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DIAL 2981

NICARAGUA - Du télescope au microscope : trois membres de pandillas témoignent, première partie

José Luis Rocha

vendredi 1er février 2008, mis en ligne par Dial

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L’existence des maras, encore appelées pandillas [1] et la violence croissante de leurs activités est depuis quelques années un sujet de préoccupation pour les gouvernements centro-américains tout autant qu’un objet de recherche universitaire et de documentaires [2]. Dial a déjà publié de nombreux articles sur la question [3]. Cet article de José Luis Rocha, chercheur du service jésuite pour les migrants d’Amérique centrale (SJM) et membre du conseil éditorial d’Envío nous a semblé apporter quelque chose de plus : long et approfondi, il brosse un panorama remarquablement complet de la situation au Nicaragua, dont on parle moins souvent que de ses voisins le Guatemala, le Honduras et El Salvador. La deuxième partie de cet article est publiée dans le numéro de mars 2008.


Seule une approche humaine peut nous aider à comprendre les motivations, les stratégies des pandilleros ainsi que les impasses dans lesquelles ils se trouvent. Abandonnons le télescope sociologique, qui aborde le problème à partir de macro-explications, et utilisons plutôt la subtile lentille du microscope pour nous pencher sur trois histoires personnelles, afin de découvrir les meilleures voies de réhabilitation pour ces jeunes.

Il y a 30 ans, le célèbre humoriste Woody Allen avait prédit que, dans un avenir proche, le viol et la séquestration seraient les formes prédominantes de relations humaines. Mais nul besoin d’attendre l’avenir pour réaliser le rôle que joue la violence dans l’établissement, la modulation et l’entretien de ces relations. L’histoire de l’humanité a été marquée par la violence comme moyen d’envoyer des messages, comme un mécanisme de domination et comme dispositif régulateur des masses. Mais peut-être que le cinéaste new yorkais faisait seulement référence au fait que le viol et la séquestration se substituaient aux guerres, qui avaient précédemment supplanté ou complété les sacrifices humains rituels.

Avant la naissance de l’École des Annales, la science de l’histoire consistait avant tout en une succession d’épisodes – la plupart du temps violents – dont grands hommes et puissances impériales étaient les protagonistes. Une nouvelle vision de l’histoire ne réduit pas à néant la conclusion de l’anthropologue britannique Keith Hart : les plus grandes concentrations d’argent dans l’histoire de l’humanité ont servi à répondre aux besoins en nourriture et en armement des « profiteurs » de la planète. Ceux-ci ont accumulé pouvoir et richesses en faisant usage de la violence. Aujourd’hui, l’idéologie de la « sécurité », qui ambitionne une société débarrassée de la violence, nous fait perdre de vue la tendance prédominante de l’histoire humaine, car elle présente certains actes de violence comme des événements exceptionnels qui n’ont pas leur place dans un État de droit. L’anathème, considéré comme l’unique réaction soi-disant civilisée face à ces actes criminels, implique de renoncer à pénétrer la polysémie de la violence criminelle qui exprime, entre autres, un malaise social et, comme le soutient la chercheuse mexicaine Roxana Reguillo, « le visage le plus extrême de l’épuisement d’un modèle légal ».

La violence de chiots et paladins

La violence juvénile au Nicaragua doit aussi être interprétée d’après une perspective envisagée sur le long terme et en dehors des canons exégétiques de la « sécurité ». Cette optique nous invite à nous souvenir qu’il ne s’agit pas d’un fait nouveau et qu’il n’est pas au plus fort de sa manifestation. Des centaines de milliers de jeunes ont participé à la guerre qui a renversé la dictature de Somoza dans les années 70. Pendant la décennie suivante, l’armée sandiniste a compté dans ses rangs jusqu’à 134 000 individus, la plupart étant des jeunes âgés de 16 à 25 ans, précisément la tranche d’âge qui participe proportionnellement le plus à la violence délinquante. Le camp adverse en a rassemblé jusqu’à 16 000. L’un et l’autre recevaient la bénédiction de différents États. La rhétorique révolutionnaire forgea l’expression « les chiots de Sandino » pour que les jeunes qui effectuaient leur service militaire reçoivent une distinction sociale en accord avec la mythologie de l’époque. Ceux du camp adverse furent baptisés les « paladins de la liberté » par Ronald Reagan, dans une tentative non moins frappante de marketing politique qui les mettait sur un pied d’égalité avec les illustres fondateurs des États-Unis. Ces 150 400 hommes armés, en majorité des jeunes, représentaient 18 fois le total des membres actuels des pandillas au moment de leur apogée au Nicaragua à la fin des années 90.

