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DIAL 3109

ARGENTINE - Pédagogie de l’enthousiasme : l’école Creciendo juntos, à Moreno

Revue Mu

mercredi 2 juin 2010, mis en ligne par Dial

Dans ce numéro consacré à l’Argentine, nous publions trois articles extraits de la revue Mu, réalisée par la coopérative de travail lavaca. C’est l’occasion pour nous de saluer et de partager avec vous, lecteurs et lectrices, le travail remarquable qui est le leur. Ce premier article, paru dans le numéro 10 de la revue (novembre 2007), revient sur une expérience pédagogique alternative conduite dans un quartier de Moreno, ville de la province de Buenos Aires située à 36 km à l’ouest de la capitale.


Une gestion ni publique, ni privée, mais sociale : voilà ce que propose une école qui s’est donné pour but de démocratiser l’enseignement avec sérieux et en profondeur, en créant un espace où élèves, parents et enseignants partagent leurs préoccupations et élaborent ensemble des solutions. Alors que l’école s’apprête à inaugurer une première classe de secondaire, voyons quelle a été l’expérience de ces enseignants qui sont partis d’une position simple et forte : nous sommes tous égaux devant le tableau noir. Et ils ont changé l’histoire.

Pour se rendre à l’école Creciendo Juntos (« Grandir ensemble »), il faut aller à Moreno par une route banale, s’engager à droite dans une rue des plus ordinaires, longer un supermarché qui ressemble à tous les autres, avancer de deux pâtés de maisons sans signe particulier, et c’est ainsi que l’on arrive à l’une des écoles les plus étonnantes que l’on puisse imaginer.

Elle est ni publique, ni privée.
Elle n’a pas été créée par d’autres, mais elle est en train de se créer par elle-même.
Les enfants ont envie d’y aller (!)
Les enfants apprennent (?).
Les maîtres ne sont jamais absents (!).
Il n’y a jamais de discours sur les « citoyens de demain », les « valeurs de patrie », « la transcendance du savoir » ou d’autres considérations pompeuses.
Les familles qui le peuvent versent des droits d’inscription, sans doute les plus bas du pays, et qui n’ont pas augmenté depuis cinq ans.
Celles qui ne peuvent payer ont la garantie que, là, leurs enfants pourront continuer leurs études.
Quand les enfants crient, personne ne leur crie dessus pour qu’ils s’arrêtent. Cela se fait tout seul.
Les adultes de l’établissement s’insurgent contre le système éducatif actuel, mais questionnent aussi les alternatives « progressistes » comme l’éducation populaire.
Ils ne croient pas en la thèse, en vogue à gauche, selon laquelle l’école est une machine à fabriquer des clones humains.
Ils n’adhèrent pas non plus à l’illusion contraire, défendue par les autorités et assénée jour après jour, qui veut que l’école, par sa seule existence, produit des êtres libres, qualifiés et heureux.
Ces enseignants sont des personnes socialement engagées mais qui savent aussi se rebeller contre l’habitude des syndicats à faire systématiquement grève. De la sorte, les enfants ne perdent aucune heure de cours.
Et certains maîtres de cet établissement trouvent même que l’enseignement n’est pas un travail.
Loin de se décourager, ils pensent que, de manière générale, on peut trouver une solution. Et ils la trouvent.

De la rue, on peut voir les enfants en train de jouer sur le grand terrain autour duquel ont été construites les salles de classe. Il est rare que l’on puisse voir de l’extérieur ce qui se passe à l’intérieur d’une école. Rires d’enfants. Cristina De Vita, la directrice, sonne la cloche pour battre le rappel. Puis elle s’approche de l’entrée. Et elle ouvre la porte.

Une gestion ni publique, ni privée, mais sociale

La Communauté éducative Creciendo Juntos est située dans un quartier ouvrier : quand on demande aux enfants ce que font leurs parents, ils répondent travailleur à la chaîne, mécanicien, jardinier, conducteur d’autobus ou employé de maison. On dénombre 270 élèves de la première à la neuvième année et 150 à la maternelle. Les droits d’inscription se montent à 35 pesos par mois (soit 7,3 euros) et à 30 pesos (6,2 euros) à partir du deuxième enfant. Voilà cinq ans que les effectifs de Creciendo Juntos n’augmentent pas, de sorte qu’ils pourraient bien finir par être déclarés Citoyens illustres par le gouvernement, ou au moins par l’INDEC (Instituto Nacional de Estadística y Censos – Institut national des statistiques et des recensements). Les personnes qui ne peuvent payer font un petit travail pour l’école.

