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BRÉSIL - Père Gabriel, des balles pour l’Esprit Saint

Emmanuel Lemieux, Témoignage chrétien

vendredi 22 juin 2007, mis en ligne par Témoignage chrétien

Témoignage chrétien - Dix-huit ans après son assassinat, la justice brésilienne consent à rechercher les commanditaires qui ont fait abattre le père français Gabriel Maire dans les favelas de Vitoria d’Esperito Santo.

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Dix-huit ans. À Port Lesney, dans le Jura, on a tenu dix-huit ans pour voir ça. Le temps d’une génération, le temps des cheveux blancs et de la retraite, les deux frères et la sœur de Gabriel Maire ont pu assister, le 17 mai 2007, à une incroyable volte-face de la justice et de la police brésiliennes de la province d’Espirito Santo, en ce qui concerne l’assassinat de leur frère « Gaby », un petit prêtre débarqué du Jura français en 1980 et assassiné neuf ans plus tard, la veille de Noël, dans un bario de Vitoria, ville côtière du Brésil. Le superintendant de la police fédérale, le commissaire de police Geraldo Guimaraes, a demandé que la Division de lutte contre le crime organisé dépêche des experts de Brasilia pour faire toute la lumière sur l’assassinat du prêtre français Gabriel Maire, un crime vieux de dix-huit ans, avec des pièces à conviction détruites ou abîmées, des témoins disparus par mort violente. La veille, pour relancer l’enquête et retrouver les commanditaires, le tribunal de justice de Vitoria annulait la sentence qui avait condamné en 1991, trois « pistoleiros », Flavio et Fabio Nascimento da Silva, et Nilson Ferreira.

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Il y a mieux encore : le juge Pedro Valls Feu Rosa qui a requalifié ce crime en assassinat commandité, n’a cessé de dire tout le long de l’exposé très technique de la pugnace avocate Veronica Cuhna, tout le mal et « la honte » que lui inspiraient l’enquête policière et la décision de justice de l’époque. La nouvelle décision a été prise à l’unanimité par les trois juges. A la fin du jugement, le juge Feu Rosa a déclamé un « pardon Gabriel », en français. Ce jour-là, l’avocat français de la famille Maire, Guy Aurenche, même s’il « préfère rester prudent quand aux suites de la nouvelle enquête policière » se réjouit de cette décision qui « permet d’espérer faire reculer l’impunité qui encourage les criminels du Brésil et d’ailleurs. Elle permet de croire que peu à peu, par le courage des juges, sous la pression des associations et une volonté politique nette, le droit l’emportera ». Le vent politique a tourné pour les familles maffieuses et les fazenderos de l’État de l’Esperito Santo. L’Esprit saint a longtemps été criblé de balles à Vitoria.

Ce fut comme une hébétude. Le numéro de Témoignage chrétien du 1er janvier 1990 dédie pas moins de deux grandes pages à la disparition du père Gabriel Maire, survenue le 23 décembre, dans le diocèse de Vitoria do Esperito Santo. Signe de l’émotion, ce ne sont pas des journalistes de TC qui signent l’article, mais trois diocésains connus au Brésil par la victime, Bernard Colombe, Marcel Cortey et Jean Fugeray qui lui rendent hommage. Une note, « Gaby, mon frère », rappelle une personnalité courageuse et intransigeante. Elle a été écrite par Joseph Maire, le petit frère de la victime et curé à Saint-Claude, dans le lieu même où son aîné officia durant une petite dizaine d’années avant de partir pour le Brésil.

Une fausse piste crapuleuse

Le père Gabriel Maire a été surpris d’une balle en plein cœur tirée à bout portant. Sur les coups de 19h30, deux témoins aperçoivent la vieille Fusca du Padre cahoter sur la route de l’avenue Carlos Lindenberg, à Cobi de Cima, puis s’arrêter près du bas-côté. Gaby est retrouvé dans l’habitacle, la poitrine ensanglantée. Il a été abattu au retour d’une visite d’église où il venait de célébrer un mariage. Trois jours après le meurtre, le commissaire de Vitoria, relayé par les journaux locaux, expédie la besogne, évoquant une piste crapuleuse. A Vitoria, ville de 40 000 habitants gangrenée par la pauvreté et la corruption, on hausse les épaules. Crapuleux ? Ni la voiture, ni la montre pas plus que son argent n’ont été ramassés par ses agresseurs.

