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DIAL 3032

AMÉRIQUE LATINE - La théologie indienne dans l’Église, un bilan après la rencontre d’Aparecida, deuxième partie

Eleazar López Hernández

lundi 1er décembre 2008, par Dial

Eleazar López Hernández, dont Dial a déjà publié plusieurs textes [1] est membre de l’équipe d’assesseurs du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) pour les affaires indiennes et il a participé comme membre de l’équipe de théologiennes et théologiens d’Amerindia à la Conférence d’Aparecida. Aparecida a été la 5ème Conférence générale de l’épiscopat latino-américain (mai 2007), après celles de Rio (1955), Medellin (1968), Puebla (1979), Saint-Domingue (1992).

L’auteur est zapotèque, un peuple de l’État mexicain de Oaxaca, sur la côte Pacifique. Plusieurs de ses textes théologiques ont été publiés en français dans Sagesse indigène : la théologie indienne latino-américaine, sous la direction conjointe de Alain Durand et Eleazar López Hernández, éditions du Cerf/Dial, Paris, 2002. La première partie du texte a été publiée dans le numéro de novembre. [2]


Ce que les Indiens n’ont pas obtenu à Aparecida

Nous étions trop optimistes, nous étions nombreux à croire qu’Aparecida ratifierait l’usage ecclésiastique de l’expression théologie indienne, en raison du consensus obtenu par le dialogue institutionnel qui a commencé en 1999 dans le cadre de plusieurs Conférences épiscopales d’Amérique latine, avec le Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), et avec des membres et des experts de la Curie romaine. Dans ce dialogue, les doutes, les malentendus et les soupçons non résolus ont été franchement élucidés et ont reçu des réponses adéquates et suffisantes pour que l’on considère ces difficultés comme classées. Nous pensions que le nettoyage ou purification que les sœurs mazatèques ont appliqué dans la Basilique de Guadalupe au Pape Jean-Paul II en 2002 avait eu son effet dans toute l’Église comme une espèce d’exorcisme qui expulserait les mauvais esprits introduits dans l’institution ecclésiastique. Mais il n’en a pas été ainsi. Dans certains secteurs ecclésiastiques puissants persiste l’esprit de crainte et de prévention en ce qui touche les implications de l’acculturation de l’Évangile, de l’Église, des ministères sacrés, de la liturgie, de la réflexion théologique dans le monde indien. Ils se font encore beaucoup de souci quand il est question d’Église autochtone, de diaconat indien, de théologie indienne, car tout cela revient selon eux à introduire des modèles ecclésiologiques étrangers ou à mettre en œuvre des plans audacieux qui mettraient en péril l’intégrité de la foi chrétienne ou l’unité de l’Église. C’est ce que beaucoup d’entre nous ont perçu, en témoigne la lettre ordonnant la suspension de nouvelles ordinations de diacres indiens [3], lettre envoyée par le Cardinal Arinze à Mgr Felipe Arizmendi [4]

Cette ambiance de doutes, de soupçons et de préjugés est ce qui a fait le plus obstacle à la discussion des questions indiennes à Aparecida car, après de larges débats dans les commissions et dans les assemblées générales de la Conférence, où les défenseurs de la cause indienne ont obtenu, sur la base d’argumentations solides, que la pastorale indienne, qui incluait la théologie indienne, se soit immédiatement et progressivement taillé une place dans l’élaboration du document, le terme « théologie indienne »a été retiré en chemin. Et les 17 présidents de Conférences épiscopales présents au moment de la discussion finale durent signer une demande expresse pour qu’on remette sur le tapis et qu’on débatte explicitement de son inclusion, ce qui a conduit à un fait inédit dans notre Église. Après avoir pris connaissance de l’opposition du Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, autorité suprême, le président de l’assemblée a proposé un vote individuel sur cette affaire, et le résultat fut de 59 voix en faveur de l’usage du terme « théologie indienne » dans l’Église et 63 voix contre son usage officiel pour le moment. La différence fut minime et témoigne d’un nouveau moment épiscopal, qui fait prévoir jusqu’où peuvent aller nos pasteurs pour défendre ce qu’ils estiment comme valide et légitime dans la vie ecclésiale. La raison pour laquelle nous n’avons pas gagné cette bataille, nous la trouvons dans la position de ceux qui dans l’Église ne comprennent pas ou combattent la perspective indienne parce qu’ils la considèrent comme dangereuse, idéologisée ou en marge de l’orthodoxie chrétienne. En conséquence, ils ont agi à Aparecida pour bloquer ou minimiser la voix indienne ou celle des défenseurs des Indiens, en dressant des épouvantails qui n’ont d’existence que dans les esprits peureux et chargés de préjugés. Bien avant Aparecida des groupes ultraconservateurs, épaulés à coup sûr par des instances ecclésiastiques puissantes, se sont employés à diffuser l’idée que nous les Indiens et indigénistes, dans une espèce de complot malveillant, nous préparions un « assaut contre la 5ème Conférence ». Ce sont les mêmes que ont inspiré et applaudi la « Notification » affectant le théologien Jon Sobrino pour les insuffisances supposées de sa théologie en ce qui concerne la foi en Jésus-Christ.

En novembre 2004 a été distribué de manière anonyme, sans signature ni adresse précise des auteurs, mais avec le logotype du CELAM au dos, et à la fin la mention d’un non identifié Regroupement laïc « Lumen Gentium » de Zapopan, Jalisco, Mexique, une notice intitulée : « La dissidence des théologiens de la libération resurgit. Gestation de l’assaut contre la 5ème CELAM » [5].

À partir d’une lecture totalement biaisée des faits qui ont marqué la vie de l’Église latino-américaine après le Concile Vatican 2, les auteurs de la notice en question concluent que au lieu des « travailleurs pour la moisson en Amérique latine », sollicités par le Pape Pie 12, sont venus des « semeurs de zizanie », qui ont produit d’abord la « théologie de la libération » et maintenant la « théologie indienne », toutes deux « d’inspiration marxiste ».

