Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Archives > Années 2000-2009 > Année 2002 > Octobre 2002 > ARGENTINE - Les assemblées de quartier, un phénomène politique qui s’étend. (...)

DIAL 2587

ARGENTINE - Les assemblées de quartier, un phénomène politique qui s’étend. Protestations et propositions dans les quartiers de Córdoba

Alexis Oliva

mardi 1er octobre 2002, mis en ligne par Dial

Considérées comme des laboratoires d’une démocratie directe, les assemblées de quartier rassemblent chaque fois plus de monde et se multiplient sur tout le territoire argentin. Nées dans la crise qui a explosé en décembre, elles constituent une pratique de la citoyenneté. A Córdoba, une quinzaine d’assemblées discutent dans leurs quartiers, se coordonnent pour examiner comment mener de pair protestation et proposition, et cherchent à résoudre le dilemme suivant : se présenter comme une option de pouvoir dans le cadre politique et institutionnel actuel, ou bien construire un nouveau pouvoir en dehors des structures traditionnelles. Article de Alexis Oliva, paru dans Desafios Urbanos, juin-juillet 2002 (Córdoba).


La trentaine de morts dans les rues de l’Argentine, bilan de l’éclatement social de décembre, ne représentent pas seulement le prix élevé qu’il a fallu payer pour que quelques-uns s’en aillent et que défilent cinq présidents en peu de jours ; ces victimes passeront aussi à l’histoire comme les géniteurs d’une nouvelle, et en même temps ancienne forme d’organisation sociale qui ne cesse de s’étendre sur le territoire national : les assemblées de quartier. Descendance de l’Agora où s’exerçait la démocratie directe, en Grèce, et produit de la crise de représentativité de la classe politique argentine, elles sont devenues des laboratoires, des creusets de la souveraineté populaire.

A ce niveau, avec plus de deux cents assemblées actives dans la capitale fédérale, il est de plus en plus clair que le phénomène est bien plus qu’un rejet par la classe moyenne du « joug » financier qui, en tout état de cause, a été la goutte d’eau faisant déborder le vase déjà bien rempli où se noyait la majorité des Argentins.

L’écrivain Oscar Bayer, participant assidu des assemblées de la capitale fédérale, les considère comme « le sang nouveau de la démocratie, remarquable par la qualité oratoire de certains intervenants, l’écoute respectueuse, l’importante participation des femmes. On débat de problèmes ponctuels, mais on y exprime aussi des opinions politiques profondes. On y critique fortement le péronisme et le radicalisme, et la nécessité d’une nouvelle ère s’y exprime avec force. »

Cordoba débat, proteste et propose

A Cordoba, il existe pour le moins quinze assemblées dont quelques-unes relient plusieurs quartiers. Présentant différents niveaux de développement, elles sont le lieu, une fois par semaine, de débats sur des positions politiques ( par exemple, faut-il participer ou non à d’éventuelles élections ?), sur des actions de protestation (manifestations où l’on tape sur des casseroles : cacerolazos, dénonciations publiques de politiciens ou de financiers : escraches1), sur des projets d’économie alternative (clubs de troc, marchés d’artisanat, achats collectifs de médicaments de base, de moulins à farine, potagers communautaires…), d’activités culturelles (bibliothèques populaires, clubs vidéos itinérants, causeries…).

D’autre part, les délégués - pas toujours les mêmes -, participent à la coordination des assemblées de quartiers qui se tient le samedi, à 17 heures, au club de la Société d’encouragement du quartier de l’Observatoire. Cette expérience a été précédée de deux autres tentatives de regroupement. L’une d’elles avait pour théâtre la place de l’Intendance et réunissait surtout les batteurs de casseroles qui protestaient contre la gestion de l’intendant, German Kammerath2. Elle s’est dissoute parce qu’elle tendait à être accaparée par les militants des partis politiques. L’autre tentative a été lancée par l’assemblée du Cerro de las Rosas qui proposait la formation d’un conseil économique basé sur la charte organique de la municipalité. « Cela n’a pas eu de suite, parce que personne ne voulait participer à une administration municipale, encore moins à celle de Kammerath » a expliqué l’assemblée d’un autre quartier.

Défis et risques de la « superstructure »

Samedi 11 mai, 17 h 15. La coordination des assemblées qui se tient au club d’encouragement du quartier de l’Observatoire est réunie en session plénière avec une vingtaine de délégués de différents quartiers. « Définir ce que nous sommes et sur quoi nous nous sommes constitués », telle est la trame du débat qui doit résoudre la question de l’incorporation des différentes assemblées à la coordination et préciser ce que doit être une « superstructure » plus englobante et plus spécifique . Certains estiment que leurs assemblées n’ont pas le degré de maturité suffisant pour s’intégrer à cette instance, mais elles veulent maintenir les liens. « Nous n’avons pas la capacité de dépasser l’étape de la protestation. Il ne suffit pas de savoir ce qu’il faut changer, il faut aussi savoir comment. Cependant, en attendant que nous le sachions, nous ne devons pas renoncer à faire cette politique qui est une bonne politique » a dit un des délégués. Un autre a déclaré : « Il faut prendre conscience que nous ne sommes pas comme ces fonctionnaires qui prennent leur charge en disant : « Dieu et la Patrie nous le demandent. » Nous sommes en chemin pour être la Patrie. En même temps nous sommes en train de violer l’article 22 de la Constitution nationale, selon lequel le peuple ne délibère et ne gouverne qu’à travers ses représentants. Nous délibérons parce qu’ils ne nous représentent pas et nous songeons même à gouverner, parce qu’ils ne nous gouvernent pas non plus. » Quelqu’un remarque ensuite qu’il y aura des élections durant l’année qui vient, voire plus tôt, et qu’il faudra savoir que faire à cet égard. Une réponse surgit aussitôt : « Le 20 décembre un nouveau sujet social a été conçu. Nous ne pouvons pas aborder ce problème en raison d’ une urgence électorale. Il faut faire en sorte que l’accouchement se fasse le plus naturellement possible, et cela demande beaucoup plus que neuf mois. Il faut qu’il soit clair que ce que nous sommes en train de construire va beaucoup plus loin que les prochaines élections. » Au cours de la discussion il apparut clairement que les termes protestation-proposition ne sont pas antagoniques et que deux motions distinctes peuvent aboutir à un consensus : une dénonciation auprès du consulat d’Espagne le 25 mai prochain, et la construction d’un moulin à farine.