Qui voulait la peau du prêtre français des bidonvilles ? Joao Baptista Herkenhoff, lui non plus, ne croit pas une seule seconde à la thèse crapuleuse. Il est l’un des membres de la commission Justice et Paix de l’archidiocèse et a conseillé à « Gaby » d’aller déposer devant elle sur les menaces qu’il a reçues, et malgré tout, sur son intention de poursuivre son action de solidarité sociale, au nom de l’Évangile. Le président du Conseil des droits de l’homme, Isaias Santana, affirme lui aussi que le modèle opératoire est caractéristique des « pistoleiros » de la Scuderie Le Coq. Ce groupe de tueurs à gages est suspecté d’avoir honoré toute une série de contrats dans les années 80-90 pour les « poseideros ». Le journal O Estado de Sao Paulo ne marche pas non plus dans la combine. L’enquêtrice Maura Fraga publie tout simplement une photo de la baraque en tôle du prêtre pour démonter la thèse de la convoitise, et surtout met à jour des menaces de mort qu’avait reçu Gabriel Maire, et que des syndicats comme la CUT, Centrale unitaire des travailleurs, confirme. « Il a été très difficile d’avoir des renseignements. Il n’existe pas de Ministère public, il y a le crime organisé et aucune garantie : personne ne veut parler », décrit-elle à l’époque. Reste que la situation politique de Vitoria est explosive.

La liste des « marqués pour mourir »

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Depuis quelques semaines, « Gaby » se sentait désigné : on l’avait couché sur la liste des « marqués pour mourir », comme on nomme ici les futures victimes. On vandalise les locaux des partis politiques, à moins que l’on ne brûle le siège de la Commission pastorale de la terre, après avoir pillé ses archives et ses listings. Des militants syndicaux, des travailleurs agricoles, des membres de partis de gauche, des chrétiens teigneux, à l’image de l’évêque dom Aldo Gerna, sont promis à l’exécution. Par qui ? « La police est complice de tout cela. Les assassins sont connus de tout le monde… mais courent les rues, armés : la plupart du temps, ces crimes ont lieu en plein jour, et parfois devant témoins. Ceux qui commandent les crimes, gros propriétaires et hommes politiques de droite, sont bien connus mais ne sont pas inquiétés », décrit lui-même le prêtre français, quelques semaines avant sa mort, dans la dernière édition de sa lettre d’informations intitulée Échos de Vitoria adressée tous les trimestres à ses amis de France. Il en avait eu assez de la protection de la police, et avait préféré se débrouiller tout seul, changeant de chambre le soir ou s’en remettant à son ami Roberto Silva qui avait de la ressource pour le loger dans des endroits discrets.

« La Bible dynamite »