La notice dresse une longue liste de « semeurs de zizanie », où les auteurs rangent les évêques, théologiens, experts et assesseurs de tout le continent qui, selon eux, directement ou indirectement, ont contribué aux « fruits amers du Concile », à l’introduction des « vapeurs sataniques » dans l’Église, à la création d’une « nouvelle secte », « l’Église populaire », qui nous a conduits au « tragique processus de l’obscurcissement de la foi et à l’altération de l’authentique évangélisation ».

Les auteurs du pamphlet fixent leur attention sur la figure de Mgr Samuel Ruiz García, évêque émérite de San Cristóbal de las Casas, à qui ils attribuent d’avoir fait les changements consistant à remplacer théologie de la libération par théologie indienne, Église populaire par Église autochtone, qui apporte avec elle le diaconat indien et le sacerdoce marié des Indiens.

Selon les auteurs de la notice, l’espoir de voir rectifier les positions de Mgr Samuel Ruiz s’est porté sur le coadjuteur, Mgr Raúl Vera op. Mais celui-ci « a subi très vite le façonnage intellectuel qui l’a converti en dissident ». De telle façon que, une fois déplacés [6] les deux, le nouvel évêque de San Cristóbal, Don Felipe Arizmendi Esquivel, devrait être le vrai redresseur, mais, selon le dit « Regroupement laïc », il s’est révélé pire que ses prédécesseurs, car il persiste à « tirer de l’isolement et à répandre le projet de théologie indienne et d’Église autochtone, dans sa condition de président de la Commission épiscopale de la Pastorale indienne à la Conférence des évêques mexicains, et de responsable de la Section de pastorale indienne du département Vie et culture du CELAM ». Aussi la conclusion qu’ils en tirent est que : « Ainsi, ce qui en octobre 2003 paraissait limité au cas des diocèses de San Cristóbal de las Casas et de Riobamba, Équateur, maintenant s’étend comme une explosion inattendue à beaucoup de diocèses du Mexique et d’Amérique Centrale avec l’intention de mettre la main sur les conclusions des quatre ‘réunions régionales’ du CELAM » ; pour eux, ces supposées manigances sont clairement les métastases de ce qu’ils appellent « l’assaut à la 5e CELAM ». [7]

Des membres de ce secteur ultraconservateur de l’Église se sont présentés à Aparecida et ont prétendu forcer les choses dans le sens de la disqualification aussi bien de la théologie de la libération que d’autres théologies émergentes d’Amérique latine, y compris la théologie indienne. Mais ils ne l’ont pas obtenu ; leur score maximum a été, au niveau de la rédaction, d’introduire des nuances dans les apports des défenseurs de la cause indienne, en disant, par exemple, que les Indiens « se trouvent être à la racine première de l’identité latino-américaine et des Caraïbes » (DA 88) au lieu d’écrire qu’ils sont la racine première du continent ; ou ailleurs que « les cultures indiennes se caractérisent surtout par leur attachement profond à la terre, par la vie communautaire et par une certaine recherche de Dieu » (DA 54) au lieu de signaler qu’ils se caractérisent par un sens religieux profond.

Ce sont aussi des membres de ce secteur qui ont mis dans le paragraphe 10.8 le titre « Intégration des Indiens » au lieu de « incorporation » ou un autre terme qui aurait montré que l’Église va plus loin que les programmes gouvernementaux intégrationnistes du passé, où on a considéré que nous, les Indiens, nous allons mal parce que nous nous trouvons en dehors de la société environnante, qui est celle qui a les biens de l’humanité et de l’Église.

Ce sont les mêmes secteurs qui, pendant les débats à Aparecida, amenèrent l’une ou l’autre fois des principes de la foi chrétienne comme « Jésus-Christ, unique chemin » ou « Hors de l’Église pas de salut » avec une lecture rigoriste et fondamentaliste qui annulerait toute diversité théologique car, selon eux, il n’y a rien à ajouter à ce qu’on a jusque maintenant dans l’Église catholique. On trouve des échos de ce débat dans plusieurs numéros d’Aparecida comme le 95 et le 531.

Selon moi, ce sont aussi eux qui sont intervenus pour que la Congrégation pour la doctrine de la foi, la Commission pontificale pour l’Amérique latine, CAL, et le CELAM, que se sont réunis en septembre 2007, après Aparecida, ne prennent pas la décision d’approuver l’usage du terme « théologie indienne » dans l’Église. Ces groupes ont certainement de l’influence et réussissent à entraver le processus, mais ils n’obtiennent pas la condamnation de la théologie indienne ; car la décision prise en septembre 2007 au niveau de l’institution est que le dialogue se maintiendra et se renforcera, que ce soit sur les contenus, sur la méthodologie et sur les implications de la théologie indienne dans l’Église. Et alors nous continuerons à offrir aux sœurs et aux frères dans la foi le meilleur de ce que nous avons, nous, les peuples indiens.

Ce que les Indiens ont obtenu à Aparecida

Nous, les Indiens, nous avons obtenu à Aparecida beaucoup de choses qui du reste ont déjà été signalées. En premier lieu nous étions physiquement et moralement à Aparecida en la personne de plusieurs délégués indiens officiels de leurs Conférences épiscopales respectives ; en la personne d’évêques défenseurs de la cause indienne, de théologiennes et théologiens solidaires de l’Indo-Amérique ; et de sœurs et frères indiens qui se sont exprimés par divers moyens à l’extérieur de l’assemblée et ont réussi à influencer beaucoup d’évêques. La présence indienne a été notoire et significative.