Cette équipe a toujours eu de la difficulté à se définir parce que, techniquement parlant, il s’agit d’une école privée qui reçoit une subvention de l’État uniquement pour les rémunérations des 30 enseignants qui y exercent. « En nous voyant avec nos blouses blanches, il se disaient : ce n’est pas un établissement privé. Et c’est vrai que nous avions l’impression d’être une école publique. Alors ils nous disaient : mais vous n’appartenez pas à l’État. Et on leur répondait : on ne veut pas appartenir à l’État. Nous aimons le public ; c’est là que les gens se sentent bien et sont heureux. »

Tout hormis les salaires (à commencer par le bâtiment même et l’entretien de l’école, et jusqu’au matériel pédagogique, en passant par la nourriture, l’électricité, le gaz, l’eau et l’achat de l’un des terrains, etc.) est à la charge de la Communauté éducative dans la limite des moyens de subsistance qu’elle parvient à réunir à force d’imagination.

L’équipe de Creciendo Juntos savait exactement ce qu’elle faisait mais on manquait de mots pour le désigner. « Dans la Loi d’éducation est apparue une notion nouvelle : il y est dit que l’éducation peut être sous gestion de l’État, gestion privée ou gestion sociale », explique Juan Manuel Giménez, professeur de sciences naturelles et mari de Cristina. « On trouve des écoles et des lycées installés dans des usines recyclées (Maderera Córdoba, IMPA et Chilavert, par exemple) qui obéissent à cette définition. Mais dans la province de Buenos Aires le concept de gestion sociale n’existe pas. En dehors de l’État et de l’Église (collèges privés), c’est le néant ». Creciendo Juntos appartiendrait-elle au néant ?

Du cimetière à l’école

Il y a une trentaine d’années, le secteur Barrio Parque était habité par de vieux immigrants espagnols, polonais, italiens, qui possédaient de petites propriétés. Au cours des dernières décennies, il a accueilli des réfugiés économiques venus des provinces et des pays limitrophes. Cristina et Juan sont arrivés à la fin des années 70, poussés hors de la capitale par la hausse des loyers pendant l’époque vénérable de la dictature militaire. Cristina se considérait comme une militante sociale et elle était attirée par les expériences de coopératives et d’associations de quartier [1]. Juan avait appartenu au mouvement des jeunes Péronistes. Avec leurs deux enfants (ils en ont eu quatre autres depuis), ils se sont installés chez les parents de Juan pour entamer une nouvelle vie. Le quartier, avec ses rues en terre, était très isolé du centre de Moreno, et les structures éducatives faisaient cruellement défaut. Pour trouver une maternelle, il fallait parcourir l’équivalent de 30 pâtés de maison sur une chaussée en terre difficilement praticable pour des personnes de tous les âges.

Parmi les riverains est née l’idée de construire une maternelle. Leur motion l’a emporté, à l’association de quartier, face au projet de création d’un terrain de boules. En 1987, Antonio Cafiero est devenu gouverneur. Le chef de son gouvernement et habitant de Moreno, Luis Brunatti, a aidé le groupe à se procurer des matériaux. Tous se sont retroussé les manches pour construire l’école, et ils ont eu l’idée d’organiser des tombolas et des fêtes pour recueillir des fonds. Des croix provenant d’un cimetière leur ont été données, qu’ils ont taillées méthodiquement pour monter les murs du bâtiment. On pourrait dire que le chemin entre le cimetière et l’école va dans le sens contraire de celui que semblent proposer régulièrement les dénommées « autorités compétentes ».

Juan et Cristina étaient enseignants, et réfléchissaient. Ils voulaient une forme d’enseignement moins archaïque que celle en vigueur sur le plan du contenu mais aussi du type de rapport entre l’école, les enfants et les familles. Juan : « On a toujours aimé l’idée de quelque chose d’ouvert, pas ce modèle d’école forteresse qui se coupe de la vie extérieure. Aujourd’hui, nous fermons la grille d’entrée à clé pour des raisons de sécurité évidentes mais ici, n’entrent que ceux qui le veulent. »

Une fois la maternelle bien lancée, les deux parents se sont regardés et rendus à l’évidence : « Maintenant, il faut passer à la première année. » Tombolas, bals, dons, ingéniosité, huile de coude. Et c’est ainsi qu’ils ont construit une deuxième salle de classe, qui a accueilli 30 élèves pour commencer. Puis une troisième, une quatrième,…et chaque année ils se lançaient à l’eau, racontent-ils. En 1999 est sortie la première promotion de neuvième année.

