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DIAL 2566

HAITI - Sans l’aide de leur familles à l’étranger, la plupart des Haïtiens ne survivraient pas

Jan Régan

dimanche 16 juin 2002, mis en ligne par Dial

Un tableau tout à la fois réaliste et sombre de la situation concrète des gens en Haïti nous est proposé par Jan Régan dans un article plublié par Noticias Aliadas, 8 avril 2002.


Andrée Pierre est toujours arrivée à survivre. Elle repasse, fait le ménage dans des bureaux et vend des bougies et du lait en boite dans le centre de Port-au-Prince, pendant que sa fille lave de temps en temps le linge d’un voisin fortuné. Sa petite famille, qui inclut sa petite-fille, reçoit également de l’aide de parents qui vivent à l’étranger : un mois, la moitié d’un sac de riz et le mois suivant un colis avec des pantalons usagés ou des bougies à vendre, parfois 50 dollars quand les temps sont bons. Presque personne à Haïti n’atteint 63 ans, âge bien supérieur à l’espérance de vie moyenne, et en ce moment où les choses vont plus mal que jamais, Pierre n’est pas sûre d’atteindre ses 64 ans. « Actuellement, je ne prends qu’un peu de café, et je mange un peu de pain », dit-elle, lors d’une sombre après-midi où de lourds nuages de pluie menaçaient la ville. " Certains jours, si je n’ai pas vendu assez de bougies, je ne mange même pas ça.

L’année dernière, le président Aristide prêta serment en assurant que « l’année 2001 serait une très bonne année ». Mais en fait l’inflation atteint presque les 9,5 %, la monnaie haïtienne a perdu 21 % de sa valeur et le PIB, qui avait pris 1 % en 2000, est tombé d’environ 1 % l’année dernière. La production agricole a diminué également, les chaînes de montage ont licencié des travailleurs (qui gagnaient 1,5 dollar par jour), et les exportations de mangues et de café se sont effondrées. « Nous espérons toujours que les choses vont s’améliorer, puisque Aristide nous a fait de si belles promesses, mais on ne voit toujours rien venir », a-t-elle ajouté.

Les trois femmes partagent une petite chambre obscure, qu’elles louent 250 dollars par an. Elles cuisinent au charbon dans le couloir et utilisent des toilettes communes. Cependant, avec un toit sur la tête, et une garderie pour la petite fille de Pierre, elles figurent parmi les personnes qui ont le plus de chance dans ce pays de 7,5 millions d’habitants. « L’argent que je gagne ne nous permet pas de vivre. Ce qui nous permet de subsister, c’est ce qu’on nous envoie de l’étranger » nous a-t-elle expliqué. Sans cette aide envoyée par les deux millions d’Haïtiens qui vivent à l’étranger et estimée à près de 600 millions de dollars annuels, de nombreux habitants de l’île ne pourraient pas survivre. Le chômage atteint les 70 %, et 75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Haïti occupe le 134e rang sur les 162 pays de la liste du Développement humain du Programme des Nations unies pour le développement. Selon une étude de l’Agence pour le développement international des Etats-Unis (USAID), les familles consacrent aujourd’hui 73 % de leurs revenus à l’alimentation, au lieu de 52 % au début des années 90. « Cela signifie qu’il ne reste rien pour assurer le logement, l’école ou la santé » a déclaré l’économiste Camille Chalmers, directrice de la Plate-forme haïtienne de lutte pour un développement alternatif (PAPDA). Les problèmes d’Haïti ont de nombreuses causes, la principale étant l’application radicale de politiques économiques néolibérales décidée par Aristide lors de la réinstallation de son premier gouvernement (94-95) après le régime militaire (91-94.) Son successeur et ami René Préval (96-01) membre du parti Famille Lavalas a maintenu ces politiques, et dans les huit dernières années on a assisté ainsi à une érosion continue de la production nationale. Du riz, du maïs, des haricots, des noix de coco, des œufs, des bananes, des dindes et des poulets pré-découpés, des vêtements, des vieux pneus et d’autres nombreux produits envahissent le pays, en provenance principalement des Etats-Unis qui profitent de droits de douane inexistants, alors que le gouvernement n’apporte aucune aide aux producteurs locaux. Malgré quelques emplois dans la capitale, pour la construction de luxueuses villas sur les collines qui dominent la ville, beaucoup de petites et moyennes entreprises ont fermé. La quantité d’ordures et de taxis brinquebalants est de plus en plus grande, la délinquance et l’insécurité continuent à augmenter, et les jeunes qui nettoyaient les vitres des voitures au centre ville travaillent maintenant dans de lointaines banlieues comme Pétionville. « Les choses ont beaucoup empiré durant les deux dernières années. On a construit peu d’écoles et peu de routes, et les importations de produits étrangers sont en train d’étouffer les agriculteurs » dit Ferry Pierre-Charles, agronome qui travaille avec des organisations paysannes. Aristide, ex-prêtre populiste, dirige un parti dont les membres ont été accusés de cupidité et d’incompétence.

Le Parlement n’a pas approuvé un seul budget depuis 96. Les dépenses de santé et d’éducation, ainsi que celles d’autres programmes sociaux ont été réduites sévèrement, alors que l’année dernière le gouvernement a acheté de nombreuses voitures tout terrain destinées aux parlementaires et a dépensé quelques 7 millions de dollars pour construire trois résidences destinées aux autorités actuelles et aux ex-fonctionnaires. Le scandale le plus récent concerne l’importation exemptée d’impôts de 70 000 tonnes de riz des Etats-Unis et d’Asie qui devaient être distribuées gratuitement par des membres du parti. Cette absence de taxes et de droits de douane a provoqué la perte de 4,7 millions de dollars et a pénalisé ainsi du même coup les producteurs de riz locaux. Aristide et son gouvernement rendent les Etats-Unis, la communauté internationale et la Convergence démocratique, coalition formée par l’Organisation du peuple en lutte (OLP), ex-alliée du parti Famille Lavalas et d’autres petits partis politiques, responsables de leurs problèmes. Tous ces groupes ont participé aux élections de mai 2000, mais ont boycotté les élections présidentielles de novembre. Les problèmes qui s’en sont suivis ont obligé les Etats-Unis, l’Europe et la Banque interaméricaine de développement à bloquer quelques 500 millions de dollars d’aides et de crédits.

Les Haïtiens sont de plus en nombreux à considérer l’émigration comme leur unique alternative. Le nombre croissant d’embarcations remplies d’émigrants qui arrivent aux Bahamas ou dans d’autres îles a obligé la communauté des Caraïbes à rompre avec les Etats-Unis en février et à exiger de la communauté internationale le déblocage des fonds « d’aide humanitaire » pour Haïti. Jusqu’à présent Washington a refusé. « S’il vous plait, faites que les grands chefs s’assoient ensemble et parlent pour donner une chance au pays », demandait une des chansons du dernier carnaval. Une autre décrivait de façon satirique une caravane du gouvernement : « les autorités devant, le riz au milieu, et la police derrière. Il faut protéger le riz ! Où est le riz ? » Pierre que ces chansons n’amusent plus beaucoup déclare : « De toute façon on n’a pas le choix, il faut continuer à se battre . »


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2566.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : par Noticias Aliadas, 8 avril 2002.

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