Les ennemis de la cause indienne n’ont pas réussi à nous faire taire ni à nous condamner, même s’il y a eu des tentatives dans ce sens. C’est tout le contraire qui s’est produit : nous avons obtenu à Aparecida la sympathie, le rapprochement et le dialogue. Peu à peu, nous avons pu comme Juan Diego offrir nos fleurs cueillies sur le Tepeyac, et nous avons obtenu que théologiens et évêques de la conférence d’Aparecida se sensibilisent et s’ouvrent à notre cause. Avec l’aide de théologiennes et de théologiens amis nous avons mis en forme des apports et des points de vue indiens, solidement argumentés et exprimés de façon adéquate, qui ont circulé tels quels dans tous les lieux de débat. Tous ont pu entendre la parole et percevoir la perspective indienne et ils les ont prises en compte dans leurs décisions. Ce n’est pas par hasard qu’en fin de compte la voix indienne a eu un vaste écho à la Conférence. Grâce à l’effort coordonné de ceux du dedans avec ceux de l’extérieur on a obtenu que pratiquement tous les travaux préliminaires de la Pastorale indienne latino-américaine reçoivent un aval et soient incorporés dans le document final, même si certains de ces travaux y ont été nuancés.

Certes tout cela est l’œuvre de l’Esprit de Dieu, mais les médiations humaines qui l’ont rendu possible ou qui l’ont facilité méritent la reconnaissance de nos sœurs et de nos frères indiens du continent, pour le travail qu’elles ont réalisé [8].

Paroles d’Aparecida sur les Indiens

Nous pouvons dire que le document officiel d’Aparecida, dans la forme qu’il a prise, ressemble aux costumes typiques de nos peuples, et qu’en lui, en plus du coloris multicolore, on reconnaît les nombreuses mains qui l’ont confectionné. Le fil spécial de la perspective indienne est assez reconnaissable non seulement quand il s’agit de sujets de contenu nettement indien, mais aussi quand la perspective indienne est introduite dans d’autres sujets. Aussi peut-on en faire une lecture continue et noter son importance et sa force dans tout l’ensemble. C’est ce que je vais faire maintenant, en relevant les mots ou phrases qui se rapportent aux Indiens et dans lesquels nous nous reconnaissons le mieux, pour en avoir été nous mêmes les auteurs à Aparecida.

La démarche collective d’Aparecida ait permis la conjonction de beaucoup de mains, l’intervention des Indiens et de leurs alliés ecclésiastiques a été possible et c’est aussi pourquoi notre apport transparaît dans le document final malgré les nuances que d’autres secteurs ont introduites pendant les débats et dans les révisions ultérieures. Nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, qu’Aparecida a accueilli le plus important de la voix indienne et le meilleur des travaux de la pastorale indienne, qui a pris forme dans le cheminement persévérant des Indiens et des pasteurs qui s’identifient avec notre cause. En ce sens on peut validement soutenir que nous qui avons présenté à Aparecida la perspective indienne, même si nous n’avons pas obtenu tout ce que aurions voulu, nous avons fait du bon travail et nous avons gagné beaucoup de terrain. D’abord, on ne nous a pas fait taire, on ne nous a pas renvoyés en touche, on n’a pas manipulé notre voix ; et, deuxièmement, nous avons obtenu qu’on perçoive l’importance de notre réalité et de notre lutte, que l’on saisisse la taille des exigences qui surgissent de notre réalité pour l’action missionnaire et pastorale de l’Église, et aussi pour qu’on se rende compte de ce qui manque à l’institution pour la compréhension, l’estime et la pleine incorporation des Indiens dans l’Église. Les textes d’Aparecida qui se rapportent à nous en font foi. Aussi je les transcris ici simplement sans plus de commentaires, en détachant ce que je considère comme étant l’écho de notre voix indienne.

Dès l’inauguration le Pape Benoît XVI a mis sur le tapis des sujets et des modes de caractère indien quand il a signalé ce qui suit :

« L’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes a signifié qu’ils reconnaissaient et accueillaient le Christ, le Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le savoir, cherchaient dans leurs riches traditions religieuses... L’Esprit Saint est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposés en elles, en les orientant ainsi par les chemins de l’Évangile... Les cultures authentiques ne sont pas fermées sur elles-mêmes ni pétrifiées à une étape déterminée de l’histoire, mais elles sont ouvertes, bien plus, elles cherchent la rencontre avec d’autres cultures, elles espèrent atteindre l’universalité dans la rencontre et le dialogue avec d’autres formes de vie et avec les éléments qui peuvent conduire à une nouvelle synthèse dans laquelle est toujours respectée la diversité des expressions et de leur réalisation culturelle concrète »

« La réponse désirée dans le cœur des cultures est ce qui leur donne leur identité ultime, donnant à l’humanité son unité et respectant en même temps la richesse des diversités, en ouvrant tous les êtres à la croissance vers la véritable humanisation, dans l’authentique progrès. Le Verbe de Dieu, en se faisant chair en Jésus-Christ, s’est fait aussi histoire et culture. » ….

« La sagesse des peuples originaires les a conduits heureusement à former une synthèse entre leurs cultures et la foi chrétienne que les missionnaires leur offraient. C’est ainsi qu´est née la riche et profonde religiosité populaire, dans laquelle apparaît l’âme des peuples latino-américains… Tout cela a formé la grande mosaïque de la religiosité populaire qui est le précieux trésor de l’Église catholique en Amérique latine, et qu’elle doit protéger, promouvoir et, dans la mesure du nécessaire, également purifier. » (Benoît XVI, Discours inaugural.)

« L’Évangile est arrivé sur nos terres lors d’une tragique et inégale rencontre de peuples et de cultures. Les « semences du Verbe » (Cf. Puebla, 401), présentes dans les cultures autochtones, ont permis à nos frères indiens de rencontrer dans l’Évangile des réponses vitales à leurs aspirations les plus profondes : « Le Christ est le Sauveur auquel ils aspiraient en silence » (Benoît XVI, Discours inaugural de la 5° Conférence, Aparecida, n.1. On le citera comme DI). La visite de Notre Dame de Guadalupe a été un événement décisif pour l’annonce et la reconnaissance de son Fils, la pédagogie et le signe de l’acculturation de la foi, la manifestation et l’impulsion missionnaire renouvelée de la propagation de l’Évangile (Cf. Saint-Domingue 15). » (DA 4).