Le premier terrain appartenait à l’association de quartier. Ils ont occupé un autre terrain sans rien demander à personne. Le reste, ils ont pu l’acheter avec un crédit obtenu par les enseignants.

Irréalisable

Toute cette histoire s’est déroulée sur fond de transgression. « Nous avons bouleversé les habitudes qui existaient dans ce genre d’école, nous avons cherché à instaurer un climat de plus grande liberté, nous nous sommes tournés vers le constructivisme, vers des façons plus coopératives de traiter notre relation avec les enfants et l’apprentissage qui semblaient inconcevables dans un quartier comme celui-ci. » Traduction : les avancées pédagogiques, l’idée d’un apprentissage créateur et participatif, paraissaient exclusivement réservées à certains instituts privés disposés à sortir de la préhistoire scolaire. L’équipe de Creciendo Juntos a appliqué ce principe à la maternelle d’un quartier déshérité. « On nous a dit : c’est irréalisable au niveau primaire. Mais on l’a fait quand même. » Ils ont pris comme exemple l’école Nuevo Mundo de la capitale, qui était à l’époque une coopérative entre parents et enseignants. Adriana Castro, une des enseignantes de cette école, a proposé de donner un atelier en vue d’ouvrir une classe de première année selon ces critères. Creciendo Juntos a montré que les fonctionnaires, les théoriciens et les observateurs qui jugeaient cette forme d’enseignement inapplicable dans un quartier pauvre étaient purement et simplement ignorants et peu instruits, au sens premier du terme.

La clé, en laquelle peu de gens croient vraiment, est de se dire que l’éducation s’adresse à tous. « Tous peuvent faire des raisonnements mathématiques, lire, étudier », affirme Adriana. « Et si des problèmes apparaissent, il faut dialoguer pour chercher une solution. C’est la même chose avec la discipline. En cas de conflit, on pourrait s’en remettre à des systèmes bureaucratiques, punitifs. Mais ici, on est capable d’édicter des lois, des normes, de discuter. » Imaginons deux enfants en train de se battre. Le remède classique, le plus rapide, c’est la punition. À Creciendo Juntos, on préfère parler, en faisant participer tout le groupe, pour comprendre le problème et le résoudre, ou réparer ce qui ne va pas, plutôt que de laisser le problème en l’état ou de se contenter de vaines excuses.

Dans certains collèges privés, chacun sait que toutes ces bonnes intentions sont de la poudre aux yeux pour séduire les parents. Rien de tel à Creciendo Juntos. On n’a rien à vendre. Il s’agit de répondre au besoin bien réel de trouver une solution à des problèmes de discrimination, de lutte de pouvoir entre les enfants, de comportement. « Il faut que les discussions deviennent horizontales, que les gens se parlent, s’apprécient, acceptent la différence. Ici, les enfants sont véritablement intégrés même s’ils peuvent être limités, par exemple, dans leurs capacités cognitives. Mais pour chacun d’eux est pensé et élaboré un projet de vraie intégration. Ici, on ne jure pas que par l’espagnol et les mathématiques, mais aussi par la convivialité. » Petite illustration : il a été décidé que, en cas de tumulte entre les enfants, au lieu de vociférer, de taper sur le tableau noir ou sur le bureau, chaque enseignant devrait simplement lever la main. À son signe, les enfants imitent son geste jusqu’à ce que tous aient compris que le maître demande le silence. Des dizaines de ces petits gestes engendrent un climat que le lecteur comprendra facilement sans autre explication.