La semaine suivant la première salve d’hommages, TC dédie encore une page de saluts des lecteurs à la mémoire de Gabriel Maire. Les photos montrent un jeune homme de 53 ans, au regard élargi par de grosses lunettes et portant une barbe bien domptée qui le grime plus qu’elle ne le vieillit. Il a une réputation d’énergie mystique. De celle que l’on retrouve à la Commission pastorale de la terre et chez les théologiens de la libération. Gabriel Maire, le petit curé à l’accent du Jura, fils d’agriculteurs, avait adopté l’Amérique latine, après une rencontre avec Dom Helder Camara et un temps de réflexion chez les Frères cisterciens de l’Abbaye d’Acey. « Gaby » écrit beaucoup, depuis toujours, tout le temps, partout. Il n’écrit pas avec un style tombé du ciel, mais le style sous le ciel plombé de Vitoria devient de plus en plus tranché, un silex qui fait des étincelles et qui sait mettre le feu. « La Bible, c’est vraiment de la dynamite si on veut y être fidèle », écrit-il dans son carnet, gardien de papier qui l’accompagne depuis son adolescence. Passer de la paroisse de Dôle à cette petite ville du Brésil l’a endurci. Il déploie une énergie folle à parcourir son ministère peuplé de 320 000 habitants. Padre Gabriel est un prêtre « fidei donum » (« don de la foi »), l’un de ces missionnaires passionnés et prêtres de qualité dont Vatican II, dans la trace de Pie XII et de Jean XXIII, invite depuis 1965, leurs évêques à les envoyer dans des diocèses manquant de clergé. « Gaby » est au Brésil depuis octobre 1980, avec l’accord de monseigneur Duchêne, évêque de Saint-Claude. Lorsqu’il arrive à Vitoria, le nouveau prêtre voit une superbe carte postale, puis d’autres images d’Épinal, tout aussi vraies mais beaucoup plus obscures. Les enfants de la rue, les gangs de pistoleiros, les inégalités sociales et la corruption approfondissent sa théologie de la libération. Il devient coordonateur de travail de la zone pastorale où il exerce son ministère, comptant sept paroisses et quelque 120 « communautés de base ». Ici, il se prend au jeu : « Impossible de séparer, comme je pensais le faire, la vie quotidienne, la vie de l’Église et la vie publique : tout se tient tellement ! » écrit-il dans son carnet en novembre 1980.

En 1989, la situation se dégrade particulièrement. On est loin du spectaculaire « abraço » de Jean Paul II à Dom Helder Camara, archevêque de Recife, sur tous les écrans du monde en 1980. En 1985, son successeur, Dom José Cardoso Sobrinho, est radicalement opposé à la ligne Camara. Il détricote tout ce qui a été établi par l’archevêque de Recife avec constance, et, de fait, fragilise les positions déjà instables des prêtres en première ligne dans les bidonvilles et les poches de violence.

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Le 8 octobre 1988, Padre Gabriel est installé comme curé de la toute nouvelle paroisse Saint-François-d’Assise, tout un symbole, sur la commune de Cariacica. Il s’est investi dans la formation de centaines de jeunes adultes chrétiens et sait les galvaniser. C’est peut-être là que se noue le mobile du crime : alors que depuis de longues années, un clan tenait la mairie, un nouvel édile, Vasco Alves, emporte les élections sur la base d’un programme social. D’intenses manœuvres politiciennes le poussent à la démission. Les communautés sous la tutelle de Padre Gabriel se mobilisent, réclamant « la paix et la démocratie à Cariacica ». Cette exigence ne faiblit plus, même quand, en juin 1989, deux autres prêtres reçoivent des menaces de mort, comme « Gaby ».

Témoins assassinés

Mourir à Vitoria, c’était marqué. Le 21 décembre, dans un entretien accordé à la télévision TVE, il s’enflamme : « Si un prêtre est engagé, il va être persécuté… Bien sûr, Jésus est mort, accusé par tous les chefs politiques et religieux de l’époque. On ne doit pas avoir peur de la persécution, c’est normal. Une Église qui ne connaît pas la persécution, c’est qu’elle s’est rangée, elle n’est déjà plus prophétique. L’Église doit être prophétique. »

