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DIAL 3053

EL SALVADOR - Lettre à Ignacio Ellacuria

Jon Sobrino

mercredi 1er avril 2009, mis en ligne par Dial

Jon Sobrino, salvadorien d’origine espagnole, est un prêtre jésuite et l’un des théologiens de la libération les plus connus en Amérique latine [1]. Il a participé à la création de l’Université centraméricaine « José Simeón Cañas » (UCA) avec une équipe de jésuites dont fait partie le philosophe et théologien Ignacio Ellacuria. Ces derniers sont assassinés le 16 novembre 1989 par un groupe militaire aux ordres du gouvernement. Jon Sobrino, alors en voyage à l’étranger, échappe au massacre. Cette lettre à Ignacio Ellacuria est une manière de prolonger un dialogue interrompu il y a trente ans.


31 octobre 2008.

Cher Ellacu,

Je me suis souvent demandé quelle Église vous nous avez laissée et où nous en sommes aujourd’hui. Peut-être suis-je aveuglé par l’affection, mais je crois que cette Église, celle de Mgr Romero, était une Église salvadorienne, populaire, de pauvres et de martyrs. Et c’était une Église chrétienne, peuple de Dieu, souvenir vivant de Jésus et porteuse de son Esprit. Histoire et transcendance marchaient la main dans la main.

Rahner [2] avait parlé d’« hiver ecclésial » mais, malgré des limites et certainement des failles, fleurissait parmi nous une Église vigoureuse. « Vous, une Église si vivante », disait Mgr Romero. Je m’en souviens avec gratitude et avec la conviction qu’elle peut encore nous aider.

Voila ce dont je veux te parler, Ellacu. Et je commenterai aussi trois principes théologiques dont nous avions l’habitude de discuter. Aujourd’hui ils me paraissent encore avoir une grande importance.

Les avatars de notre Église aujourd’hui.

Notre Église est complexe, Ellacu, et il y a des opinions différentes sur ce qui va bien et ce qui va mal. On dit que c’est un thème « sensible », mais il me parait important de l’aborder. Avec bienveillance bien sûr, et espérons-le aussi, avec lucidité. De toutes manières, si nous commettons des erreurs, d’autres pourront les corriger.

En premier lieu, le positif. Les racines de l’Église que vous nous avez laissée ne se sont pas desséchées et produisent encore des fruits très méritoires et souvent admirables, qui ne sont pas si rares. Il y a des communautés convaincues et engagées, véritablement chrétiennes. Elles défendent les pauvres, travaillent avec les « maras » [3] et les malades du sida, soutiennent les émigrants et les victimes de l’oppression, luttent pour un environnement humain, dénoncent l’exploitation des compagnies minières et travaillent de plus en plus sérieusement pour la jeunesse. Elles célèbrent des liturgies avec une créativité salvadorienne non importée, et pratiquent des dévotions populaires à la manière de Mgr Romero : on chante toujours « les nappes d’autel et le festin » de Rutilio [4]. Elles étudient la théologie, celle aussi de la libération et se familiarisent avec la Bible. Et pour comprendre les choses de Dieu elles utilisent aussi leur tête, ce qui est très important dans une culture médiatique et manipulatrice qui n’invite pas à réfléchir. Elles sont ainsi plus protégées contre l’avalanche des fondamentalismes qui abondent. Je crois, Ellacu, qu’elles vivent dans l’Église avec maturité.

Dans les communautés, il y a encore des personnes, très souvent de grande qualité, qui les accompagnent. Il y a des religieuses, des femmes qui savent ce que veut dire soigner l’humain. Elles ne sont pas mues par la recherche du pouvoir, mais par le service. Elles s’y consacrent sans rien demander pour elles-mêmes. Sans elles, l’Église s’écroulerait. Dans des situations, il est vrai, bien distinctes des vôtres, il y a des pasteurs zélés. Ils rappellent l’engagement du Père Rafael Palacios, la bonté et la simplicité de Frei Cosme Spezotto. Ces jours-ci est apparu à la télévision le Père Rogelio Ponceele que tu as connu et apprécié.