« La richesse et la diversité culturelle des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes sont évidentes. Il existe dans notre région diverses cultures indiennes, afro-américaines, métisses, paysannes, urbaines et suburbaines. Les cultures indiennes se caractérisent surtout par leur attachement profond à la terre et par la vie communautaire, et par une certaine recherche de Dieu. » (DA 56).

« Ceci devrait nous conduire à contempler les visages de ceux qui souffrent. Parmi eux, se trouvent les communautés indiennes et afro-américaines, qui, en de multiples occasions, ne sont pas traitées avec dignité et égalité de conditions. » (DA 65).

« Avec la présence plus combative de la société civile et l’irruption de nouveaux acteurs sociaux, comme sont les Indiens, les Afro-Américains, les femmes, les professionnels, une classe moyenne étendue et les secteurs marginalisés en cours d’organisation, on voit se renforcer la démocratie participative, et se créer de grands espaces de participation politique. Ces groupes prennent conscience du pouvoir qu’ils ont entre leurs mains et de la possibilité de générer des changements importants pour le succès de politiques publiques plus justes, qui renversent les situations d’exclusion qui sont les leurs. » (DA 75).

« Les Indiens constituent la population la plus ancienne du continent. Ils se trouvent à la racine première de l’identité latino-américaine et caribéenne... Avec tous ces groupes et leurs cultures respectives s’est formé le métissage qui est la base sociale et culturelle de nos peuples latino-américains et caribéens. » (DA 88).

« Indiens et Afro-Américains apparaissent surtout comme des « autres » différents, qui exigent respect et reconnaissance identitaire. La société tend à les dédaigner, et à méconnaître leur différence. Leur situation sociale est marquée par l’exclusion et la pauvreté. L’Église accompagne les Indiens et les Afro-Américains dans les luttes pour leurs droits légitimes. » (DA 89).

« Aujourd’hui, les peuples indiens et afros sont menacés dans leur existence physique, culturelle et spirituelle, dans leurs modes de vie, dans leurs identités, dans leur diversité, dans leurs territoires et leurs projets. Certaines communautés indiennes se trouvent hors de leurs terres qui ont été envahies et dégradées, ou n’ont pas assez de terres pour développer leurs cultures. Elles subissent de graves attaques contre leur identité et leur survie, car la mondialisation économique et culturelle met en péril leur existence comme peuples différents. Leur transformation culturelle progressive provoque la rapide disparition de certaines langues et cultures. La migration, imposée par la pauvreté, les influence profondément dans le sens du changement de coutumes, de relations et même de religion ». (DA 90).

« Les Indiens et Afro-Américains se lèvent maintenant dans la société et dans l’Église. Voilà un kairos [9] pour approfondir la rencontre de l’Église avec ces secteurs humains qui exigent la pleine reconnaissance de leurs droits individuels et collectifs, d’être pris en compte dans la catholicité avec leur cosmovision, leurs valeurs et leurs identités particulières, pour vivre une nouvelle Pentecôte ecclésiale. » (DA 91).

« Déjà, à Saint-Domingue(1992), nous les pasteurs reconnaissions que « les peuples indiens cultivent des valeurs humaines de grande signification » (SD 245) ; valeurs que « l’Église défend... contre la force écrasante des structures de péché évidentes de la société moderne » (SD 243) ; « ils sont en possession d’innombrables richesses culturelles, qui sont à la base de notre identité actuelle » (Message de la 4° Conférence aux peuples d’Amérique latine et des Caraïbes, 38) ; et, selon une perspective de foi, « ces valeurs et ces convictions sont le fruit des “semences du Verbe”, qui étaient déjà présentes et à l’œuvre chez leurs ancêtres (SD 245). » (DA 92).

« Entre autres on peut signaler : “Sensibilité à l’action de Dieu dans la croissance des fruits de la terre, sens du caractère sacré de la vie humaine, estime de la famille, sens de la solidarité et coresponsabilité dans le travail en commun, importance du cultuel, croyance en une vie dans l’au-delà” (Ibid., 17). Actuellement, le peuple a enrichi largement ces valeurs avec l’évangélisation, et les a fait éclore dans de multiples formes authentiquement religieuses. » (DA 93).

« Comme Église qui assume la cause des pauvres, nous encourageons la participation des Indiens et des Afro-Américains à la vie ecclésiale. Nous mettons notre espoir dans le processus d’acculturation suivi à la lumière du Magistère. On accordera la priorité aux traductions catholiques de la Bible et des textes liturgiques dans leurs langues. Il est également nécessaire de promouvoir davantage dans ces cultures les vocations et les ministères ordonnés. » (DA 94).

« Servir pastoralement la plénitude de vie des peuples indiens exige d’annoncer Jésus-Christ et la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, de dénoncer les situations de péché, les structures de mort, la violence et les injustices intérieures et extérieures, de fomenter le dialogue interculturel, interreligieux et œcuménique. Jésus-Christ est la plénitude de la révélation pour tous les peuples, le fondement et le centre de référence pour discerner les valeurs et les déficiences de toutes les cultures, y compris les cultures indiennes. Aussi le plus grand trésor que nous puissions leur offrir est qu’ils parviennent à la rencontre avec Jésus-Christ ressuscité, notre Sauveur. Les Indiens qui déjà ont reçu l’évangile sont appelés, comme disciples et missionnaires de Jésus-Christ, à vivre avec une joie intense leur réalité chrétienne, à rendre compte de leur foi au milieu de leurs communautés et à collaborer activement à ce qu’aucun peuple indien d’Amérique latine ne renie sa foi chrétienne, mais que, au contraire, tous sentent que dans le Christ ils rencontrent le sens plénier de leur existence. » (DA 95)