Débat dans la classe

Réunion avec des enfants de septième, huitième et neuvième année. La conversation s’engage spontanément. La différence que Daiana voit avec les écoles (publiques) fréquentées par plusieurs de ses amies, c’est que « là-bas, on ne vous écoute pas ». Jeremías ajoute que quand un problème surgit dans une école publique, on doit aller le régler dehors : « Ici, on se réunit et, au lieu d’aller se battre à l’extérieur, on discute ». Jessica : « Dans les autres collèges, les profs ne manifestent pas d’intérêt. Ici, c’est différent, on peut parler avec eux et on est tous égaux. Il y a plus de liberté et on peut discuter calmement. »

Et l’aspect éducatif ? Nicolás s’exprime avec aisance : « Je viens d’une école qui était très stricte. On nous donnait des tas de choses à faire, il fallait écrire sans arrêt, mais en fait je ne comprenais rien parce que je n’avais pas le temps de réfléchir à ce que j’écrivais. Ici, on me donne moins de travail, mais la différence, c’est que je comprends. Il raconte qu’on revoit le cours pour ceux qui n’ont pas suivi et qu’ensuite les élèves travaillent le sujet tous ensemble. Miguel : « On apprend plus de choses parce qu’ailleurs il y a beaucoup de grèves ». Daiana : « Ils n’ont presque jamais cours. »

Pensent-ils que les études servent à quelque chose ? Nicolás : « On m’a dit que, sans études, l’avenir est plutôt bouché. Je veux bien le croire. Je voudrais être programmeur. Les cours d’espagnol et de maths me servent, mais pas l’histoire ni les sciences naturelles. Mais peut-être que c’est bien d’étudier ça. » Jeremías veut faire des études d’ingénieur et d’agronomie. Daiana n’y a pas réfléchi. Jessica, c’est la photographie. Miguel assure qu’il sera plombier. Et une autre fille annonce qu’elle sera documentariste. Il existe à l’école un atelier de théâtre, de fiction vidéo et de documentaire vidéo (les enfants ont d’ailleurs déjà gagné plusieurs prix).

Qu’est-ce qu’être mal éduqué ? Première réponse : « C’est insulter les gens sans arrêt. » La conversation se poursuit, le sujet est retourné dans tous les sens, et une autre idée surgit : « Être mal éduqué, c’est ne pas avoir de respect pour les autres C’est se croire supérieur aux autres. » Aucun professeur n’est dans les parages pour leur dicter la réponse.

Brûler les écoles

Dans une autre salle sont réunis des mamans et des enseignants pour un atelier de lecture, dans lequel les sujets abordés et les débats qui les entourent sont inspirés de livres. Ils sont en train de lire un ouvrage de Franco Berardi, dit Bifo [2]. Dans le groupe se trouvent Juan et Cristina, Augusto Bogazzi (histoire), les jeunes Juan Manuel Brunatti (mathématiques) et Rocío Farías (arts plastiques). Le livre est mis de côté, et la discussion s’engage.

Cette école est-elle différente des autres ? Une des mères de famille reconnaît que c’est le cas : « Ici, vous pouvez toujours rencontrer les professeurs ». Une autre femme, qui tient un kiosque, a rencontré dernièrement une voisine, directrice d’une école publique : « Comme elle n’était pas à l’école, je lui ai demandé si elle était en grève. Et elle m’a répondu : non, j’ai demandé un congé pour pouvoir couler la dalle de ma maison. »

Augusto admet : « On sent que le système éducatif est défaillant, ou extrêmement fragmenté. » Il y a des gens qui disent de manière symbolique : il faut brûler les écoles. « Mais ils ne les brûlent pas. Les discours sur l’école sont ainsi, détachés de la réalité. Leurs auteurs affirment que l’école ne sert à rien, qu’il faut faire ceci ou cela, mais ils s’expriment toujours dans une position de spectateurs, non d’acteurs. Ce que j’ai découvert ici, c’est que nous sommes aussi des acteurs, nous pouvons faire quelque chose ». Une autre maman ajoute : « On est tous propriétaires de l’école ». Jamais un tel discours n’avait été entendu en milieu scolaire. La situation n’est pourtant pas idyllique. Beaucoup de familles tiennent un langage plus critique. Juan : « C’est ce qui nous plaît le moins, et qu’on essaie de corriger. Tous ne participent pas », raconte-t-il, même si le visiteur peut être séduit par le flux de dizaines de parents qui entrent dans l’établissement et qui en sortent, qui s’en sentent propriétaires et qui se livrent à l’exercice inhabituel du bavardage.