Il a accompagné les paysans dans le Morazan pendant la guerre, et vingt ans après il est toujours avec eux. Il le fait comme prêtre, et il insiste là dessus, non pour se défendre des inquisiteurs, mais parce que le mieux qu’il puisse faire pour les gens, pense-t-il, est de les maintenir dans la foi. Il le répète très souvent : « La foi en Dieu donne le bonheur à ces gens. Moi aussi je l’ai expérimenté. Avec Dieu je suis plus pleinement homme ». Toi aussi tu as parlé de ces choses dans le prologue de l’édition italienne du livre sur Rogelio Ponceele, Vie et mort dans le Morazan. Avec un vent favorable, mais avec une ténacité salvadorienne, ils se souviennent, résistent et cheminent.

Et la foi existe dans des communautés cachées de gens pauvres, éloignés de tout type de pouvoir, civil ou ecclésiastique. Il n’y a pas longtemps, un ami me disait avec la solennité propre à l’affection : ce qui sauve notre Église, c’est la foi des pauvres. C’est cela, Ellacu. Mystérieusement, ils nous portent dans leur foi. Et pour éviter des malentendus, je veux insister, même en deux mots, sur le fait que ces pauvres et cette Église des pauvres prient. Elle espère et croit en Dieu.

Mais tout n’est pas comme cela. La fatigue, produite par un passé très dur et l’« hiver ecclésial » qui nous est aussi arrivé, fait que d’autres cheminent par des voies différentes. Aparecida nous alerte sur ce danger, et avec des mots très forts, assurément. « Notre plus grande menace est la grisaille du pragmatisme de la vie quotidienne de l’Église où apparemment tout se passe normalement, mais en réalité la foi se dégrade et dégénère en mesquinerie « (n. 12). Il est important d’analyser cette dégradation. Si on le fait avec objectivité, cela ne peut produire que du bien. La réalité ecclésiale est différente selon les lieux et les diocèses et nous ne pouvons pas l’analyser en détail. Nous examinerons les éléments nouveaux dont il faut, je crois, tenir compte dans leur ensemble.

Beaucoup de gens, ces années-ci, ont été poussés à une religiosité faite plus de dévotions que d’engagement. Ils y ont cherché un soulagement pour leur vie qui est un lourd fardeau, de la même manière que beaucoup tentent de s’échapper vers le Nord – et c’est seulement avec un grand respect que nous pouvons réfléchir à cela, nous qui jouissons de la sécurité de la vie. Ils s’inscrivent dans de nouveaux groupes et mouvements, évangélistes et pentecôtistes. Parmi eux surgissent des dirigeants de tout type, prédicateurs, pasteurs, chanteurs, guérisseurs mais, dit avec respect, ils donnent souvent l’impression de marcher comme des brebis sans berger. Il manque des Romero, Proaño, Gerardi.

Il y a d’autres personnes, des gens plus sophistiqués, qui comprennent bien ce que l’on prétend faire avec ces nouveautés : que Medellin ne recommence pas à prospérer, ni l’Église de Monseigneur. Et ils ne peuvent pas dissimuler leur satisfaction : « Maintenant, tout va bien ». Dans une réunion paroissiale, une dame a commencé à parler de Monseigneur, mais un clerc d’un certain rang l’arrêta : « Nous sommes venus pour célébrer la liturgie, et non pour parler de Mgr Romero ». Quelques fois ils doivent se taire, par exemple quand le pape Benoit XVI a dit lors d’un de ses voyages : « il n’y a pas de problèmes pour canoniser Mgr Romero ».

