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Entre Hiroshima et l’Irak, les ombres de l’horreur (Adolfo Pérez Esquivel, Prix Nobel de la Paix)

mercredi 14 septembre 2005, mis en ligne par Dial

Buenos Aires, le 3 août 2005 - Ces jours-ci, l’humanité se souvient de ce tournant de la Seconde Guerre Mondiale et du début de l’ère nucléaire, lors du lancement sur le peuple japonais des deux bombes atomiques sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, bombes qui ont provoqué des dizaines de milliers de morts et de blessés et dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui.
Le temps accentue les distances et les oublis, des oublis qui sont souvent intentionnels. Mais, la mémoire et la pensée résistent à l’oubli et relient la trame de la vie à l’histoire des peuples.
Des absences et des présences douloureuses parcourent encore l‚espace et le temps, souvenirs des guerres passées et présentes, et rappellent cette violence qui a détruit la vie de millions d‚êtres humains. Comme le dit si bien le chanteur argentin Léon Ciecco en parlant de la guerre : « C’est un monstre énorme et il écrase avec force sous ses pieds toute la pauvre innocence des gens. Je demande seulement à Dieu que la guerre ne nous soit jamais indifférente ».
Le pouvoir, les ambitions et la folie des puissants n‚ont pas de limites, ni de mémoire. Ils continuent obstinément et restent sous l‚emprise de « ce monstre qui écrase tout avec force sous ses pieds ».
Le temps a pourtant laissé des traces dans la conscience des peuples. Les peuples n’oublient pas et résistent toujours aux dominations. La lutte est inégale et marque profondément les chemins de l’histoire. Comme le signalait Oscar Wilde : « Nous sommes tous dans le même puits, mais nous sommes seulement quelques-uns à pouvoir regarder les étoiles ». Il est nécessaire de faire mémoire et de résister. Nous ne devons pas perdre l’espérance, malgré tout ce que j’ai pu constater par moi-même dans la marche de l’humanité depuis Hiroshima et Nagasaki, villes qui ont été marquées par les ombres de l’horreur. Dans ces deux villes si éloignées de nous et pourtant rassemblées dans la douleur, j’ai pu écouter les voix du silence qui arrivaient avec la brise marine et les forts vents de la mémoire.
Je me souviens d’Hiroshima et je revis à nouveau ces moments inoubliables où j’ai pu converser dans les rues avec ces jeunes filles d‚alors, qui sont des femmes aujourd’hui, mais qui restent à jamais marquées par les rides de la douleur, depuis que leurs yeux innocents ont vu disparaître leur ville et leurs familles avec tout ce qui était pour elles tendresse et amour. Il ne leur restait plus que la désolation qui, depuis ce jour-là, ne les a jamais quittées.
Cependant, ces jeunes filles, qui sont maintenant des femmes âgées, se sont transformées en témoins de cet instant précis où, avec Hiroshima, l’humanité a cessé d’être humaine. Le champignon de morts‚est répandu sur les temps de l‚histoire et sur la vie des peuples. Depuis, ces femmes parcourent chaque jour les tumulus qui conservent les restes de ceux qui ne sont plus, car ils ont été détruits par la bombe atomique, le jour où le pilote de l’Enola Gay s’est écrié : « Mon Dieu, qu‚avons-nous fait ! ». Sur chaque tumulus, elles versent un verre d’eau car les esprits de ces victimes vagabondent toujours et réclament un peu d’eau pour calmer la soif de l’horreur.

C’est là aussi que j’ai pu voir cette ombre humaine incrustée dans la pierre qui reste toujours là comme témoin et observe à travers le temps la marche des nouvelles générations. Elle contemple ces femmes âgées, qui étaient alors des jeunes filles, et dans le silence, elle leur dit : « Toi, tu as pu vieillir et moi, non ».
Elle peut toujours voir fleurir les cerisiers mais ne peut jouir de leurs arômes. Elle dit : « Je suis attachée à cette pierre pour l’éternité. Vous souvenez-vous de ce moment-là ? J’étais assise à cet endroit, et de toute ma personne, il n’est resté que mon ombre incrustée dans la pierre. C’est ce que je suis et que je resterai toujours dans les temps de la mémoire. Merci pour cette eau ».
Le temps et les distances se trouvent à nouveau réunis sur les chemins de l’horreur, bien qu’il reste toujours l’espoir dans la résistance et la lutte des peuples malgré leurs contradictions et leurs conflits. La folie des gouvernants et les intérêts politiques, économiques et militaires amènent une fois de plus l’humanité à tendre la corde jusqu‚ à la limite du possible. A nouveau, « le monstre énorme écrase avec force sous ses pieds » toute la pauvre innocence des gens avec les guerres et les mêmes ombres de l‚horreur. Depuis Hiroshima hier jusqu’en Irak aujourd’hui, des gouvernants cherchent toujours à justifier leurs horreurs et leurs erreurs au mépris de la vie des hommes et de tous les êtres vivants.
C’est à Bagdad, cité millénaire et berceau des civilisations, ville aujourd’hui dévastée, détruite et envahie par des troupes d’occupation, qu‚après avoir traversé le désert et longé les rivières du Tigre et de l’Euphrate, c’est là que nous avons pu rencontrer une femme musulmane, Ayamira, qui, avec un grand courage, vit ou du moins vivait alors, dans sa roulotte, juste en face du refuge pour enfants bombardé par les forces d’occupation des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, refuge où 600 enfants sont morts, victimes des « bombes intelligentes » qui sont entrées par le tube de ventilation.
Dans ce refuge détruit, j’ai pu voir aussi les ombres fossilisées de deux femmes, l’une avec son bébé dans les bras et l’autre de profil qui observe l’innocence tronquée, cette innocence qui ne recevra plus jamais la tendresse et l’amour de sa mère. C’est ainsi que les ombres d’Hiroshima et de l’Irak se trouvent réunies, à travers le temps et malgré la distance, dans ma mémoire et dans celle des peuples ; elles symbolisent la clameur de l’humanité pour dénoncer dans un cri silencieux les horreurs de la guerre.
Jusqu’à quand resterons-nous au fond du puits sans savoir regarder les étoiles ?...
Entre Hiroshima et l’Irak, on ne trouve à travers le temps que des chemins de violence et de mort : Nagasaki, l’Afghanistan, Guantanamo, le Rwanda, le Congo, le Burundi, l’Amérique Latine, le Thibet, la faim et la pauvreté, l’exploitation des femmes et des enfants. « Je demande seulement à Dieu que la guerre ne nous soit jamais indifférente, car c’est un monstre énorme qui écrase tout avec force sous ses pieds ».
Heureusement, la résistance des peuples reste toujours présente et elle engendre encore l’espoir pour qu’un autre monde soit possible.

Traduction Francis Gély.

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