Des guérillas aux pandillas

Qu’est-ce qui différencie la violence juvénile et la rend aujourd’hui plus visible, de plus en plus menaçante et moins susceptible d’être assimilée et exaltée par les instances hégémoniques ? Il existe trois différences fondamentales : la violence juvénile est désidéologisée, elle a troqué ses décors ruraux contre des décors urbains où elle est plus visible et susceptible d’effrayer les classes moyennes et supérieures, et elle n’est pas organisée par des institutions puissantes.

Le malaise social qui se manifestait avant sous la forme de guérillas, apparaît aujourd’hui sous la forme de pandillas, qui ne bénéficient pas de la bénédiction des États et de puissants organismes, et qui manquent aussi d’une idéologie à moins qu’ils ne participent de l’idéologie hédoniste dominante. Avant, le mal était incarné par un dictateur ou par un « autre » parfaitement étiquetable – somozistes, contras, sandinistes – et le bien était représenté par une idéologie de la « liberté », de la « révolution » ou du « socialisme ». Maintenant le mal est plus invisible, parce c’est la main invisible du marché, parce qu’il est plus systémique.

C’est pour cela qu’avant il y avait des guérillas et que maintenant il y a des pandillas, mais aussi des sectes fondamentalistes qui luttent contre un mal omniprésent, façons désidéologisées de proclamer leur incertitude et le malaise social. Ce malaise s’exprime au travers de différentes ruptures du contrat social. Les pandilleros sont des jeunes qui ne souscrivent pas au grand contrat social national ou international. Ils inventent leur propre contrat social. Ce ne sont pas les seuls à rompre avec le contrat social, mais ce sont ceux qui le font de la façon la plus agressive et explicite, à l’exception des grandes pandillas politiques d’Arnoldo Aleman et de Daniel Ortega, qui redessinent le contrat social selon leur bon plaisir aux yeux d’un public patient.

Trois histoires « au microscope »

Il existe beaucoup de macro-explications sur le mouvement des pandillas, qui atteint des dimensions épidémiques à Los Angeles, Paris, Barcelone, Medellín, Bogotá, Lima, Tegucigalpa, San Pedro Sula, San Salvador, Guatemala, Estelí et Managua, pour ne citer que quelques villes en exemple. Mais ces grands agrégats explicatifs se composent du vécu de micro-expériences qui échappent souvent à l’œil sociologique prétendument omniscient.

Pour voir, toucher et comprendre davantage l’expérience des jeunes membres des pandillas, il est nécessaire de se pencher sur les histoires personnelles ; comme le disait l’un des interviewés, sur « la longue et dure vie du vagabond ». Pour faciliter cette approche, je synthétise ici trois rencontres qui m’ont marqué. Ce ne sont pas des cas typiques, si tant est qu’il y en ait. Mais ces histoires concentrent des expériences récurrentes chez les jeunes pandilleros. Ce sont les histoires de Walter, Ernesto et Camilo. Walter et Ernesto racontent deux moments très distincts des pandillas nicaraguayennes : 1999 et 2006. Camilo montre le succès d’un modèle de traitement de la violence juvénile.

Walter El Negro [4] raconte

Walter avait 23 ans quand je l’ai interviewé en 1999. Quatre années auparavant c’était un membre haut placé de la pandilla Los Comemuertos [5], située dans la deuxième étape du Reparto Schick de Managua [6], et appelée ainsi parce que ses membres avaient l’habitude de déterrer les morts récemment enterrés pour leur voler leurs bijoux, les arroser d’essence et y mettre le feu. Très sec, musclé, de taille moyenne et le visage sillonné de cicatrices, Walter est un des êtres humains les plus aimables que j’ai connu. On a discuté longuement au siège que la fondation El Patriarca [7] possédait en face du marché Roberto Huembes.