Une mère – comme cela arrive souvent – se plaint de ce que son fils « se la coule douce ». Juan : « Le principal, c’est que les enfants ne s’absentent pas. Ils ne viennent pas forcément pour étudier, mais l’école fait pour eux office de lieu de rencontre. » Une maman : « C’est clair. Pour ma petite, la punition, c’est de ne pas aller l’école. Les enfants viennent ici comme si c’était Disneyland. »

Augusto : « À supposer même que les enfants ne veulent pas étudier, je crois qu’on pourrait remédier à ce désintérêt en voyant les choses différemment. Quiconque s’interroge sur le sens de l’éducation ne trouvera pas nécessairement la réponse dans la théorie ; ce sens s’exprime aussi dans la pratique, et s’entretient avec l’enthousiasme », terme qui ne rime pas habituellement avec « école ».

S’il est ici question d’enthousiasme et de rencontre, la réalité ressemble pourtant à un cumul de fractures, de violence et de désintérêt. « Aucun problème, y compris la violence, ne devrait être étranger à ce qui se fait à l’école. Cela fait partie de la réalité de la vie. Si vous en faites un problème extérieur, vous en reportez la faute sur les autres. La construction de l’éducation doit être imprégnée de cette réalité qu’en d’autres temps on mettait de côté. Ce n’est plus possible. La réalité est là. Ce qu’il faut, c’est t’approprier le problème pour voir ce que l’on peut faire. »

Que signifie s’approprier le problème ? Ne pas le cacher ni le nier : l’affronter. Cristina raconte qu’un enfant ayant abordé la question des drogues, elle s’est dit qu’il fallait commencer par réfléchir au sujet, avant d’élaborer une réponse avec le plus grand soin : « Imagine que tu parles à la famille, qu’elle n’est pas au courant, et qu’elle enlève l’enfant de l’école » (autrement dit, personne ne pensera à l’expulsion, bien au contraire). Dans le cas le plus grave qui s’est présenté, il a été possible de discuter, d’aborder le sujet avec la famille, de rechercher le soutien d’organismes spécialisés pour faciliter la réadaptation de l’enfant, tout en le maintenant à l’école. « On a arrêté l’opération au bout d’un an et demi environ. L’élève a apporté de la documentation, et il a partagé son expérience et toute l’information qu’il possédait avec les autres enfants. »

Le mécanisme fonctionne aussi face à des réalités comme la violence familiale ou la maltraitance des enfants. Mais s’approprier le problème signifie, explique Cristina, s’occuper aussi davantage de prévention. Nous donnons des ateliers d’éducation sexuelle pour que les enfants comprennent les situations qu’il peut leur arriver de vivre et pour qu’ils sachent que, dans ces cas, ils ne doivent pas s’enfermer dans le mutisme. » La cumbia que les enfants écoutent aujourd’hui est déjà un reflet de cette réalité, face à laquelle l’école souhaite apporter quelque chose de plus : non seulement reconnaître la réalité mais ébaucher un début de réponse. Est-ce que tout ça ce n’est pas de l’éducation ?

Critique de l’éducation populaire

Un doute surgit : cet ensemble de recherches est-il fondé sur une théorie de la pédagogie, une doctrine éducative ? Augusto : « La question est de savoir comment penser non en fonction d’une idéologie mais de ce qu’on observe. » Juan : « On a pu apprécier des idées comme celles de Paulo Freire et de l’éducation populaire, mais je pense qu’on s’en est écarté depuis parce que les questions posées étaient élitistes et tournaient autour de l’idée de conscientisation. Nous préférons l’idée que propose Le Maître ignorant [3]. C’est un vaste débat, mais les enseignants de Creciendo Juntos mettent en question le fait que l’éducation populaire parte de l’idée que celui qui dispense l’enseignement est conscient et que celui qui le reçoit ne l’est pas, plutôt que du principe d’une reconnaissance de l’égalité des intelligences pour promouvoir une émancipation intellectuelle dans laquelle l’élève découvre et utilise ses propres capacités plus qu’il ne reçoit des explications.

Les deux modèles disent avoir pour but la pensée critique et l’autonomie de la personne, mais à Creciendo Juntos on ne voit pas encore les fruits de ce que l’éducation populaire propose en théorie. « Tout a été bien schématisé, on utilise des techniques excellentes pour créer un bon climat dans les réunions, et on s’accroche au principe que l’éducation n’est pas réservée à quelques-uns, mais tout ça ne suffit pas », dit Cristina. En pratique, dans cette école, on semble parier sur l’idée que l’éducation fait plus que transmettre un savoir (en classe) et consiste à diffuser par contagion l’enthousiasme des amoureux de la pensée et de la connaissance (grandir ensemble, même avec un maître « ignorant » qui ne prétend pas tout savoir).