« Dans certains cas, il reste une certaine mentalité et un certain regard de moindre respect des Indiens et des Afro-Américains. De façon que la décolonisation des mentalités et du savoir, la récupération de la mémoire historique, le renforcement des espaces culturels et des relations interculturelles, sont des conditions pour l’affirmation de la pleine citoyenneté de ces peuples. » (DA 96)

« Les efforts pastoraux orientés vers la rencontre avec Jésus-Christ vivant ont donné et continuent de donner des fruits. Entre autres, nous soulignons les suivants : …

b) Des efforts ont été faits pour acculturer la liturgie chez les peuples indiens et afro-américains. » (DA 99)

« Nous reconnaissons la vitalité donnée à l’Église qui est en pèlerinage en Amérique latine et dans les Caraïbes, son option pour les pauvres, leurs paroisses, ses communautés, ses associations, ses mouvements ecclésiaux, les nouvelles communautés et leurs multiples services sociaux et éducatifs. Nous louons le Seigneur parce qu’il a fait de ce continent un espace de communion et de communication des peuples et des cultures indiennes. Nous sommes également reconnaissants pour la capacité d’action sociale que sont en train d’acquérir des secteurs qui ont été déplacés : femmes, Indiens… » (DA 128)

« Les jeunes provenant de familles pauvres ou de groupes indiens ont besoin d’une formation acculturée, c’est-à-dire, doivent recevoir, en vue de leur futur ministère, la formation théologique et spirituelle qui convient, sans que cela leur fasse perdre leurs racines et que, de cette manière, ils puissent être des évangélisateurs proches de leurs peuples et cultures (Cf. EAm 40 ; RM 54 ; PDV 32 ; Congrégation pour le Clergé, Directoire, n.15) » (DA 325)

« La mondialisation fait apparaître, dans nos populations, de nouveaux visages de pauvres. Avec une attention spéciale et en continuité avec les conférences générales antérieures, nous portons notre regard sur les visages des nouveaux exclus : les migrants, les victimes de la violence, les déplacés et les réfugiés… les adultes, garçons et filles qui sont victimes de la prostitution, de la pornographie et de la violence ou du travail infantile, les femmes maltraitées, victimes de l’exclusion et du trafic en vue de l’exploitation sexuelle, les personnes handicapées aux capacités différentes, les groupes importants de chômeurs/euses, les exclus pour cause d’analphabétisme technologique, les personnes qui vivent dans la rue dans les grandes villes, les Indiens et Afro-Américains, les paysans sans terre et les mineurs. L’Église, avec sa pastorale sociale, doit accueillir et accompagner ces personnes exclues et le faire dans les secteurs qui leur correspondent. » (DA 402)

« Dans l’actualité de l’Amérique latine et des Caraïbes, il est urgent d’écouter la clameur, si souvent étouffée, de femmes qui sont soumises à de nombreuses formes d’exclusion et de violence de toutes les manières et dans toutes les étapes de leur vie. Parmi elles, les femmes pauvres, Indiens et Afro-Américains ont subi une double marginalisation. Il est urgent que toutes les femmes puissent participer pleinement à la vie ecclésiale, familiale, culturelle, sociale et économique, au moyen de l’aménagement de lieux et de structures qui favorisent une plus grande inclusion. » (DA 454)

« L’Église est reconnaissante à tous ceux qui s’occupent de la défense de la vie et de l’environnement. On doit attribuer une particulière importance à la destruction actuelle de l’écologie humaine (Jean-Paul II, Centesimus annus, n. 38), plus grave que jamais. L’Église se fait proche des paysans qui avec amour et générosité travaillent durement la terre pour assurer, parfois dans des conditions extrêmement difficiles, le maintien de leurs familles, et pour fournir les fruits de la terre à tous. Elle apprécie spécialement les Indiens pour leur respect de la nature et l’amour porté à la terre mère comme source d’alimentation, maison commune et autel du partage humain. » (DA 472).

« Les richesses naturelles de l’Amérique latine et des Caraïbes subissent aujourd’hui une exploitation irrationnelle qui laisse des traces de dilapidation, et même de mort, dans toute cette région du monde. Dans tout ce processus, une énorme responsabilité revient à l’actuel modèle économique qui privilégie le goût démesuré de la richesse, par delà la vie des personnes et des peuples, et loin d’un respect raisonnable de la nature. La dévastation de nos forêts et de la biodiversité sous l’effet de ce comportement prédateur et égoïste met en jeu la responsabilité morale de ceux qui y poussent, parce qu’elle met en danger la vie de millions de personnes et spécialement l’habitat des paysans et des Indiens, qui sont rejetés vers les terres de montagne, et vers les grandes villes où ils vivent entassés dans les ceintures de misère. » (DA 473).

« Comme disciples de Jésus-Christ, incarné dans la vie de tous les peuples, nous découvrons et reconnaissons par la foi les « semences du Verbe » (Cf. Saint-Domingue 245) présentes dans les traditions et cultures des peuples indiens d’Amérique latine. Chez eux nous apprécions le profond sens communautaire de la Vie, présente dans toute la création, dans l’existence quotidienne et dans l’expérience religieuse millénaire qui dynamise leurs cultures, laquelle atteint sa plénitude dans la révélation du vrai visage de Dieu en Jésus-Christ. » (DA 529).

« Comme disciples et missionnaires au service de la Vie, nous accompagnons les peuples indiens et originaires dans le renforcement de leurs identités et de leurs organisations propres, dans la défense du territoire, dans une éducation interculturelle bilingue et la défense de leurs droits. Nous nous engageons aussi à former dans la société une conscience de la réalité indienne et de ses valeurs, par les moyens de communication sociale et dans d’autres milieux d’opinion. A partir des principes de l’Évangile nous appuyons la dénonciation de comportements contraires à la plénitude de vie de nos peuples originaires, et nous nous engageons à continuer l’œuvre d’évangélisation des Indiens, ainsi qu’à fournir les apprentissages éducatifs et professionnels avec les transformations culturelles que cela implique. » (DA 530).