« On m’appelle Walter El Negro. J’ai un défi à mort avec Cejas. Le défi surgit quand d’autres entrent dans le quartier pour attaquer, nous on défend le territoire et c’est comme ça qu’il y a des morts. C’est comme ça qu’ils ont tué Yonki. Il était de la bande des Cancheros [8]. Lui, il est seulement entré sur le territoire des Comemuertos en voulant nous menacer avec son flingue, en faisant le dur. Et c’est là qu’ils se le sont fait, simplement. Seul celui qui ne tient pas à la vie se conduit comme ça. Moi j’ai passé trois ans dans la prison de Modelo. Ils m’y ont mis pour avoir poignardé deux gars des Cancheros : Munra et Zanate. Grâce à moi, Zanate a chié pendant six mois dans des sacs (avec une colostomie). J’ai participé à trois autres assassinats. Un homicide et deux assassinats atroces. Je volais quand j’étais drogué, drogué je me sentais le maître. S’ils opposaient une résistance, je leur donnais un coup de poignard. Sans aucun remord. Maintenant si, je regrette. Parce que maintenant, j’ai arrêté la drogue. »

Depuis que j’ai huit ans je consomme de la marijuana, de la colle et de la datura [9]. Depuis tout petit, j’ai toujours aimé faire le con et blesser les gens. J’aimais provoquer la peur. Quand ils voyaient que je poignardais trois ou quatre fils de putes dans la rue, ils me respectaient et faisaient ce que je leur disais. J’ai pas de famille. À trois ans, ils m’ont abandonné en me jetant dans une poubelle. J’appelle « tante » la dame qui m’a élevé. Elle n’a pas de mari. Elle a quatre enfants : trois gars et une fille. Elle vit en faisant du repassage et en lavant du linge. À huit ans, je suis parti de la maison. Je survivais en volant au marché Huembes. Je dormais là dans la COTRÁN [10], d’où partent les bus. Cinq heures du matin c’était la meilleure heure pour voler. Il faisait encore noir et les premiers passagers arrivaient. Tous les jours, je faisais pas mal d’affaires. A douze ans, je suis retourné à la maison. Mais je sortais tous les matins, très tôt, pour voler. En un seul jour, je chopais cinq ou six chaînes, quatre montres. Avant, c’était plus facile. Il y avait moins de policiers et ils ne te tuaient pas pour un putain de vol. »

« Je crois que je suis devenu pandillero et drogué car je ne connaissais pas mes vrais parents. Mes frères adoptifs m’ont raconté qu’ils m’ont trouvé dans une poubelle où ma mère m’avait abandonné. Ça m’a toujours rendu triste, tout ça. C’est pour ça que j’ai même pensé me tuer. Avant, je me mettais juste à pleurer. La pandilla était ma famille. J’ai eu une copine pendant cinq ans. J’ai vécu chez elle et je la faisais vivre grâce au vol. Elle me disait de m’éloigner de cette vie : le vol, la drogue, les pandillas. Sa maman, comme elle voyait que tout ce que je volais, je leur donnais, elle m’a pris en affection. Mais parfois, elles se fâchaient car à cause des défis entre pandillas, ils sont allés jusqu’à tirer des rafales sur la maison. Cette copine est devenue droguée. Ça crée des problèmes de quitter la pandilla. Ils t’insultent. Ils disent que tu te prends pour un chavalo ponqui, c’est-à-dire pour un minet qui s’habille en cholo [11], avec une casquette de marque. Ils te disent : Dis donc, tu te la pètes depuis que t’es sorti de Modelo. »

L’ombre du passé pandillero

On a autorisé Walter à commuer ses deux dernières années de prison en réhabilitation au sein de la fondation El Patriarca. Là-bas, il a essayé de poignarder un des autres internes. La haine était toujours présente en lui. Il a fini par s’enfuir de la ferme où on l’avait envoyé pour ce qui devait être l’étape finale de sa réhabilitation. Il n’était d’accord avec aucun gouvernement. La guerre, la drogue et la faim furent les fléaux qu’apportèrent respectivement les gouvernements sandiniste, somoziste et alemaniste.