L’impact de l’Église pour faire naître une conscience collective dans le pays a beaucoup changé. Des paroles comme celles des prophètes d’Israël ne résonnent plus avec clarté, ni celle de Jésus contre les scribes, les pharisiens, les grands prêtres, ni les dénonciations des puissants sans conscience –comme dans les homélies de Monseigneur. On ne publie pas non plus de messages, de lettres, sur des thèmes brûlants, préparés en équipe, avec des consultations préalables des communautés, tout ce qui faisait naître le sens du « corps ». Ce n’est pas qu’on ne dise rien, mais étant donné la dimension des problèmes, nous pourrions faire plus.

La religiosité n’a pas disparu, au contraire : elle a explosé dans diverses directions. Dans l’ensemble, prédomine une religiosité que nous pouvons appeler « ce qui rend heureux » : perfectionnement pour son profit personnel, désir compréhensible mais dangereux s’il conduit à ignorer que suivre le Christ est exigeant ; louanges innombrables, quelques fois bien choisies, d’autres dans la ligne intimiste ; pèlerinages, parfois vers des lieux lointains, mélange de dévotion et de tourisme.

Je ne veux pas exagérer, Ellacu, mais je sens que la religiosité populaire d’autrefois était plus robuste. Et certainement, pour être Église de Jésus, il fallait payer un prix élevé : des tensions et des discussions internes toujours douloureuses, des conflits externes avec les puissants et les oppresseurs, des insultes et des persécutions. Maintenant non. Et quelques-uns ne dissimulent pas leur soulagement : « l’averse est passée ».

Une nouveauté importante vient de l’usage des moyens de communication. Il est évident qu’ils peuvent être utiles pour l’évangélisation, mais la manière dont ils fonctionnent donne à réfléchir. On peut tomber dans une espèce d’ex opere operato [5] mal compris : « plus il y a de moyens, mieux c’est », « plus il y a d’heures de programmation, mieux c’est », sans trop se préoccuper du contenu et de la qualité du message, ni de l’organisation et de la coordination des milliers d’heures de programmation de la totalité des stations émettrices de l’Église. Elles retransmettent des choses bonnes en elles-mêmes, et quelques fois bien réussies : des eucharisties, quelques homélies et causeries de théologie, mais elles se centrent trop sur les dévotions, miracles, apparitions, légendes ésotériques. Et la réalité apparait peu, les nouvelles et les commentaires sur ce qui arrive dans cette piteuse création de Dieu qu’est notre pays, et sur la justice qu’il faut pratiquer pour la guérir. Selon Evangelii Nuntiandi [6], ce qui donne son efficacité à l’évangélisation, c’est le « témoignage ». Pour qu’on nous comprenne bien, et si on me pardonne cette évidence, aucun succès médiatique ni académique ne le remplace,

Ellacu, je ne voudrais pas être injuste sur des choses si délicates, mais je ne crois pas qu’il soit bon de les passer sous silence. Le problème de fond, semble-t-il, est de vouloir substituer à une Église « difficile », celle qui suit [Jésus], celle qui travaillait à unifier la lutte pour la foi et la justice, une Église « facile », de liturgies et de dévotions, avec des œuvres de charité, mais qui ne se pose pas de grands problèmes pour promouvoir la justice. Et ainsi, grandir en nombre.

Dans cette Église être chrétien n’est pas non plus une tâche facile, évidemment. Respecter les commandements est toujours une tâche ardue. Je ne veux donc pas être simpliste. Mais il est vrai aussi qu’aujourd’hui l’Église ne nous confronte pas avec les folies, disons-le ainsi, de Mgr Romero. N’en mentionnons qu’une, que toi aussi rappelais souvent dans les moments solennels et qu’on nous pardonne si en la rappelant il semblerait que nous ayons perdu la raison : « Il serait triste que dans une patrie où on assassine si horriblement, nous ne comptions pas aussi les prêtres parmi les victimes. Ils sont les témoins d’une Église incarnée dans les problèmes du peuple ». Vraisemblablement cela n’arrivera plus maintenant, mais il est important de se souvenir de ces paroles de Monseigneur parce qu’elles illustrent ces autres paroles de Jésus, qui, celles-là, ne peuvent être ignorées : « Celui qui veut gagner sa vie la perdra. Mais celui qui la perdra pour l’Évangile, la gagnera. »

Cela dit, on comprend que quelques uns se réjouissent que cette Église-là soit déjà du passé. De plus, d’autres ajoutent – bien que d’une manière moins abrupte- ce que le Grand Inquisiteur disait au Christ : « Va-t-en, Seigneur, ne reviens pas ». D’autres avec une certaine logique, mais parce que c’est leur intérêt, décrètent : « les choses ont changé », alors qu’en accord avec cette logique ils devraient dire la même chose de l’évangile de Marc- et de Jésus de Nazareth.