Est également en débat la théorie selon laquelle l’école ne peut rien changer et reproduit simplement le système en place. « Dans le Grand Buenos Aires, ils ne reproduisent même pas le système, ils expulsent carrément les gens », affirme Augusto. « Mais nous croyons qu’on peut aller contre cette idée. » Cristina : « Il y en a qui disent qu’en voulant construire une école modèle, nous faisons le jeu du système. Mais alors, que faire ? Je ne suis pas sûr d’avoir envie de voir les choses à un niveau aussi macro. Vous allez me trouver conformiste, mais je ne le suis pas, parce que je sais pertinemment que je peux faire du bon travail ici, et je suis convaincue que ce travail peut générer des transformations. »

Sur la question syndicale : « On n’est pas contre la grève. Cela nous arrive de nous mettre en grève et d’installer des barrages routiers. Mais on en discute et on décide entre nous. On a fait grève après l’assassinat de Fuentealba, mais on n’approuve pas les grèves exclusivement dictées par des revendications salariales. Ce n’est pas que le salaire que nous verse l’État nous satisfasse, mais nous ne croyons pas qu’il existe un droit de l’enseignant qui prime sur le droit de la famille ou des enfants de recevoir une éducation. » L’école essuie des critiques de la part tant des organisations syndicales que des groupes d’opposition et de gauche. « On ne voit pas tellement ce qui distingue leurs façons de penser. Simplement, certains sont plus proches du gouvernement. Mais on a l’impression que leur obsession des questions salariales empêche les organisations professionnelles de s’intéresser à la qualité de l’enseignement, au contenu, à la justice. »

Juan : « Pour moi, sincèrement, l’enseignement n’est pas seulement un travail. C’est beaucoup plus que ça. » Un art, un mode de vie, un apprentissage du vivre ensemble ? Au lecteur d’apprécier.

Le cœur du problème

Que cela plaise ou non, cette école nous aide à voir la question de l’éducation sous un angle nouveau. Augusto dresse un bilan général : « Le principal est la façon dont nous abordons les questions qui se posent, y compris les questions pédagogiques, qui ne cessent d’évoluer. L’horizon de l’imprévisible recule. Les facteurs imprévisibles sont de plus en plus courants. Pour cette raison, les planificateurs de l’éducation courent toujours derrière les problèmes et arrivent toujours trop tard parce qu’ils se sont éloignés de la question centrale, à savoir l’école. » En plus d’être central, le problème qui occupe les enseignants tient à la conjonction de deux exercices difficiles : observer et penser. « Le seul fait d’être sur place ne garantit pas qu’on trouvera des réponses. Chaque situation requiert un travail d’observation et de réflexion de la part de nous tous. Et cela demande un effort énorme », déclare Augusto, avant de mentionner un autre élément technique : « L’organisation des écoles est très verticale. Et cette verticalité n’aide pas beaucoup à penser ; elle est plus faite pour qu’on obéisse aux ordres. C’est pourquoi nous avons la prétention d’être une école horizontale. » Juan Manuel explique que cette démarche des enseignants implique la nécessité de se réunir, de parler de chaque problème avec les enfants, d’examiner les choix possibles et de prendre une décision. Par exemple, les septième, huitième et neuvième années partagent beaucoup d’activités, ce qui a constitué un enrichissement pour chacun des niveaux.

Une mère de famille affirme : « Rien ne préoccupe les enfants, ils ne pensent pas au futur. » Augusto : « Le futur est en question et l’école est programmée en fonction de l’avenir, des diplômes à décrocher : meilleur sera le diplôme, plus sûr sera l’avenir, à ce qu’on dit. Mais si la vie est d’abord centrée sur le présent et qu’on ne regarde pas vers l’avenir, nous nous efforçons de ne pas compartimenter les activités et de nous concentrer avec les enfants sur ce présent. » Il ne s’agit plus de travailler en vue d’un « futur heureux » mais de transformer l’apprentissage en une expérience qui ait en soi de la valeur dès aujourd’hui. « Nous réussissons de grandes choses », observent les enseignants, comme Juan Manuel, en mathématiques : « L’important, c’est l’ardeur qu’on met à la tâche. Je croyais que c’était le côté didactique, la façon dont on s’y prend pour enseigner. Mais on découvre actuellement que le plus important est le niveau auquel on se place pour enseigner : se place-t-on dans la perspective d’un savoir à transmettre, ou du processus à suivre pour atteindre tous ensemble ce savoir ? »