Sa pandilla, Los Comemuertos tient son nom d’une activité et du site le plus marquant de son quartier : le cimetière. Los Billareros, Los Cancheros, Los Colchoneros, Los Bloqueros, Los Aceiteros, Los Rampleros et Los Puenteros ont fait la même chose. Un billard, un terrain de football, les matelas en vente, une fabrique de parpaing, un garagiste, une rampe d’accès et un pont, autant de sites distinctifs du quartier qui ont inspiré des noms qui cherchent à fonder une identité sur une base territoriale. Cela explique que la plus grande offense était l’incursion des ennemis sur leur territoire et le plus grand devoir était la défense de ce dernier. En empoignant des couteaux et en lançant des pierres, ils ont gagné un respect qu’on leur déniait. Ils se sentaient les « maîtres ». Les surnoms fonctionnaient et fonctionnent encore comme des noms de guerre : Walter El Negro, de même que El Gordo Manuel, Chayane et Pulmón de Gato [12], se sont rendus célèbres pour leurs exploits guerriers. Quelques pandilleros de la première génération avaient fait leur service militaire dans les années 80 et ont trouvé dans la pandilla un espace où récupérer le rôle, le dramatisme chargé d’adrénaline et la camaraderie dont ils jouissaient quand ils étaient reconnus comme « les chiots de Sandino ».

Walter est de la génération suivante. Pour lui et ses contemporains, la pandilla était un substitut à la famille et un moyen de gagner respect et pouvoir. Ils contrôlaient la rue. Ils mettaient de l’ordre dans le chaos social à travers un code de conduite. Il était difficile de sortir de la pandilla parce que leurs compagnons d’aventure les traitaient d’acalambrados (de lâches) et parce qu’il fallait encore régler les défis (inimitiés à mort). Leur passé les poursuivait comme une ombre interminable. Leur dossier était gravé dans la mémoire de la communauté et de leurs rivaux. Une fois hors du groupe, ils perdaient sa protection et on les suspectait d’être des lâches ou des traîtres. Les démons personnels s’ajoutaient à ces conditionnements sociaux pour les maintenir dans une prison culturelle dont ils avaient forgé les barreaux et que certaines institutions sociales renforçaient. La prison fonctionnait comme un milieu de professionnalisation – si la rue est l’école, la prison est l’université – et la diffusion de leurs prouesses dans les médias jouait un rôle incitatif car elle leur permettait d’obtenir une renommée et représentait une cérémonie qui couronnait leur carrière criminelle.

Ernesto témoigne : « totalement accroc à la drogue »

L’expérience d’Ernesto au début du nouveau millénaire présente certaines similitudes, mais elle est marquée par l’anarchie qui caractérise de nombreuses pandillas nicas en 2006. Ernesto a 19 ans. Il porte des tatouages des Guns and Roses, une tête de mort et le diable. Il se les ait fait au Costa Rica alors qu’il était parti là-bas pour jouer au football et il est resté à travailler comme blanchisseur. Il a lavé des pantalons jusqu’à ce qu’on le dénonce et qu’on l’expulse à cause de sa situation d’illégal. Il n’est pas bavard, « piedrero » [13] incurable et très redouté lorsque la rage le prend. Avant qu’on nous présente, il m’a suivi dans la rue, en guettant l’occasion de me voler.

« J’avais six ans quand ils ont tué mon papa » me dit-il alors que la discussion était déjà bien avancée. Et il continua : « Il était parti du côté de la Colombie et ils l’ont tué là-bas. J’ai des problèmes avec ma famille. Avec ma maman. C’est pour ça que je dors dans la rue, sur un matelas à côté de la maison de ma grand-mère. Je n’ai pas été à l’école. Depuis petit, je suis vagabond. J’ai traîné avec Los Billareros depuis l’âge de 14 ans et maintenant je suis avec Los Puenteros. Il n’y a plus de bagarres. Il y a quatre ans oui. On luttait avec des pierres, des pistolets faits maison, et des mortiers contre ceux de La Pradera, Los Bufalos et Los Comemuertos. C’était l’époque où Chucky passait son temps à faire tomber des têtes. Moi, j’en ai poignardé un, et après ceux de La Cancha l’ont laissé invalide d’un coup de pétard. C’est à ce moment qu’ils m’ont blessé aux sourcils. J’ai été treize fois en prison. Ma grand-mère m’a dénoncé en affirmant que je volais des vêtements chez elle. Ma grand-mère passe sa vie à dire “sang du Christ !” Au poste, les policiers qui me connaissent bien désormais me cognent avec leurs matraques. C’est que je me laisse pas attraper facilement. Je les frappe et je leur lance des pierres. Mais je dis toujours que j’ai 16 ou 17 ans pour qu’ils me relâchent rapidement. Parfois même ça, ça marche pas »

