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DIAL 3108

ARGENTINE - « La production alimentaire doit être locale » : entretien avec Claudia Giaccone

Juan Nicastro

mercredi 2 juin 2010, mis en ligne par Dial

Les quatre articles qui constituent ce numéro de DIAL sont tous consacrés à l’Argentine. Cet entretien, qui aborde la question du développement d’une alternative à l’agriculture intensive a été publié sur le site de Noticias Aliadas le 25 février 2010.


Claudia Giaccone est ingénieure agronome et déléguée du Bureau régional sud du Sous-secrétariat de l’agriculture familiale pour la Province de Santa Fe, une des principales zones agricoles d’Argentine. Depuis 1996, les gouvernements successifs ont promu la culture du soja transgénique, mais les diverses instances de l’État ne partagent pas toutes cette option.

Interviewée par Juan Nicastro, collaborateur de Noticias Aliadas, Claudia Giaccone parle de la recherche d’une alternative, en collaboration avec les petits producteurs, fait l’inventaire des difficultés à surmonter et se risque à formuler, pour l’avenir, un pronostic nuancé mais offrant des possibilités de changement.

Quelles sont les activités du Bureau que vous dirigez ?

Nos attributions sont toutes nouvelles, nous avons commencé en avril 2009. Nous voulons récupérer l’agriculture familiale, nous voulons chasser le mythe qu’elle n’existe plus. Nous allons de village en village, où vivent des dizaines de paysans qui font du maraîchage : ce sont eux qui, auparavant, approvisionnaient la population. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des marchés de gros gigantesques, qui vendent des produits apportés de loin.

Nous cherchons ceux qui avaient des potagers ou des vergers, nous les aidons à les récupérer pour reprendre une production de type agro-écologique, et nous créons des marchés alternatifs. Je sais que c’est très compliqué, tout le monde dit que le Marché va les dévorer. Mais nous voulons donner aux gens la conscience qu’ils peuvent vraiment avoir des produits alimentaires sains à côté de chez eux, et abandonner ainsi ceux qui viennent de loin et qui sont pleins de conservateurs. Nous soutenons la création de marchés de proximité, pour les produits maraîchers, les œufs, en aidant les éleveurs de poulets, de chèvres, de porcs, etc.

Actuellement, qu’est-ce qui est semé sur ces parcelles ?

Du soja ! C’est un modèle extensif de production alimentaire, avec un système technologique bien huilé, très facile pour le producteur et de haute rentabilité, qui a entraîné une croissance considérable des exportations, une balance des paiements positive, des entrées de devises. Une ressource importante pour le pays.

On ne parlait pas tant du soja jusqu’au grand débat qui s’est développé à propos des royalties, en mars 2008, en lien avec la grève des producteurs de soja qui protestaient contre la diminution des marges à l’exportation. Les caractéristiques de ce mode de production se sont retrouvées sous le feu des projecteurs. Et je crois qu’une discussion très saine est née de cette crise concernant l’usage de la terre : la terre est-elle une ressource naturelle ou est-ce un bien social ? Si les ressources sont publiques, comme faut-il les gérer ? Nous avons tous une part de responsabilité à prendre : la propriété privée n’est pas un droit absolu et intouchable, il y a des finalités et des besoins publics qui lui sont supérieurs.

Après ce temps fort de crispation et de discussion, aujourd’hui la question se décante. Nous sommes amenés à réfléchir, et ce n’est pas facile, à la manière dont nous pouvons transformer les aspects de ce modèle qui posent problème, sans pour autant affecter ce qui est une des variétés des productions de notre pays. La discussion porte en particulier sur l’extension des frontières agricoles, puisque cela nécessite une déforestation – ou sur l’usage de substances chimiques, dont il est prouvé qu’elles sont nocives pour la population et pour les animaux. La crise doit nous servir pour discuter plus à fond, de façon adulte. Avec toute la communauté et non seulement avec ceux qui sont directement touchés.

Les cultures biologiques sont-elles une alternative ?

Oui, petit à petit nous travaillons à de nouvelles lois pour notre province. Un projet se propose de reconvertir le système de production agricole et d’élevage dans sa totalité. Nous savons que c’est très difficile : cela ne peut se faire que par étapes, de manière progressive, car le système technologique du soja a pénétré toute la culture. Si nous voulons le remplacer par un autre, il faut que celui-ci permette aux agriculteurs de s’y incorporer facilement, en termes de production, d’organisation commerciale et de services.

Oui, c’est très difficile. Mais pour commencer à en discuter, nous allons nous servir d’une autre loi, celle des ceintures agro-écologiques autour des agglomérations. Voilà ce dont il s’agit : chaque localité devra avoir, autour de son diamètre urbain, une « ceinture » de 500 mètres de large où toute la production devra se faire selon des systèmes agro-écologiques. En particulier tout ce qui est destiné à l’alimentation. L’objectif est la souveraineté alimentaire, la diversité, la qualité et la quantité des produits alimentaires. C’est réalisable. Nous savons que cela demande plus de main d’œuvre et que c’est moins rentable. Mais nous devons travailler à ce que les gens comprennent que les modèles hyper-rentables entraînent des conséquences qui peuvent être très dommageables.

Il faut profiter de l’évidence de la crise climatique, dont aujourd’hui tout le monde se rend compte, et pas seulement les groupes écologistes. Cette prise de conscience nous donne l’occasion de nous poser la question de ce que nous faisons de notre planète. Ces « ceintures » de production alimentaire nous aideront à retrouver l’idée que la production des aliments doit être locale. Car en même temps qu’elles permettent d’avoir les aliments à portée de main, près du domicile, elles créent aussi de nouveaux postes de travail, utilisant de la main d’œuvre locale et cela permet d’atteindre l’objectif que chaque communauté soit le moteur de son propre développement.

Comment réaliser de tels changements ?

On ne peut les réaliser rapidement ni de manière conflictuelle. Il faudra agir petit à petit. Il y a déjà deux communautés dans la province qui s’organisent de cette façon, San Genaro et San Jorge. Elles ont décidé d’instaurer cette « ceinture » de 500 mètres pour les cultures agro-écologiques. Plus question d’y utiliser des engrais agro-toxiques. Nous ne devons pas perdre de telles occasions, il faut discuter avec maturité et sincérité, et faire connaître les données et les études qui sont nombreuses aujourd’hui, et fort utiles, même si elles ne bénéficient pas d’une grande diffusion.

Quand nous allons de village en village, nous rencontrons souvent des personnes qui vivent à côté d’un champ de soja et qui ne peuvent pas avoir de fleurs dans leur maison, ni de plantes sous leur véranda, parce qu’elles meurent. Sans parler des agriculteurs qui voient leurs vaches donner naissance à des veaux morts-nés et leurs enfants être atteints de malformations. Les dommages dont ils souffrent sont évidents.

Ces changements, nous devons les faire avec tout le monde. Non pas contre les producteurs de soja, mais pour eux aussi, car ils vivent avec ces produits toxiques, et leurs enfants et leurs concitoyens en subissent les conséquences. Il faudra avancer, sans renoncer au souci de la productivité, du marché extérieur, de l’industrialisation des produits que la terre nous donne, mais en analysant de quelle manière nous allons travailler, avec quelles substances et comment nous allons donner la priorité aux exclus de la campagne, les milliers de producteurs sans terre.

Dans ce travail, si tous les acteurs se trouvent réellement impliqués, on peut être très optimiste.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3108.
- Traduction de Jean-Claude Thomas pour Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 25 février 2010.

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