Oui, ils ont raison ceux qui attirent notre attention sur les nouveautés dont nous devons tenir compte. Entre autres, l’évangélisation et la mission, comme nous le demande Aparecida : prendre au sérieux la femme dans l’Église, repenser les relations avec les autres églises et religions, avec les évangélistes et les pentecôtistes, l’écologie, la jeunesse, toujours plus… Mais ces nouveautés ne rendent pas non plus superflue l’Église de Monseigneur. Ce qu’il faut faire, comme tu disais, c’est « actualiser ses virtualités », faire fructifier la « vertu » – force, énergie - de cette Église pour affronter ce qui est nouveau et actualiser ce qui est pérenne : prier, célébrer l’eucharistie, vivre avec foi, espérance et charité. Je crois que parmi nous, rien de mieux n’est encore apparu que cette Église de Monseigneur, pour être le principe et le fondement sur lesquels construire l’Église d’aujourd’hui.

C’est comme cela que je vois les avatars où nous nous trouvons, Ellacu. Ce que j’ai dit, ce qui est le plus positif et le plus négatif n’apparaissent pas toujours obligatoirement sous forme chimiquement pure. Quelques fois, ils sont mêlés. Mais l’important c’est de « cheminer » comme Dieu le demande. Et pour cela, je veux rappeler maintenant quelques « principes » dont nous nous sommes souvent entretenus. Ils nous avaient paru alors fondamentaux pour élaborer une théologie de l’Église, et je pense qu’ils le sont encore. Je vais me concentrer sur trois [d’entre eux].

1. La centralité du royaume de Dieu

C’est le changement copernicien qu’il nous revient de vivre. Au centre se trouve le royaume de Dieu. J’avais écrit que « Jésus ne s’est pas prêché lui-même, ni même Dieu seulement, mais le royaume de Dieu ». Toi, tu y a beaucoup réfléchi et dans un congrès sur les trois religions d’Abraham tu en as fait une formulation catégorique : « Cela même que Jésus est venu annoncer et réaliser, c’est-à-dire le royaume de Dieu, c’est ce qui doit constituer l’objectif unificateur de toute la théologie chrétienne… La plus grande réalisation possible du royaume de Dieu dans l’histoire, c’est ce que doivent poursuivre les véritables disciples de Jésus. Pour Jésus, ce royaume de Dieu est « un monde dans lequel règne la paix avec la justice et la solidarité universelle », comme le répète notre ami Xavier Alegre. Voyons quelques implications de ce changement fondamental pour l’être et le faire de l’Église.

Partant du royaume, l’Église sait quel est le but final. C’est à dire « Dieu » et « les pauvres », dit d’une manière lapidaire. « Le royaume appartient seulement aux pauvres », écrivait J. Jeremias. Et dans un langage équivalent, « la gloire de Dieu, c’est que le pauvre vive », dit Monseigneur. Partant du contraire, Casaldáliga l’a formulé avec une clarté absolue : « tout est relatif sauf Dieu et la faim ». La conséquence en est que l’Église doit être au service du royaume de Dieu et du Dieu du royaume, dépassant la tentation récurrente de se situer elle-même au centre.

