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DIAL 2942

AMÉRIQUE LATINE - Ce qui est essentiel et ce qui est secondaire dans le discours du Pape Benoît XVI

Jung Mo Sung

vendredi 1er juin 2007, mis en ligne par Dial

En dépit des mises en garde que l’on a pu entendre, explicitement ou implicitement, à l’égard de la théologie de la libération, le pape Benoit XVI, dans le discours prononcé le 13 mai pour l’ouverture de la V Conférence du CELAM (Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes) à Aparecida (Brésil), a tenu des propos d’une grande fermeté pour dénoncer les injustices et inciter les croyants à changer les structures sociales créatrices d’injustice. Dans un article paru dans ADITAL le 15 mai, le théologien brésilien de la libération Jung Mo Sung analyse le discours papal afin d’en distinguer l’essentiel, qui peut faire l’objet d’un accord, de ce qui lui paraît être secondaire.


Le discours du Pape Benoît XVI à l’ouverture de la V Conférence du CELAM, le 13 mai, à Aparecida, détonne par rapport à d’autres discours qu’il a prononcés dans sa visite au Brésil. D’une certaine manière, il a surpris les attentes de beaucoup d’observateurs qui suivaient ses discours et il a mis au centre de son message le problème de l’inégalité sociale et le défi du développement intégral.

Après avoir dit que « le disciple, enraciné dans la Parole de Dieu, se sent poussé à porter la Bonne Nouvelle du salut à ses frères » (Discours, n.3), le pape affirme : « Les peuples latino-americains et des Caraïbes ont droit à une vie épanouie, étant fils de Dieu, avec des conditions plus humaines : libres des menaces de la faim et de toute forme de violence (...) Dans ce contexte, je suis heureux de rappeler l’Encyclique ‘ Populorum Progressio ’, dont nous célébrons le 40e anniversaire cette année. Ce document pontifical met en évidence que le développement authentique doit être intégral, c’est-à-dire orienté vers la promotion de tout l’homme et de tous les hommes, et il invite tous les hommes à supprimer les inégalités sociales graves et les différences considérables dans l’accès aux biens » (n.4). Cette affirmation peut être interprétée comme une explicitation de la doctrine qu’il a soutenue dans le même discours : « l’option pour les pauvres est implicite dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté » (n.3).

Lorsqu’il répond à la question « comment l’Église peut-elle contribuer à la solution des problèmes sociaux et politiques urgents ? », le Pape affirme : « Dans ce contexte, il est inévitable de parler du problème des structures, surtout de celles qui créent l’injustice. En réalité, les structures justes sont une condition sans laquelle un ordre juste dans la société n’est pas possible " (n.4). Autrement dit, sans une transformation profonde concernant la dimension personnelle et aussi structurelle de la société, une vie libre des menaces de la faim et de la violence n’est pas possible, une vie digne des fils et des filles de Dieu.

Il est évident que d’autres interprétations et analyses de ce discours du Pape sont possibles, mais je pense que ces deux idées représentent ce qui est, selon le Pape, le principal défi concret que l’Église doit relever dans la société actuelle et la question stratégique fondamentale (la création d’une nouvelle structure économique, politique, sociale et culturelle). À première vue, en prenant en considération seulement ces deux points centraux, il n’y a pas de différence entre sa position et celle de n’importe quel théologien ou théologienne de la libération. Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples.

Quelques différences importantes apparaissent quand nous abordons les médiations nécessaires pour atteindre ces objectifs. Le premier pas est la connaissance de la réalité. Pour le Pape, « seulement celui qui reconnaît Dieu, connaît la réalité », parce que la réalité ne se réduit pas aux biens matériels ou aux problèmes économiques, sociaux et politiques. Mais, qui connaît Dieu pour pouvoir connaître la réalité et construire une société juste ? « Seulement Dieu connaît Dieu, seulement son Fils qui est Dieu ». D’où, pour lui, « l’importance unique et irremplaçable du Christ pour nous, pour l’humanité. Si nous ne connaissons pas Dieu en Christ et avec le Christ, toute la réalité se transforme en énigme indéchiffrable ; il n’y a pas de chemin et, n’ayant pas de chemin, il n’y a ni vie ni vérité " (n.3). Et qui connaît vraiment le Christ ? L’Eglise catholique.

Avec cette argumentation, le Pape positionne le christianisme comme la seule religion capable « de sauver » l’humanité de la crise sociale, morale et écologique qui la détruit (fermant les portes d’un véritable dialogue entre religions sur les défis du monde) et l’Église catholique comme la plus accomplie des Eglises chrétiennes. Pour cela il affirme que « L’Eucharistíe seule fera naître la civilisation de l’amour, qui transformera l’Amérique latine et les Caraïbes pour que, en plus d’être le Continent de l’Espoir, elle soit aussi le Continent de l’Amour », raison pour laquelle « il est nécessaire de donner priorité, dans les programmes sociaux, à la valorisation de la messe dominicale » (n. 4).

Cette position théologique du Pape ne doit pas être confondue avec une vision romantique et ingénue qui pense que la foi est suffisante et que la rationalité politique, économique et sociale n’est pas nécessaire. Pour lui, cette rationalité est nécessaire et doit être élaborée à la lumière des valeurs fondamentales qui émanent de la connaissance de Dieu, transmise au peuple à travers la Parole de Dieu, et des instruments de la catéchèse comme le Catéchisme et la Doctrine Sociale de l’Église Catholique.

En reconnaissant et en respectant la laïcité et la pluralité des positions politiques, il dit que le travail politique n’est pas de la compétence immédiate de l’Église et que les laïques doivent être présents dans la vie publique.

Je pense que nous pouvons et devons distinguer l’essentiel de ce qui est secondaire dans le discours du Pape. Le plus important en termes de définition du futur de l’Église catholique en Amérique latine et aux Caraïbes est la création d’un consensus sur le défi prioritaire face aux graves problèmes du monde d’aujourd’hui. A ce sujet le Pape Benoît XVI a donné une indication claire : la construction d’une nouvelle structure économique, sociale, politique, morale et culturelle qui libère toutes les personnes de la menace de la faim et de la violence, comme expression concrète de la foi en Jésus-Christ ; et de ce qui est implicite dans cette foi : l’option préférentielle pour les pauvres.

Les chemins concrets pour la réalisation de cet objectif - qui peuvent être pluriels - doivent faire l’objet de dialogues, débats, révisions et reformulations constantes en accord avec les changements qui se produisent et les connaissances que nous acquerrons.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine - D 2942.
- Traduction d’Alain Durand pour Dial.
- Source (espagnol) : ADITAL, 15 mai 2007.

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