Dans un premier temps, la police fédérale se charge de l’enquête, avant qu’elle n’échoit pour mieux échouer entre les mains de la police locale, plus sensible à la corruption. Le diocèse de Vitoria porte plainte et appelle l’un de ses meilleurs avocats, maître Ewerton Montenegro, qui en perdra sa fortune et sa santé. Dès les premiers jours, le défenseur sent le coup fourré. Des pièces à conviction comme la chemise ensanglantée et brûlée de poudre de la victime ont disparu. Protestation de l’avocat de l’Église. La chemise est finalement retrouvée, mais dûment javellisée. Si l’enquête policière a conclu à un tir à bout portant, les experts de l’université de Campinas, eux, constatent des hématomes et des coups administrés avec un corps solide sur la tête. En 1991, une enquête de personnalité fait ressortir l’appartenance des Nascimento da Silva à l’organisation Cobra, des pistoleiros opérant entre Cobi, Sao Torquato et Santa Rita. Les policiers de la division Homicides les repèrent dans une maison d’un quartier de Cariacica. Fabio est tué lors de l’arrestation, Flavio écope de neuf ans et meurt rapidement lui aussi lors d’une tentative d’évasion, que les défenseurs du père Gabriel estiment téléguidée par la police. Nilson Ferreira Celestino purge sa peine. Le procès a été bâclé, comme l’enquête. Qui sont les commanditaires ? Maître Montenegro découvre ainsi que des témoins clés, le couple Araujo et leur fille de 2 ans ont été tués lors d’un massacre dit de Castelo Branco à Cariacica. Des policiers militaires ont été condamnés pour ce crime. Le couple affirmait que la voiture de « Gaby » avait été interceptée par une Gol, voiture de la Police militaire, et une Passat. Qu’il avait entendu un coup de feu. Qu’il avait vu un homme touché par balle être placé à l’arrière de la Gol et les trois voitures partir.

Un trou noir judiciaire de dix-huit années absorbe l’affaire Maire, comme tant d’autres prêtres assassinés en Amérique latine. Côté français, le Quai d’Orsay s’active avec lenteur. En 2007, le dossier d’instruction brésilien n’est toujours pas traduit. A Port-Lesney, « Gaby » n’a pas été oublié. Ses frères, Claude et Bernard, et sa sœur dont il se sentait si proche, Marie-Thérèse, suivent l’affaire comme ils le peuvent. Eux aussi engagent une procédure, avec l’avocat parisien Guy Aurenche, un vétéran de ce genre de crimes où la vérité des faits s’embourbe ou se voit compressée par les raisons d’État. « On en a connu des désillusions et des peurs », rappelle avec une douceur tremblée, Marie-Thérèse, aujourd’hui à la retraite. L’entretien de la mémoire de son frère a été un moteur. A Vitoria, « Padre Gabriel » est devenu une icône, un saint que personne ne songe à oublier sur des plaques de rue et de placette. Une fondation qui porte son nom a été également créée.

Un faux prédicateur

Les temps changent. Le 15 mai dernier, à Bélèm, capitale du Para, le commanditaire de l’assassinat de sœur Dorothy en février 2005 a été condamné à trente ans de prison par le jury d’un tribunal populaire. Un pas important, même si d’autres « posseiros » ont commandité le crime de la religieuse. « Lula a débloqué la situation et la justice » se réjouit Marie-Thérèse Maire. A la connaissance de la décision de la justice brésilienne, la sœur de « Gaby » a reçu un mail d’encouragement du père Henri Burin des Roziers, lui aussi menacé de mort en Amazonie. Le 16 mai dernier, alors que la justice brésilienne reconnaît un crime commandité, Nilson Ferreira Celestino, le troisième « pistoleiro » est rattrapé par son passé, et arrêté par la police fédérale. Il a purgé ses neuf ans et s’est converti en prison. Toutes ces années, l’ancien tueur serait devenu prédicateur, trimballant sa bible dans toute la région, organisant des sermons. Et puis, Nilson a craqué en voyant une officine de loto sportif. Il a sorti le revolver qui était dissimulé dans sa bible creuse et a commis un hold-up avant d’être arrêté par la police civile de Sao Torquato. Dans l’État de l’Espirito Santo, Dieu sent la poudre. Le 16 juin, à Port-Lesney, rue du Port, les amis de « Gaby » feront comme tous les ans, un pique-nique ainsi qu’une visite amicale à la tombe du padre « fidei donum ».


L’Association Les amis de Gabriel Maire (39600 Port Lesney) a publié un opuscule Ma vie au Brésil au fil des jours, bien fait et édifiant sur l’évolution du Padre Gabriel. (15 €).

Article publié dans l’édition du 14 juin de l’hebdomadaire Témoignage chrétien.

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