Elle doit être en harmonie avec le Dieu du royaume, avec sa miséricorde : « faisons rédemption » selon des mots de Saint Ignace dans la méditation de l’incarnation, et avec son indignation : « Malheur à ceux qui vendent le pauvre pour une paire de sandales ! » Elle doit affronter et dénoncer l’idolâtrie, mais non comme une tautologie stérile : il ne faut absolutiser rien de créé, dénonciation qui ne gène personne, mais [la dénoncer] comme ce qu’elle est, un culte rendu aux idoles, aux réalités historiques existantes qui donnent la mort et par nécessité exigent des victimes pour subsister. Monseigneur l’a bien dit, avec ton aide, dans la quatrième lettre pastorale.

Ellacu, sur un sujet aussi grave qu’est combattre l’idolâtrie, au-delà des proclamations éthiques, il y a un déficit. Et la raison en est que s’affronter aux idoles mène au conflit, ce que l’on fuit et c’est compréhensible. Et pour le faire avec une bonne conscience, on idéologise une fausse paix, être bien avec tout le monde, même quelque fois avec ceux qui promeuvent l’antiroyaume.

Le royaume propulse l’Église dans l’histoire. Elle doit s’y incarner pour permettre à la grâce de naître : vérité, compassion, fermeté, libération, et pour éradiquer le péché : mensonge, injustice, oppression, surmontant la tentation des spiritualismes et de l’abandon de ce qui est historique. Elle doit le faire avec solidarité, en faisant siennes les joies et les espérances, les tristesses et les angoisses de tous, surtout des pauvres et de tous ceux qui souffrent. Et elle doit le faire avec sérieux. Si on ne prend pas au sérieux le royaume, le péché se banalise et le salut devient éthéré.

Ce qui est vraiment central, c’est qu’avec le royaume de Dieu on récupère Jésus de Nazareth, tâche toujours nécessaire, car il n’est pas sûr que nous nous en souvenions toujours dans l’Église. Quand on oublie le royaume, on en arrive à oublier Jésus. Avec les précautions et le respect qui conviennent pour parler de ces choses-là, il semble que nous vivions dans une tornade de « christs », « enfants-dieu », divine miséricorde » ; d’un Christ, Kyrios tout-puissant pantocrator ; ou d’une abstraction conceptuelle : « une personne divine qui subsiste en deux natures ». Il peut y avoir pour cela une place légitime dans la théologie et dans la piété. Mais dans la vie réelle, derrière tout cela, Jésus de Nazareth peut - et c’est fréquent - disparaître. Il faut toujours travailler pour que réapparaisse ce « Jésus historique » qu’il nous revient d’enseigner, Ellacu, et qui nous est offert de nouveau aujourd’hui comme un précieux cadeau dans le livre de Pagola [7]

En second lieu, en relation et au service du royaume, on comprend mieux qui est Jésus de Nazareth et ce que doit faire l’Église à sa suite : faire toujours le bien, annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et rendre leur dignité aux méprisés, réconforter les faibles et soigner les malades ; dire toujours la vérité, celle qui vient de Dieu, pour consoler les opprimés et apostropher les oppresseurs ; parler avec autorité sans dogmatisme, enseigner avec clarté sans endoctrinement, exiger avec radicalité sans soumission ; résister jusqu’au bout, avec des hauts et des bas faits de peur et d’espérance. Et chez Jésus de Nazareth, ce qui me frappe toujours plus c’est à quel point il respectait et valorisait la liberté et la raison des êtres humains.

Enfin avec Jésus l’Église peut mieux comprendre la réalité et le destin des peuples crucifiés. Fait prisonnier de nuit par traitrise, accusé faussement, insulté, torturé et abandonné, il est mort sur une croix ni par erreur ni par hasard - et il ne faut pas oublier l’immense délicatesse qu’il a eu en prenant congé de ses amis avec un dîner. Tout cela pour s’introduire, librement, dans le conflit fondamental de l’histoire : en faveur des opprimés et contre les oppresseurs.