« L’Église sera attentive face aux tentatives visant à déraciner la foi catholique des communautés indiennes, ce qui les laisserait sans défense et dans la confusion face aux attaques des idéologies et de certains groupes aliénants, ce qui attenterait au bien de ces communautés. » (DA 531).

« Seigneur, reste auprès de ceux qui dans nos sociétés sont les plus vulnérables ; reste auprès des pauvres et des humbles, des Indiens et des Afro-Américains, qui n’ont pas toujours rencontré de lieux et d’appui pour exprimer la richesse de leur culture et faire valoir la sagesse de leur identité particulière. O bon Pasteur, reste auprès de nos vieux et de nos malades ! Fortifie-les tous dans leur foi pour qu’ils soient tes disciples et missionnaires ! (DI) ». (DA 554).

« Nous nous engageons à défendre les plus faibles, spécialement les enfants, les malades, les handicapés, les jeunes en situation de risque, les vieux, les prisonniers, les migrants. Nous veillons au respect du droit qu’ont les peuples de défendre et promouvoir « les valeurs qui existent sous-jacentes dans toutes les couches sociales, spécialement chez les peuples indiens » (Benoît XVI, Discours à l’aéroport, 4). Nous voulons contribuer à garantir des conditions de vie digne : santé, alimentation, éducation, toit et travail pour tous.

Nous espérons… dans un effort renouvelé maintenir notre option préférentielle et évangélique pour les pauvres… mettre en valeur et faire respecter nos peuples indiens et descendants d’africains. » (Message final de la 5ème Conférence)

Réflexions finales

Certainement la cause indienne, aux niveaux civil et religieux, s’est renforcée à l’occasion d’Aparecida, et la théologie indienne dans ses diverses modalités subsistera après Aparecida, parce qu’elle répond aux besoins vitaux de nos peuples et ne dépend pas simplement de la conjoncture ecclésiale :

A) Dans sa forme la plus radicalement autonome, la théologie indienne-indienne, qui est partie intégrante de l’expérience de Dieu héritée des ancêtres et qui est liée à des cosmovisions indiennes préhispaniques de la divinité, continuera sa marche, favorisée ou attaquée par l’institution ecclésiastique. Et la raison en est qu’il y a des frères indiens qui, même s’ils ne sont pas la majorité, réclament pour les communautés le droit à une liberté religieuse en marge du christianisme et des Églises, pour qu’elles puissent maintenir leurs centres cérémoniels, renforcer le respect de leurs leaders religieux, donner toute leur ampleur et leur profondeur à leurs expressions spirituelles. Ces frères indiens, nous qui suivons le Christ, nous devons les respecter, il faut établir avec eux un dialogue interreligieux, parce que le Dieu indien ne doit pas être brouillé avec le Dieu chrétien, puisque c’est le même Dieu dans les deux orientations religieuses. « Notre service pastoral de la plénitude de vie des peuples indiens exige… qu’on incite au dialogue interculturel, interreligieux et œcuménique. » (DA 95)

B) Dans sa réalisation comme théologie indienne chrétienne, liée à diverses dénominations du christianisme, il manque encore un dialogue et une collaboration œcuménique pour défaire les nœuds de l’incompréhension et du rejet, et ainsi chercher, sans appauvrissement de la diversité théologique, une Unité de foi en Jésus-Christ, en laquelle la perspective indienne apporte des aspects inconnus du vécu et de l’expression de la même foi. « Les Indiens qui ont déjà reçu l’Évangile sont appelés, comme disciples et missionnaires de Jésus-Christ, à vivre avec une joie intense leur réalité chrétienne, à rendre compte de leur foi au milieu de leurs communautés et à travailler en commun activement pour qu’aucun peuple indien d’Amérique latine ne renie sa foi chrétienne, mais que, au contraire, tous sentent que dans le Christ ils rencontrent le sens plénier de leur existence. » (DA 95)

C) Dans son expression de théologie indienne catholique, elle continuera sa lutte pour la reconnaissance dans le concert des voix théologiques qui existent dans notre Église. Sans dévaluer l’identité catholique déjà assumée par une grande partie de la population indienne, la théologie indienne devra systématiser ses propositions dans des cadres reconnus par l’Institution et aussi la tâche de défendre sa différence ou sa spécificité dans le sens où cela ne détruit pas l’unité et l’intégrité de la foi catholique ni ne pousse au sectarisme. « Actuellement les Indiens et les Afro-Américains se lèvent dans la société et dans l’Église. Voilà un kairos pour approfondir la rencontre de l’Église avec ces secteurs humains qui exigent la pleine reconnaissance de leurs droits individuels et collectifs, d’être pris en compte dans la catholicité avec leur cosmovision, leurs valeurs et leurs identités particulières, pour vivre une nouvelle Pentecôte ecclésiale. » (DA 91)

Si après Aparecida nous voyons ainsi les choses, nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que certainement cet événement ecclésial a été un kairos de grâce, un moment d’irruption salvatrice de Dieu dans notre histoire, qu’au moyen d’instruments humains marqués par des préoccupations, des idéologies et jusque des sentiments opposés, Dieu a parlé de beaucoup de manières à tous les fidèles chrétiens pour nous rappeler qu’il nous aime immensément et sans mérite de notre part, et qu’il nous a bénis de toutes sortes de bénédictions dans la personne du Christ. Et il nous a appelés à être des instruments de son Royaume d’amour, de justice et de paix, mais surtout de vie en abondance. Notre grande dignité et notre tâche sublime est d’être disciples du Seigneur envoyés avec le trésor de l’Évangile à un monde marqué par le péché et par de grands changements qui affectent profondément la vie de nos peuples. L’Église doit accomplir sa mission en suivant les pas de Jésus et en adoptant ses comportements, pour annoncer l’Évangile de la paix sans bourse ni besace, sans mettre sa confiance dans l’argent ni dans le pouvoir mondain. Elle est au service de tous les êtres humains, fils et filles de Dieu. Dans la joie de la Foi, nous avons été envoyés comme missionnaires pour proclamer l’Évangile de Jésus-Christ et, en Lui, la bonne nouvelle de la dignité humaine de la vie, de la famille, du travail, de la science et de la solidarité avec la création. Face aux structures de mort, Jésus rend présente la plénitude de vie. « Moi, je suis venu pour que les gens aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jean 10,10).

