Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Archives > Années 2000-2009 > Année 2009 > Janvier 2009 > ARGENTINE - Des Indiens derrière la caméra

DIAL 3036

ARGENTINE - Des Indiens derrière la caméra

Marcela Valente

jeudi 1er janvier 2009, mis en ligne par Dial

Comme la représentation dans les grands médias français des semaines d’émeutes d’octobre et novembre 2005 l’a tristement montré, il n’y a pas de prise de vue ou de montage neutre. Filmer / monter, c’est transmettre un regard sur les choses, et ce regard est toujours situé : on filme depuis une certaine perspective, un angle de vue – préjugés et certitudes. La question de savoir qui tient la caméra – ou la plume… – est donc loin d’être indifférente. Dès lors, plus il y aura de gens capables de produire des images – ou d’écrire des articles –, plus les voix et les regards se multiplieront et plus on pourra espérer entendre un peu plus distinctement la voix de toutes celles et ceux qui n’existent souvent que dans les images d’un autre. Cet article de Marcela Valente a été publié sur le site de l’agence de presse IPS en décembre 2008.


Avec l’aide de professionnels boliviens, des communautés indiennes de la province du Chaco apprennent à manipuler les outils que représentent le cinéma et la vidéo. Leurs productions artistiques leur permettent de mieux faire connaître leur cosmovision.

« De même que nous, peuples indiens, nous nous sommes approprié l’écriture qui nous a permis de faire connaître notre identité, (maintenant) nous voulons nous servir de ce nouvel outil pour faire connaître notre réalité. » a déclaré à IPS, Juan Chico, historien de l’ethnie qom (toba) de la province du Chaco qui a pris part à l’atelier de formation de réalisateurs indiens.

« Les blancs ont coutume de montrer des images de nous négatives. Par exemple dans le bâtiment de la Préfecture du Chaco il y a des photos d’Indiens sous alimentés prises sans l’autorisation des personnes concernées, peut-être pour inspirer de la pitié. Par contre on ne montre jamais qu’il y a parmi nous d’excellents écrivains, musiciens et artistes », a ajouté Chico.

L’idée est née cette année dans les bureaux du sous-secrétariat à la culture du Chaco, province située au nord-ouest du pays. Avec près d’un million d’habitants, ce territoire abrite quelque 60 000 Indiens des ethnies qom, mocon et michi, représentés par des institutions et des leaders.

« On a depuis toujours laissé de côté les Indiens du Chaco et beaucoup vivent dans des situations très difficiles » a raconté à IPS Marcelo Pérez responsable du tout nouveau Département de cinéma et espace audiovisuel (DeCEA) dont l’intention est de former « un public et des réalisateurs » parmi les communautés indiennes et de « dynamiser la production » cinématographique.

Pérez a souligné que les représentants des communautés eux-mêmes ont demandé que l’on présente des films dans des villages où il n’y a pas de salle de cinéma et que l’on apprenne aux Indiens à manipuler le langage audiovisuel. C’est ainsi qu’a eu lieu le Premier Festival de cinéma des peuples indiens en août, avec des caractéristiques très particulières.

Sans tapis rouge ni artistes consacrés de l’industrie cinématographique mondiale, des unités de projection mobiles parcoururent quelques 6500 kms en trois jours.

« Ce fut un festival itinérant aux multiples points d’ancrage. Grâce au système de cinéma mobile qui existait déjà dans la province nous avons pu toucher quelques 40 communautés, mais nous n’apportions que des films réalisés par des Indiens ou portant sur une thématique indienne, d’Argentine, de Bolivie, du Chili, de l’Équateur, du Paraguay et du Venezuela, a dénombré ce fonctionnaire.

Il ajoute que la réaction du public a été « très bonne ». Après chaque séance présentée dans de petites communautés, souvent à l’air libre, on a organisé des débats coordonnés par des professeurs bilingues qui avaient pris contact avec le Département et c’est dans ces moments-là que se sont exprimées la critique et la volonté d’apprendre à manipuler la caméra.

« Mais la méthode d’enseignement ne pouvait être traditionnelle. Nous ne voulions pas introduire le virus de l’acculturation. C’est pourquoi nous avons fait appel au CEFREC » nous a raconté Pérez, qui fait allusion au Centre de formation et de réalisation cinématographique de Bolivie qui, depuis vingt ans, met à la portée des peuples indiens la formation aux techniques du cinéma et de la vidéo.

Dans un pays comme la Bolivie où la population descend majoritairement des peuples précolombiens, le CEFREC s’est donné pour but de doter les communautés des outils permettant de participer activement à l’élaboration de messages qui contrecarrent l’avalanche provenant des médias de communication de masse.

Le CEFREC a réalisé un atelier intensif de trois jours pour 25 jeunes des communautés indiennes du Chaco intéressés par cette formation. Le cours a constitué une première approche de ce langage spécifique. En février prochain, il y aura une deuxième formation qui durera 14 jours dans la localité de Villa Bermejito, puis une troisième.

Le réalisateur bolivien, Milton Guzmán, a été chargé de dispenser cette formation. « Les cultures ancestrales de l’Amérique ont maintenu leur existence grâce à la permanence d’une culture orale » a-t-il dit pendant le cours. « Maintenant le temps est venu de nous approprier la culture audiovisuelle et que ce soit un outil pour montrer au monde qu’il y a, en Amérique, des cultures, une identité (…) des connaissances ancestrales ».

Les élèves ont travaillé jour et nuit sur 65 exercices de tournage, sans négliger les techniques de narration.

« Ils ont le souci de montrer ce qui se passe, par exemple, pour des adolescentes qui se retrouvent enceintes. Ils veulent montrer les manifestations et les luttes pour revendiquer leurs droits ou tout simplement filmer une conversation avec un grand-père, la thématique est vaste et ce qu’ils produisent ne ressemble jamais à ce qu’aurait filmé un blanc, parce qu’ils ne voient pas la même chose. » a affirmé Pérez.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3036.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : IPS, décembre 2008.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.