Ellacu, aujourd’hui on ne parle pas beaucoup de ce Jésus de la croix, ni des conflits historiques qui conduisent toujours à la croix d’innombrables êtres humains. Ni même Aparecida, avec tant de bonnes choses bien dites - la nécessité de « recommencer à partir du Christ » pour que l’Église continue à procéder de Jésus, comme le dit très bien le n. 41 et avec des efforts sincères pour agir comme Jésus, même Aparecida ne se demande pas pourquoi on l’a tué. Toi, par contre, tu l’as dit dans un écrit fondamental : « Pourquoi meurt Jésus et pourquoi on le tue ». Toi, tu t’es posé les deux questions. La première, par fidélité au mystère de Dieu, présent, silencieux et accueillant sur la croix. Et la seconde, pour ne pas être aveugle devant la cruauté de ce monde. Personne dans l’Église ne devrait l’oublier, ni fuir le conflit.

2. Église « maternelle » plutôt que « chargée d’un magistère »

Je te l’ai entendu dire lorsque tu commentais Mater et Magistra de Jean XXIII. A ce moment-là, c’était une manière de défendre l’orthopraxie devant des orthodoxies intempérantes, et même de lui donner la priorité. Mais ta réflexion allait au delà. Elle se référait à ce que l’Église est par essence. Elle est avant tout mère, accoucheuse de vie. Son rôle, c’est de générer d’une manière visible et palpable la bonté, l’amour, la miséricorde, la fraternité, la justice, la réconciliation, la solidarité. C’est de favoriser des structures qui, par leur nature, donnent la vie au plus grand nombre et de s’affronter à celles qui l’entravent ou la suppriment. Aujourd’hui nous insistons sur le « je prends soin » qui est quelque chose de si maternel, et qui est aussi le propre de la nature. Et sur la tendresse.

Actuellement un avertissement est nécessaire : que pour être mère, l’Église n’infantilise pas ses enfants, ne pense pour eux, ne les surprotège pas et ne décide pas pour eux de sorte qu’ils n’arrivent jamais à être des adultes dans l’Église. Ces deux dangers existent clairement dans beaucoup de pastorales et de liturgies, mais on les tolère, car tout est bon pour ne pas retomber dans les communautés de base et les théologies de la libération.

Et il faut aussi demander autre chose, en prenant des précautions. Il est bon, comme l’a fait le concile, de mettre en relation l’Église avec Marie de Nazareth, la mère de Jésus. Mais en faisant attention. Il est bon de présenter Marie avec les apôtres dans le cénacle après la résurrection, mais il faut commencer depuis le début et revenir au royaume de Dieu. Une espérance est liée à sa disponibilité devant Dieu à l’Annonciation : que Dieu mette le monde à l’envers, exalte les humbles et renverse les puissants – que les multimillionnaires souffrent quelque fois de la faim pour voir si cela les ébranle et les convertit. C’est ce royaume de Dieu auquel, comme Marie, l’Église doit aspirer et qu’elle doit construire. Et elle doit aussi maintenir au centre la fidélité de Marie jusqu’au bout : mère au pied de la croix. C’est l’image du lieu où doit se situer aujourd’hui l’Église et de ce qu’elle doit faire devant un peuple crucifié. « Were you there when they crucified my Lord ? » (« Étiez-vous là quand ils ont crucifié mon Seigneur ? ») chantaient les esclaves noirs du Nord.

Historiciser ainsi Marie de Nazareth est le meilleur antidote contre le danger récurrent de désincarnation par excès d’apparitions et de dévotions, quelque fois au-delà de toute raison. Elle n’est plus alors Marie, la femme et la mère, celle de Nazareth, celle du Golgotha, le lieu du crâne à quelques lieues de Jérusalem. Et alors, Marie de Nazareth, de la même manière que son fils Jésus, disparait.

L’Église doit aussi enseigner. Comment n’allais-tu pas valoriser cela, toi Ellacu, convaincu de l’importance du savoir et du savoir communiquer ? Mais encore un avertissement : que l’Église ne fasse pas de l’orthodoxie ce qui est central, ni ne l’utilise comme un moyen d’endoctrinement. Et ce qui est plus dangereux, qu’elle ne se considère pas propriétaire de la vérité. Quand cela arrive, l’Église est définie, une fois de plus, à partir du pouvoir. Si par contre elle est celle qui introduit aux mystères sans rien imposer et en enseignant par l’exemple et pas seulement en paroles, alors elle crée aussi la vie par son magistère.