Nous, les peuples indiens, avec nos valeurs et nos problèmes, avec nos préoccupations et nos luttes pour la vie, nous occupons une place importante dans l’Église. Nous sommes, par notre baptême, une partie d’elle et des disciples qui ont été envoyés par le Seigneur pour contribuer au salut du monde. Dans l’Église on nous offre reconnaissance, solidarité et appui pour résoudre nos problèmes et pour atteindre nos aspirations culturelles, qui ont à voir avec la plénitude de vie promise par Notre Seigneur Jésus-Christ et rêvée par nos ancêtres.

En conséquence la conclusion finale, que nous pouvons tirer dans ces circonstances, est que les épines qu’il y a eu indubitablement dans cette milpa (champ de maïs) d’Aparecida et qui ne sont pas disparues de l’Église, ne seront pas suffisantes pour étouffer la floraison précieuse, magnifique et odoriférante (Nican Mopohua, récits des apparitions de Nuestra Señora de Guadalupe) que l’Esprit de Dieu fait croître pour la gloire divine et la vie humaine (« Gloria Dei, vivens homo » : Saint Irénée). Sans que nous l’ayons cherché, ces fleurs parmi les plus belles, et aussi quelques épines ont quelque chose à voir avec nous les Indiens du continent, et nous interpellent tous pour maintenir avec fermeté et dans l’espérance la lutte que avons reprise de nos ancêtres afin d’ouvrir dans la Société et dans l’Église de plus grands espaces pour la reconstitution des communautés indiennes comme sujets de l’Histoire et de la Foi chrétienne, et pour construire le projet indien comme concrétisation de l’Évangile du Royaume de Dieu et comme proposition d’avenir pour l’humanité entière.

¿Comment ce kairos d’Aparecida, exprimé dans de belles propositions d’idéaux et d’utopies dans le document de conclusion, serait-il assumé dans la vie chrétienne et dans la pratique pastorale de notre Église de manière que le contenu de ces propositions se fasse réalité palpable ? C’est une grande question qui attend sa réponse de nous toutes et tous, − Indiens et non Indiens, pasteurs et fidèles − au quotidien et sur nos différentes lieux de lutte pour la vie et pour le Règne. Les paroles par elles-mêmes ne produisent pas leur effet si elles n’entrent pas en nous pour circuler comme le sang dans nos veines. Et en cela, nous les Indiens nous continuerons avec la disposition de Nanahuatzin [10] dans le mythe de la création du Cinquième Soleil, à empoigner avec plaisir la charge d’éclairer le monde, même si pour cela nous devrions livrer notre vie toute entière. Pour cela nous continuerons à brandir, avec les autres pauvres et exclus notre devise : « Jamais plus un monde sans nous, jamais plus une Église sans nous ».


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3032.
- Traduction d’Hervé Camier.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

responsabilite


[2La traduction du mot « indígena » est toujours problématique. Il semble cependant que quelques éléments sont clairs : le mot « indio » est à l’heure actuelle connoté très négativement en Amérique latine. En français, c’est plutôt le mot « indigène » qui l’est, du fait de l’histoire coloniale française. On peut bien sûr décider de l’utiliser dans une perspective polémique – c’est le cas des Indigènes de la République – ou pour tenter de « retourner le stigmate » comme cela s’est produit, en langue anglaise, avec le mot « queer ». Une autre solution, que nous adoptons en général, est de sortir de la correspondance termes à termes – du calque –, qui ne rend pas compte du sens d’usage du mot, et de traduire « indígena » par « indien ». C’est donc ce que nous avons choisi ici. Dès lors, on perd la variation exprimée par l’expression « teología india », traduite simplement par « théologie indienne ». Pour exprimer en français la volonté de « retournement du stigmate » présente dans le choix du mot « india », le plus exact serait de traduire par « théologie indigène », mais cela irait contre l’usage déjà établi qui préfère l’expression « théologie indienne ».

Tout cela ne règle pas le sens problématique du mot « indien », qui date de Colomb. On pourrait peut-être plus exactement parler de « peuples autochtones », comme le font souvent les Québécois et comme le recommande l’Organisation des Nations unies. Mais Le mot auto-chtone – « issu du sol même où il habite » – n’est pas non plus complètement satisfaisante : les peuples indiens sont évidemment plus « autochtones » que les migrants européens, mais les recherches historiques indiquent qu’ils ont eux aussi été des migrants et qu’ils ne sont donc pas vraiment des « auto-chtones » – qui l’est ? – note DIAL.

[4La lettre du Cardinal Arinze qui communique à l’évêque de San Cristóbal de las Casas l’ordre de suspendre les nouvelles ordinations de diacres indiens contient les déclarations suivantes :

« On ne peut ignorer que, même cinq ans après le départ de Son Excellence Mgr Samuel Ruiz, demeure latente au diocèse de San Cristóbal de las Casas l’idéologie qui conduit à mettre en œuvre un projet d’Église autochtone. Ceci étant, les dicastères (congrégations du Vatican, NdT) réunis se sont prononcés pour la suspension d’éventuelles ordinations de diacres permanents jusqu’à ce que soit résolu le problème idéologique de fond ».