« Quels défis et quels risques entraînerait l’appartenance à cette coordination qui fonctionnerait comme une superstructure ? » demande Jorge, délégué du quartier Alberti.

On court le risque de devenir trop institutionnel. Un grand avantage des assemblées est qu’elles sont informelles, sans structure trop définie et sans un centre qui pourrait être attaqué. C’est pourquoi les politiciens en ont peur. Si on s’organise en super-assemblée, on créera un lieu vulnérable. Cependant, c’est intéressant en ce sens que cette structure, si l’honnêteté et la solidarité sont en vigueur, pourra offrir de nouvelles solutions à la population. Ce qui est clair, c’est que nous ne pouvons pas créer des comités.

Conclusion ouverte

Licenciée en sciences politiques et master en administration publique, Cecilia Carrizo considère que les assemblées ressemblent à l’Agora athénienne par « l’horizontalité de la parole et la reconnaissance de l’égalité. C’est cela qui donne force aux assemblées et qui la leur ôte si elles ne fonctionnent pas. Beaucoup ont été affaiblies parce qu’on a négligé la question de l’égalité. Une autre similitude se trouve dans l’établissement d’un collectif d’organisations d’un pouvoir populaire face au pouvoir établi. En Grèce, l’agora s’opposait à la monarchie ; ici, les assemblées s’opposent à la classe dominante. » Cecilia est une des coordinatrices d’un atelier sur les assemblées de Córdoba, qui travaille à l’Institut de recherche en administration publique de l’Université de Córdoba. « Les interprétations de ce phénomène ne sont ni faciles ni fermées. Certains pensent que c’est quelque chose de nouveau qui a surgi de la crise du système représentatif, en décembre ; d’autres le voient comme une expérience de plus des luttes populaires des dix dernières années. La grande interrogation porte sur les effets des assemblées sur la politique institutionnelle ou sur la possibilité qu’elles engendrent un nouveau pouvoir alternatif, en-dehors des structures institutionnelles. » Cecilia participe régulièrement aux réunions de l’assemblée du quartier Los Najanros.

Au cours d’une rencontre en avril dernier, deux habitants de ce quartier ont exprimé cette tension qui semble intrinsèque à l’état embryonnaire des assemblées :

- Il faut susciter un congrès du peuple, dans lequel nous adopterons un plan de lutte et un programme. Nous ne devons pas rester un mouvement simplement revendicatif, il faut générer quelque chose de nouveau dans la politique et donner un contenu à nos actions, susciter la mobilisation nationale.

- Ceci est une lutte contre le système. Ne commettons pas les mêmes erreurs que le système a faites à notre égard. Ne donnons pas trop de pouvoir à personne. Le système nous a ôté l’espérance, l’assemblée est un signe d’espérance. La clé est dans la construction d’une alternative distincte, d’un rassemblement armé pour la lutte. Il ne faut pas marcher ou courir avec des béquilles, il faut seulement marcher.

***

Points de vue...

Guillermo Ruderman, du quartier Altamirar

« On m’a enseigné qu’il y a un divorce entre le travail social et le travail politique. Si l’on ne fait que du travail politique, on n’aboutit nulle part ; si on ne fait que du travail social on est un organisme de charité, comme Caritas. Or, notre propos n’est pas de faire de l’assistanat. Il faut restructurer le lien entre le social et le politique : c’est ce que font les assemblées de quartier. C’est pour cela que le pouvoir veut absorber les assemblées dans les partis politiques. »

Pablo Garay, du quartier Parque Universidad.

« Je viens du péronisme et j’ai été de nombreuses années militant du parti justicialiste. Je l’ai quitté parce que j’étais fatigué d’être utilisé et d’être confronté aux gens de mon quartier. La cassure s’est faite lorsque j’ai fini par me rendre compte que les promesses de De la Sota1 et de Kammerath étaient mensongères. Et j’ai décidé de ma rapprocher des assemblées et de la coordination qui sont quelque chose de totalement différent. »

Maria Chena, du quartier Güemes.

« Ce qu’il y a de plus riche dans les assemblées, c’est l’horizontalité. Le respect des différences constitue un grand progrès social. La consigne qui s’impose à nous est le rejet de toute forme de domination, que ce soit dans le domaine politique, social ou économique et cette consigne concerne aussi bien les tièdes que ceux qui pensent que nous sommes aux portes d’une révolution. »


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2587.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Desafios Urbanos, juin-juillet 2002 (Córdoba).

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

>> PDF Formato PDF