3. L’Église des pauvres

Ellacu, tu as parlé de l’Église des pauvres avec créativité et originalité, sans réduire la nouveauté de Medellin à « l’option pour les pauvres ». La véritable Église « est » une Église des pauvres, pas seulement « pour » eux. Jean XXIII l’a proclamé et tu as recherché ce qui en était resté dans le concile. Pas beaucoup, en vérité. Mais cependant le cardinal Lercaro a insisté sur ce point avec clairvoyance et passion. Et tu citais cette phrase lapidaire de Monseigneur Himmer, évêque de Tournai : « primus locus in Ecclesia pauperibus reservandus est », « il faut réserver aux pauvres la première place dans l’Église ».

Et tu as théorisé ce qu’est cette Église. C’est une Église « où les pauvres sont le principal sujet et son principe de structuration interne ». Avec cela, on n’opère pas une « réduction » mais, au contraire, une « concrétion » de tout ce qui est ecclésial à partir des pauvres. Tu as écrit que dans sa mission ad extra, l’Église se consacre à eux et surtout donne sa vie pour eux alors que cette dernière réflexion n’est pas du tout habituelle en d’autres lieux. Et ad intra tu as insisté sur le fait qu’elle est basée sur la réalité, c’est-à-dire sur les pauvres. Et de là provient une autre de tes formulations, lapidaire : « le plus important des communautés ecclésiales de base est qu’elles sont de base ». C’est à dire qu’elles sont des communautés de pauvres.

Et cette Église est la plus vraie, si on me permet de parler ainsi, pour une raison théologale à laquelle on ne donne pas toujours non plus l’importance qui lui est due. Tu as écrit : « l’union de Dieu avec les hommes telle qu’elle se réalise en Jésus-Christ est historiquement une union d’un Dieu qui dans sa version première se donne totalement au monde des pauvres ». Il faut bien l’expliquer, mais je crois que tu veux dire que l’Église sera une véritable présence de Dieu si elle est faite de ce que Dieu a choisi pour se rendre, Lui, présent parmi nous. Rien ne peut diluer la centralité de l’« Église des pauvres ».

Déjà en 1979, tu as écrit sur cette Église et tu y es revenu dans ton dernier texte de 1989. Il se termine ainsi : « l’Église des pauvres se construit dans le nouveau ciel dont on a besoin pour dépasser la civilisation de la richesse et construire la civilisation de la pauvreté, nouvelle terre où habitera, comme dans un foyer accueillant et non dégradé, l’homme nouveau ». Église des pauvres et civilisation de la pauvreté ont été ton utopie, que tu as formulée à partir de la foi et de l’histoire. Ellacu, ces deux choses ont été oubliées et il est urgent d’y revenir. Mais maintenant, même brièvement, je veux mentionner deux informations accablantes au sujet des pauvres et des riches.

On vient de nous dire qu’aujourd’hui 923 millions d’êtres humains souffrent de la faim et de dénutrition dans le monde entier. Ils sont 75 millions de plus que l’année dernière, bien que le monde soit plus riche que jamais et que les récoltes de 2007 aient battu des records. Derrière l’augmentation du nombre des pauvres il y a la montée des prix des aliments entre 2007 et 2008, de 52% en moyenne. Les prix de quelques produits de base, comme le riz, ont augmenté de plus de 200 %. Et à cette tragédie se joint ce que José Saramago appelle « crime (financier) contre l’humanité » : le cataclysme financier, produit de l’égoïsme avec une impunité totale. Ce sont les pauvres qui le payent. Face à cela, il est bon d’enseigner la doctrine sociale de l’Église, mais cela ne suffit pas. On a besoin d’une prophétie qui fasse grand bruit. L’Église des pauvres doit faire les deux choses. Et elle peut faire surtout la seconde.