« De même, on demande de renforcer la pastorale des vocations en vue du sacerdoce célibataire, comme dans le reste de l’Église au Mexique et dans les autres pays d’Amérique latine ; et que soit interrompue la formation d’autres candidats au diaconat permanent. En effet, encourager un espoir sans perspectives réelles constitue une injustice envers ces fidèles chrétiens ; de plus, le diaconat suppose une vocation personnelle, non une désignation communautaire mais un appel officiel de l’Église, et requiert une formation intellectuelle solide suivant les orientations données par le Siège Apostolique ».
« Pour contribuer à assainir la vie ecclésiale, on a demandé depuis le début et on continue à prescrire d’ouvrir le diocèse à d’autres réalités propres à l’universalité de l’Église Catholique, pour l’aider à sortir de l’isolement idéologique mentionné ».

« Enfin, il y a lieu de souligner qu’alimenter chez les fidèles des expectatives opposées au Magistère et à la Tradition, comme c’est le cas d’un diaconat permanent orienté vers le sacerdoce marié, met le Saint-Siège dans la situation de devoir repousser les demandes et pressions diverses, et ainsi on le fait apparaître comme intolérant » (Lettre du cardinal Arinze à Mgr Felipe Arizmendi, évêque de San Cristóbal de las Casas, Mexique, Octobre 2005). (L’intégralité de la lettre a été publiée, avec les réactions qu’elle a suscité, dans le dossier DIAL 2869 - « MEXIQUE - Le Vatican met en difficulté l’Eglise indigène ».)

[5Cf. Notice polycopiée intitulée : « La dissidence des théologiens de la libération resurgit. Gestation de l’assaut contre la 5e rencontre du CELAM », novembre 2004.

[6Non, Samuel Ruiz n’a pas été « déplacé » (removido) : il a réussi ; malgré les intrigues répétées du nonce Prigione (1978-1997) et des évêques mexicains du « club de Rome », et grâce à la résistance d’un peuple à 75% indien, à rester en place à son service jusqu’à l’âge canonique de la retraite à 75 ans (fin 1999). (NdT)

[7En réponse à cette Notice, le Centre national d’aide aux misions indiennes (CENAMI) a dressé un « Bilan de 2005 » en décembre de cette année-là, et ce bilan a été répandu par diffusion électronique dans plusieurs pages web.

[8On se doit de mentionner spécialement, en plus des personnes déjà nommées, Roberto Tomichá, Indien délégué officiel de Bolivie, José Tomás González, délégué officiel de Panama, Paulo Suess, théologien du Brésil qui a fait équipe avec Eleazar Lopez, tous deux membres du Collectif Amerindia.

[9Moment opportun.

[10Nanahuátzin est en Mésoamérique, chez les peuples et dans les civilisations du Maïs, le paradigme théologique préhispanique qui a servi à nos ancêtres à comprendre le monde suivant la perspective du pauvre, avant l’arrivée des européens dans ces terres ; il a encore été la médiation théologique pour comprendre et accepter le Christ, mort et ressuscité pour notre salut. Les disciples de Fr. Bernardino de Sahagún recueillirent le mythe immédiatement après la conquête et la première évangélisation. Je transcris ici l’essentiel du récit tel que l’a présenté récemment Enrique Florescano (Enrique Florescano, Memoria mexicana, Fondo de cultura economica, México, 1994, réédition 1995, p. 117-121) :

« En l’an 13 Ácatl, à Teotihuacán, le lieu sacré, se sont réunis tous les dieux et ils ont organisé des jeûnes et des sacrifices pour assurer la naissance du Soleil. Et les dieux posèrent la question : “¿Qui aura la charge d’éclairer le monde ?”. À ces mots a répondu le Dieu appelé Tecuciztécatl, et il a dit : “Moi, j’assume la charge d’éclairer le monde”. Une deuxième fois les dieux se regardèrent et se demandèrent qui pourrait être l’autre dieu qui éclairerait le monde, mais il n’y eut personne pour se proposer. Finalement ils s’arrêtèrent à un Dieu dont personne ne tenait compte, qui ne parlait pas, il ne faisait qu’écouter, il avait le corps plein de tumeurs et de plaies. Ils lui dirent : “Que ce soit toi qui éclaires, petit pestiféré”. et le Dieu couvert de plaies et tout humble, nommé Nanahuátzin, a obéi de bon cœur.

Puis les deux dieux se mirent à faire pénitence et sacrifices et offrandes durant quatre jours. Tout ce qu’offrait Tecuciztécatl était de prix. Au lieu de branches il donnait de riches plumes de quetzal, et des pépites d’or au lieu de bottes de foin ; il n’offrait pas d’épines de maguey mais bien des épines faites de pierres précieuses ; et au lieu d´épines ensanglantées, il donnait des épines de corail coloré, et un excellent copal. Par contre, Nanahuátzin offrait des tiges toutes vertes et des bottes de foin et des épines de maguey couvertes de son propre sang ; et au lieu de copal il offrait la croûte de ses plaies.

A minuit de la date prévue pour créer le nouveau soleil, les dieux se réunirent autour d’un grand feu qu’ils avaient entretenu pendant quatre jours et dans lequel Tecuciztécatl et Nanahuátzin auraient à se jeter pour se transformer en astres lumineux. Tous placés en face du feu ils dirent à Tecuciztécatl : “Entre, toi, en premier, dans le feu !” et il essaya, mais comme le feu était fort et très vif, il eut peur et fit marche arrière. Quatre fois Tecuciztécatl essaya de se jeter dans le feu et quatre fois il recula.

Alors les dieux dirent à Nanahuátzin : “Essaie, toi !”. Et lui immédiatement ferma les yeux et se jeta au feu et commença à brûler. A voir cela Tecuciztécatl reprit courage et se jeta lui aussi au feu.

Sitôt que tous les deux furent tombés et consumés… Nanahuátzin, changé en Soleil, apparût à l’orient ; derrière lui également se leva Tecuciztécatl, transformé en lune. »

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