« Ils m’ont retenu jusqu’à quatre mois sans qu’il y ait de jugement. Je suis totalement accroc au crack, ainsi qu’à la marijuana et au bañado [14]. Petit, je touchais à la colle. Tout ça c’était avant de travailler dans les bus, comme receveur sur les routes 19, 9 et 8. Je vais me procurer du crack dans les stands du Vanegas. Les muletiers [15] ne viennent pas ici. Les gens vont chercher la drogue là-bas. Le churro [16] vaut 10 pesos [17]. La charra (pierre de crack) aussi. Le demi-gramme de coca vaut 50 pesos si c’est de la coca balurde (de la plus mauvaise qualité). Il y a une bande de Colombiens qui vend la coca. Quelques vendeurs de crack les aident. Ce sont eux qui donnent les ordres. Et si tu les dénonces, ils t’explosent. J’ai été dans différents centres de réhabilitation. J’aime pas ça. Dans un de ces centres, ils m’ont envoyé vendre des légumes sur la digue, comme si j’étais un esclave. Je me suis enfui en emmenant leur téléphone. »

Sans « code d’honneur » et de plus en plus jeunes

Ernesto ne respecte pas les règles tacites du code éthique. Il semble que le code se soit dégradé : il vole sa famille, il vole dans son quartier et il vole ceux qui tentent de l’aider. La drogue est devenue un condiment essentiel dans sa vie. Ça l’est pour de nombreux jeunes de sa génération. Production, commerce et consommation de drogue sont des activités très répandues dans son quartier. Et cela dynamise leur économie, comme le font les remesas [18]. L’anthropologue britannique Dennis Rodgers a mis en avant le fait que les remesas, les taxis et les drogues constituent les principaux axes d’accumulation monétaire dans le quartier de Managua où il a réalisé son étude sur les pandillas.

La drogue est le grand catalyseur de l’activité des pandillas. Les tatouages ont aussi pris une plus grande importance. De même que les noms des groupes et les surnoms, ils génèrent une identité et font référence à l’histoire personnelle et communautaire. Les tatouages font du stigmate un emblème : ils provoquent et radicalisent la ségrégation qui existait antérieurement. Ils reflètent aussi, par exemple dans leur attrait pour le gothique, une dimension transnationale. Les tatouages et le gothique sont des éléments du « glocal » : ce sont des produits culturels liés à la globalité, recréés et dotés de sens nouveaux au niveau local.

Walter El Negro et Ernesto sont les héritiers d’une tradition dont on méconnaît l’origine. Walter assure que « c’est faux de dire que les pandillas ont commencé dans les années 90. En 86, dans le Schick il y avait plein de pandillas : Los Barilochi, Los Pitufos [19], la bande des Dragones [20], Los Brujos [21]. Moi, je faisais partie des Brujos ». Mais entre les Brujos qui se battaient cato a cato (à coups de poings) et les Comemuertos qui allèrent jusqu’à utiliser des mortiers, des machettes et même des fusils AK-47, il y a un monde.

Entre 1997 et 2006 il y a eu aussi beaucoup de changements. Les transformations principales sont : une baisse de l’âge moyen des pandilleros, un déclin des affrontements, une perte d’intérêt dans la défense du quartier, un relâchement dans le code d’honneur, des vols aux voisins du quartier, l’érosion de la confiance du voisinage envers les pandilleros, dissolution de l’identité de pandillero, atomisation de la pandilla et intérêt principal pour la consommation et le commerce de drogues au détail. Avant la pierre d’angle des bagarres était de gagner le respect et de réorganiser le chaos social, maintenant ils s’occupent d’autres « pierres » : composées de cocaïne et de bicarbonate de sodium, qu’ils utilisent pour gagner leur vie et fuir le chaos. La haine, les défis et la difficulté à abandonner la violence qui est perçue comme un moyen pour envoyer des messages persistent.

La violence : un moyen pour envoyer des messages

Le très iconoclaste historien états-unien Howard Zinn a inséré un chapitre suggestif dans son dernier livre – A power governments cannot suppress – qui s’intitule « Tuer des gens pour “envoyer un message”« et qui commence en affirmant que Timothy McVeigh – le jeune qui a fait exploser un bâtiment fédéral en Oklahoma – et le gouvernement des États-Unis – qui l’a exécuté pour cet acte – ont quelque chose en commun. Les deux croient que tuer est une façon d’envoyer un message. Timothy McVeigh a commis un acte hors la loi, et c’est pourquoi il fut jugé comme terroriste. Le gouvernement américain l’a exécuté en application d’une loi qui autorise la peine de mort comme punition.

