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DIAL 3207 - Figures de la révolte (2)

ARGENTINE - Le Cordobazo, le plus important des soulèvements populaires argentins

Ezequiel Adamovsky

samedi 15 septembre 2012, mis en ligne par Dial

Dans le numéro de mars 2012, nous avons initié, avec la publication d’un article sur le Caracazo [1], une nouvelle série thématique – « Figures de la révolte » – consacrée aux révoltes, émeutes et soulèvements populaires en Amérique latine. Dans ce numéro, nous continuons la série avec deux nouveaux textes consacrés au Cordobazo (1969) et autres « -azos » postérieurs en Argentine. Cet article, rédigé par Ezequiel Adamovsky, professeur d’histoire à l’Université de Buenos Aires, propose une brève analyse des soulèvements urbains qui ont émaillé l’histoire argentine depuis les années 1960. Il a été publié par Ñ, la revue de culture du Clarín (30 mai 2009).


Le Cordobazo [2] tient lieu de mythe fondateur. Ce soulèvement populaire [3], survenu en 1969, n’a pas été le premier de la série – les années précédentes avaient été marquées par le premier Rosariazo et des événements semblables à Corrientes, Tucumán et dans d’autres zones –, mais il a été le plus important. Il est resté gravé dans les mémoires comme le début d’une longue suite non encore achevée. Il a eu des résonances dans d’autres évènements qu’on a aussi appelé « -azos » : un nouveau Rosariazo et un Cipolletazo en septembre de la même année ainsi qu’un Choconazo avant qu’il ait pris fin, qui a duré jusqu’à mars 1970, année au cours de laquelle s’est également produit le Tucumanazo. Les soulèvements se sont succédé durant les deux années qui ont suivi. De 1971, on retient surtout le Viborazo et le Casildazo. L’année 1972 a été encore plus riche en événements, parmi lesquels se détachent un Quintazo, un Mendozazo, un Rocazo et un Malarguazo. La voie électorale que la dictature a été contrainte d’adopter sous la pression de ces soulèvements a eu pour effet de canaliser une bonne partie de cette énergie d’opposition dans le champ politique. En 1973 a eu lieu un autre Rocazo et un Devotazo, puis un nouveau Villazo en 1974, mais les actions de ce type ont commencé à perdre de leur intensité et à s’espacer. Cependant, la tradition installée avec ce cycle s’est ranimée à plusieurs reprises depuis lors. Fin 1982, en pleine dictature, elle s’est de nouveau manifestée dans des vecinazos [4], notamment dans le massif Lanusazo [5]. Elle a refait surface dans les années 1990 avec le Santiagazo de 1993 et d’autres soulèvements aspirant à s’inscrire dans la même série, comme le Chubutazo de 1990 ou le Cutralcazo qui a donné naissance au mouvement piquetero de 1996. Et elle a naturellement joué un rôle central dans la qualification des événements de décembre 2001 en tant qu’« Argentinazo ».

Les soulèvements de cette nature n’ont toutefois pas commencé en 1969. Il y eut divers précédents, certains assez similaires, mais que l’on n’a pas qualifiés de « -azos ». Pour ne prendre qu’un seul exemple, en février 1909, les commerçants au détail de Rosario entamèrent une grève contre la hausse des impôts, à laquelle s’est rapidement jointe la Fédération ouvrière en signe de solidarité. La ville a été paralysée. Comme les autorités municipales ne voulaient pas céder, une foule envahit les rues et s’affronta violemment à la police, jetant des pierres sur le gouverneur et détruisant de multiples édifices. Au terme d’une journée de folie qui s’acheva par deux morts et de nombreux blessés, l’Intendant et les conseillers municipaux furent obligés d’abandonner la partie. L’effet de surprise de ce soulèvement, son caractère « multiclasse » et son pouvoir de destitution auraient pu en faire un « Rosariazo », mais ce n’est pas sous ce nom qu’il est passé à la postérité. Il est difficile de savoir pourquoi a commencé en 1969 un cycle qui s’est mué en une nouvelle tradition. Il se peut que, avec le réveil du sentiment anti-impérialiste de l’époque, les noms adoptés avaient pour but d’inscrire ces révoltes sur la scène latino-américaine, déjà secouée par d’autres « -azos » célèbres, comme le Bogotazo de 1948.

La volonté de tous ces soulèvements de s’inscrire dans une même tradition a quelque chose de paradoxal. Sous l’angle des revendications ou des situations qui les ont déclenchées, ils ont été extrêmement hétérogènes, et il en va de même des groupes sociaux qui les ont menés ainsi que des effets qu’ils ont eus. Cependant, on peut penser que leur volonté de s’associer les uns aux autres n’est pas injustifiée, loin s’en faut. Parce que les « -azos » sont peut-être le signe de l’auto-affirmation d’un élément central de la politique latino-américaine : la capacité du peuple d’agir par lui-même, en débordant non seulement les institutions de l’État mais aussi les organisations politiques et syndicales. Nul doute que les « -azos » ont produit leurs effets lorsqu’il s’est agi de redéfinir les agendas politiques. Et qu’ils ont été un vecteur de l’antagonisme de classe malgré (ou grâce à) leur caractère « multiclassiste ».

Ces « -azos », toujours inattendus et incontrôlables, sont peut-être l’illustration des limites des systèmes politiques qui, de la droite à la gauche, se sont efforcés d’endiguer l’action populaire en Argentine.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3207.
- Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
- Source (espagnol) : Revue Ñ (El Clarín), 30 mai 2009.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[1Voir DIAL 3185 - « VENEZUELA - 27 février 1989 : le Caracazo ».

[2Le suffixe « -azo », ajouté à un nom, commun ou propre, peut se traduire approximativement par « coup de ». On entend ainsi parler de « portazo » (porte qu’on fait claquer violemment), de « tanquetazo » (soulèvement de l’armée s’appuyant sur des tanks, et même de « golazo » au foot, en cas de coup de maître se soldant pour un but (goal). On parle de même de Bogotazo [Colombie, 1948], de Caracazo [Venezuela, 1989] – voir DIAL 3185 – pour désigner des soulèvements populaires urbains – nommés « estallidos » [« estallar » veut dire exploser] par les Argentins – NdT / note DIAL.

[3le mot original est « pueblada » dont un équivalent français assez proche, bien qu’historiquement situé, serait « jacquerie » – note DIAL.

[4Mot construit à partir de « vecinos », voisins – note DIAL.

[5Lanús est une ville de la province de Buenos Aires – note DIAL.

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