Et une dernière chose. Jésus nous a dit que le royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme des enfants, et qu’il ne faut pas suivre l’exemple de ceux qui gouvernent ce monde, les grands. Dans l’Église il faut aussi être petits et serviteurs, mais cela est toujours un problème majeur. Pour le dire simplement, l’Église a du mal à ne plus être en haut et elle s’accroche toujours à sa dimension hiérarchique. C’est ce que disent nos amis jésuites de Christianisme et Justice à Barcelone. Ils viennent de publier un cahier sur l’état de l’Église, et rappelant Rosmini, ils mentionnent « les cinq nouvelles plaies de l’Église ». La première, la principale, est de ne pas être Église des pauvres et de les oublier, mais ils mentionnent aussi l’excès de hiérarchie, de pouvoir institutionnel et de centralisme romain. Et ils font remarquer que, devant les critiques, l’Église réagit par la défensive, « sans s’arrêter une minute pour se demander si elle a pu faire quelque chose de mal ». C’est là un sérieux problème ecclésial. Il rend difficile la solidarité à l’intérieur de l’Église : être « peuple de Dieu », tous avec la même dignité.

Entre nous, il y a aussi dans l’Église un certain climat qui crée des problèmes. J’en mentionne un qui me parait important : je crois qu’il y a une prudence excessive et une restriction de la liberté comme si le peuple de Dieu avait peur de laisser entendre sa parole. Les réunions des gens d’Église ne ressemblent pas à celles d’avant, avec dialogue, discussions et décisions pour mettre en pratique, en tant que corps, ce qui a été décidé. Évidemment, il faut dire ici que c’étaient d’autres temps : que faire après l’assassinat de Rutilo et du Chino Navarro ? On ne peut pas non plus s’attendre à ce qu’il y ait des semaines de pastorale qui ressemblent à celles des années 60. Mais par contre à qu’il y ait un peu de la liberté de parole (parresia), comme celle de Paul.

Nos frères de Barcelone en terminant leurs réflexions disent qu’« il aurait été plus commode et moins dangereux de fermer les yeux et de nous consacrer à une vie plus tranquille », mais ils ont préféré parler, avec respect, avec un esprit de dialogue, sans prétendre posséder toute la vérité. Et ils terminent « en rendant témoignage ouvertement de notre amour envers l’Église ». Nous nous rallions à tout cela, car c’est seulement ce qui peut aider. Certes le livre de Rosmini de 1832 a été mis à l’index. En novembre 2007, l’auteur a été béatifié. Un bon signe.

Ellacu, c’est cela que je voulais te raconter. Au milieu des bonheurs (la grâce suprême des martyrs et des pauvres qui ont l’espérance), et des malheurs (notre petitesse et nos péchés), nous nous souvenons, nous résistons, nous cheminons. Et mon désir est que les « principes » que j’ai rappelés : le royaume, l’Église mère et l’Église des pauvres, nous aident à maintenir – ou reprendre- la direction salvadorienne et romérienne du cheminement de l’Église.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3053.
- Traduction de Bernard & Jacqueline Blanchy pour Dial.
- Source (espagnol) : Adital, 31 octobre 2008.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, les traducteurs, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[2Jésuite allemand, théologien célèbre, décédé en 1984.

[3Bandes de jeunes.

[4Il s’agit de Rutilio Grande, jésuite salvadorien, assassiné en 1977 et proche ami de Mgr Romero.

[5Expression théologique utilisée ici pour signifier une action qui produirait des fruits de façon quasi automatique, donc sans qu’il y ait lieu de s’interroger davantage.

[6Exhortation apostolique publiée par Paul VI en 1975, traitant de l’évangélisation.

[7José Antonio Pagola est un théologien espagnol ayant publié un livre controversé : Jesús. Aproximación histórica (PPC, Madrid 2007).

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