Dans la pratique, Juan Manuel ne force pas les enfants à mémoriser des formules. Il leur soumet des problèmes et attend qu’ils les résolvent. Il leur pose des questions, les amène à inventer des problèmes qu’ils proposent à d’autres élèves, parmi une multitude de stratégies possibles. Mais ce qu’il cherche surtout, c’est à faire émerger la pensée et la capacité de raisonnement de chaque enfant. Augusto, en histoire, lit, commente, propose, montre des films, raconte. « Tout est dans la recherche », dit-il. Cristina apporte un autre éclairage : « Pour accomplir ce travail, on ne peut rester en pilotage automatique. »

Les enfants sont-ils préparés aux études qui les attendent ? Juan Manuel a constaté que les élèves qui ont fini leur neuvième année réussissent assez bien dans les écoles techniques, par exemple. « Quand ils ne connaissent pas un sujet, ils savent comment l’aborder, comment trouver une solution. » Cristina : « Je suis convaincue que lorsqu’ils buttent sur un point précis, ils savent trouver les outils voulus pour apprendre. Il y avait ici des enfants qui vous disaient : je n’y arrive pas, c’est trop difficile pour moi. Mais avec le temps des changements profonds se produisent. » La clé est peut-être là : le climat convivial dans lequel l’enseignement est dispensé peut être un révélateur des prédispositions des enfants face aux études, et mobiliser en eux des capacités qu’ils ignorent ou qu’ils ne pensent pas posséder. Faut-il y croire ?

« Dans le cadre scolaire, tout est possible », dit Augusto, « et ce tout est possible, invisible dans le système officiel, existe à force de volonté. Rien ne vous empêche de faire ce que vous voulez si tous les acteurs de l’école sont d’accord. Pour le savoir, il faut discuter et se rencontrer. » Augusto lui-même croit que dans l’idée d’une gestion sociale de l’éducation se trouve en germe quelque chose qui permet de ne pas se résigner. Il voit aussi l’envers du décor : « Le système produit des personnes superflues. » Juan Manuel proteste : « Si les enfants sont superflus, alors moi aussi. Mais ce n’est pas mon sentiment. Je continue de voir qu’il est possible de créer des choses en dépit des difficultés. » Augusto : « La question est de savoir qui détient la vérité. Ceux qui veulent faire de nous des personnes superflus ? Je me demande si tout ça est inéluctable, ou si on ne pourrait pas changer le cours des choses. Tout notre programme éducatif est indissociable de cette conviction : on peut changer le cours des choses. Si ce n’était pas vrai, je devrais m’inscrire au syndicat, ou aller brûler des écoles. » Personne n’en viendra là. En réalité, ces enseignants s’activent pour que leur établissement puisse inaugurer en 2008 sa première année du second cycle. Il est permis de rêver. Qu’ont-ils l’intention de faire ? « Exactement ce que nous venons de vous raconter. »

Pour Cristina, ce qu’ils proposent au fond est un pari contre la résignation. On devrait mieux écouter ce qui se dit à Moreno. « Certains pensent que les enfants n’ont pas d’avenir, qu’ils auront beau étudier, rien de changera et que leur vie est tracée d’avance. Nous sommes d’un autre avis. Nul n’est condamné à porter sa croix dès la naissance. C’est la raison pour laquelle nous avons bâti cette école : personne n’est prédestiné. ».


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3109.
- Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
- Source (espagnol) : Mu, revue mensuelle de la coopérative de travail lavaca, n° 10, novembre 2007.

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[1Nous rendons ainsi l’expression « sociedades de fomento » – note DIAL.

[2Un écrivain italien.

[3Le Maître ignorant est un ouvrage du philosophe français Jacques Rancière : Rancière, Jacques, Le Maître ignorant : cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Union générale d’éditions, « 10-18. Fait et cause », [1987] 2004, 233 p. – note DIAL.

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