheid, dont la ligne de séparation n’est pas entre Blancs et Noirs, mais entre riches et pauvres, entre ceux qui font partie de la globalisation et ceux qu’elle exclut ou broie.

Selon le dernier Rapport sur le développement humain 2001, publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Amérique latine est championne mondiale de l’inégalité.

Voici quelques faits. Au Nicaragua, les 20 % de la population (le cinquième) ayant les revenus les plus élevés reçoivent 64 % du revenu national, soit 28 fois plus que le cinquième des revenus les plus bas. Il est suivi par le Brésil dans ce championnat de l’inégalité : 63 % du revenu national pour le cinquième des revenus les plus élevés, soit 24 fois le revenu du cinquième le plus pauvre. Au Honduras, les chiffres correspondants sont 62 % et 38 fois, ce qui signifie que le cinquième des revenus les plus bas reçoit seulement 1,54 % du revenu national.

Dans le Chili plus prospère et mieux gouverné, l’inégalité aussi est considérable : le cinquième des plus riches reçoit 62 % du revenu, ce qui représente 18 fois la part des plus pauvres. Dans les pays les plus riches de la région comme dans les plus pauvres, l’inégalité est presque la même. Pour pouvoir comparer, il faut remarquer que dans les pays d’Europe occidentale, la différence normale entre le cinquième des plus hauts revenus et le cinquième des plus bas est de sept fois.

La réalité que reflètent ces faits correspond à la sensation éprouvée par le voyageur qu’il y a dans ces pays deux mondes distincts, séparés physiquement par les plans d’urbanisme des villes, et séparés pour ce qui est du niveau de vie et de la satisfaction des besoins de base par un abîme insurmontable. Dans ces pays, si l’on ne va pas chercher la pauvreté des quartiers populaires et des campagnes, on peut avoir l’illusion de vivre dans un pays riche de climat tropical, comme si on était à Miami ou à San Diego de Californie.

Dans mes déplacements pour des cours et des conférences, conduit et protégé par des universités ou des institutions internationales, je vois peu de différences, pour ce qui est des facilités de travail et de vie, entre ce monde d’inégalités et de pauvreté, et celui de l’Union européenne ou des États-Unis. Il y a seulement, peut-être - et c’est un symptôme du caractère insoutenable de la situation -, la sensation d’insécurité du visiteur devant les grilles, les barbelés, les caméras de télévision et les gardiens armés qui défendent les maisons des riches.

La société duale est un grand obstacle au changement. Avec deux mondes si différents, qui vivent ensemble dans un même État, on ne peut pas élaborer un projet de nation différente, ni proposer une stratégie différente de développement, parce qu’une partie est satisfaite de la façon dont vont les choses. Ayant vaincu les révolutions marxistes et aucune ne se profilant à l’horizon, les riches d’Amérique latine profitent de la vie avec tout le luxe que leur permettent la réduction des droits de douanes, la libéralisation des mouvements de capitaux, l’accès aux nouvelles technologies et l’usage de services financiers, de communication et de divertissement, etc. que les entreprises multinationales du premier monde leur fournissent avec les standards d’efficacité habituels dans le premier monde. Avec les services techniques du premier monde et le service domestique du tiers monde, les riches de la société duale bénéficient vraiment du meilleur des deux mondes. Pourquoi changer quelque chose ?

En Europe, après la Seconde Guerre mondiale, les nations se sont relevées suite à un effort collectif, fruit d’un pacte social pour la reconstruction nationale. Toutes les classes sociales, en cédant une part de ce qu’elles considéraient comme leurs privilèges ou leurs conquêtes, ont pu reconstruire leurs pays et élever miraculeusement leur niveau de vie en très peu d’années. Mais il y avait alors des conditions pour que toutes les classes sociales entrent dans un tel pacte social, parce qu’aucune n’allait bien.

Tous les citoyens avaient perdu quelque chose dans la guerre, tous allaient mal dans l’après-guerre, et il était de l’intérêt de tous de reconstruire la nation, l’Etat et l’économie nationale. Un tel pacte, qui serait la solution - la seule solution viable - pour le développement économique, politique et social des pays d’Amérique latine, n’est malheureusement pas possible parce qu’il y a une partie de la société, minoritaire mais puissante, pour qui tout va bien et qui n’a pas besoin que les choses changent.

Vu que la résistance des peuples aux mauvais traitements n’est pas infinie, il est naturel que les pauvres et les exclus en viendront à réagir. Et si l’on ne fait pas quelque chose rapidement pour désamorcer la bombe à retardement que la société duale porte dans ses entrailles, elle explosera. La révolution sociale individualiste, que l’on qualifie de manière irresponsable de « délinquance commune », qui a énormément augmenté dans les pays d’Amérique latine et qui constitue un point de conflit entre les deux mondes, annonce cette explosion.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2532.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Envio, en octobre 2001.

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