La violence est incrustée dans la culture. Max Weber a souscrit à l’énoncé de Trotsky : « Tout État se fonde sur la violence.... Le concept d’ “État” disparaîtrait s’il n’y avait que des formations sociales qui ignorent le recours à la violence ». Les institutions étatiques et les citoyens ont recours continuellement à la violence. La défense de la propriété privée rend légitime le recours à des agents de sécurité privée.

Le commerce de la sécurité, de la part de compagnies privées, est entièrement légitime et est devenu un des secteurs au taux de croissance le plus rapide au Nicaragua. Si l’on ajoutait aux plus de 10 000 gardes privés employés par les plus importantes entreprises de sécurité, les gardiens qui travaillent à leur compte – la sécurité qui se vend sur le marché informel –, on en déduirait sans doute que le commerce de la sécurité absorbe autant sinon plus de main d’œuvre que les maquiladoras [22], et cela sans avoir recours à tant de propagande gouvernementale. Cette propagande ne s’impose pas quand on voit les articles sensationnalistes des médias télévisés qui fournissent un stimulant continuel à la montée de la terreur sur laquelle Servipro, Ultranic et tant d’autres entreprises de sécurité privée fondent leur prospérité.

En complément de cette tendance culturelle, il existe des compagnies qui vendent un entraînement militaire et des simulacres de conflits armés qu’ils transposent dans de joyeux parcs de diversions. Cette activité fonctionne déjà au Nicaragua et présente comme un jeu ce qui fut la tragédie du pays, de familles et d’individus. Le supplément « Ici entre nous » du journal La Prensa – qui se plaint quotidiennement de l’actuelle « perte de valeurs » – présentait dans son édition du 20 avril 2007, à grand renfort de publicités, la compétition guerrière entre collèges « de standing » : Notre Dame, Mont Berkeley, Saint Dominic, Anglo-Americano, Pierre et Marie Curie. La compétition a eu lieu dans le camp d’entraînement de La Jungle Paintball Xtrême. Les participants étaient encouragés par des phrases du genre : « T’es un tueur né mon gars ! » Le reporter concluait : « L’adrénaline a grimpé en flèche. Tous les participants voulaient gagner à n’importe quel prix. »

La deuxième partie de l’article est publiée dans le numéro de mars 2008.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2981.
- Traduction d’Émilie Ronflard pour Dial.
- Source (espagnol) : revue Envío, n° 303, juin 2007.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[1Leurs membres sont des mareros ou pandilleros. Nous conserverons ces termes pour faire référence aux gangs et à leurs membres dans le contexte de l’Amérique centrale.

[2Hijos de la guerra en est un exemple.

[4Walter Le Noir.

[5Les Mangemorts.

[6Le quartier du Reparto Schick dont le nom officiel est Barrio Enrique Gutierrez Schick s’est développé en quatre étapes (jusqu’à présent) donnant lieu à la formation de quatre sous-quartiers nommés respectivement Reparto Schick Primera Etapa, Reparto Schick Segunda Etapa, Reparto Schick Tercera Etapa et Reparto Schick Cuarta Etapa.

[7Le Patriarche.

[8Ceux de terrain de football.

[9Il s’agit d’une plante vénéneuse qui contient des alcaloïdes qui produisent un délire hallucinatoire de plusieurs heures.

[10Cooperativa de Transporte, la gare routière.

[11Style vestimentaire importé des États-Unis et notamment caractérisé par des vêtements très amples et un pantalon qui traîne sur le sol.

[12Walter Le Noir, Manuel Le Gros, Chayane et Poumon de Chat.

[13Fumeur de crack.

[14Marijuana fumée recouverte de dentifrice.

[15Personnes qui transportent de la drogue, souvent en l’ingérant.

[16Cigarette de marijuana.

[17La monnaie du Nicaragua est le Córdoba, aussi appelé peso. Un euro vaut 27 pesos.

[18Sommes d’argent envoyées par des immigrés dans leur pays d’origine.

[19Les Schtroumpfs.

[20Dragons.

[21Les Sorciers.

[22Usines installées dans les zones franches en Amérique latine.

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