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DIAL 2327

NICARAGUA - Rigoberta Menchú s’adresse aux Colombiens. Le rôle de la société civile pour atteindre la paix.

Rigoberta Menchú

lundi 15 novembre 1999, mis en ligne par Dial

Rigoberta Menchú, Prix Nobel de la Paix 1992, a vécu de façon dramatique la longue période de guerre qu’a connue son pays le Guatemala, ainsi que le temps des négociations et celui, toujours inachevé, de la construction de la paix. Son histoire personnelle et le rôle qu’elle a joué dans son pays l’habilitaient particulièrement à donner son point de vue sur le moyen d’atteindre la paix en Colombie, tout particulièrement sur le rôle de la société civile en ce domaine. On pourra lire ci-dessous le texte d’une allocution donnée le 6 septembre 1999 au cours d’une rencontre intitulée « Semaine pour la paix » en Colombie. Le texte ici publié provient de la transcription faite par la revue Utopias, septembre 1999.


« Nous voici une fois de plus réunis, aujourd’hui, pour tenter d’imaginer la paix, de rêver à la paix en Colombie.

Je suis juste venue avec le ferme engagement de rêver la paix avec vous. Et je crois que c’est possible. C’est si beau de voir que chacun d’entre vous est ici, faisant un acte de foi pour que le dialogue politique et négocié du conflit fasse son chemin. Mais il ne s’agit pas seulement de cela, et c’est pourquoi je veux souligner quelques éléments qui me semblent très importants avant de quitter cette première rencontre avec la Colombie. Je sens que ce premier contact me pousse à vous faire une promesse : celle de transmettre votre parole dans toutes les réunions où je serai présente. Je sens que tout ce qui s’est dit lors de cette visite est comme un mandat que vous me donnez. Le mandat de faire connaître cette parole. Elle exprime d’abord votre cri, le cri de ceux qui vont faire la paix. Ensuite, elle dit que vous êtes disposés à donner toute votre bonne volonté pour tirer profit des dernières semaines, des derniers jours et des dernières heures de ce millénaire finissant pour, peut-être, commencer le prochain avec cette espérance prête à se concrétiser.

Ce que je veux vous dire, c’est que, sans la participation de la société civile, aucune solution politique à un conflit armé n’est envisageable, cela ne s’est jamais vu, et je crois que cela ne se verra jamais nulle part. C’est aussi simple que ça, aucune solution politique viable à un conflit armé n’est possible sans la société civile.

Mais qu’entend-on par société civile ? Ce sont les citoyens, hommes et femmes, de tout âge, qui n’ont pas les armes à la main et qui doivent participer. Il ne faut donc pas réduire la société civile à ses manifestations organisées. Je veux dire que chacun a sa place dans cette grande œuvre de construction de la paix.

Nous, au Guatemala, après avoir connu 36 ans de conflit armé, plus d’un million de déplacés internes, plus de 200.000 morts pour une population d’environ 10 millions d’habitants, une énorme violence dans un conflit où personne n’a pu rester neutre, nous ne sommes pas restés neutres car celui qui voulait l’être a été tué. Il fallait prendre parti ou mourir. Ceux qui ont voulu rester neutres ont dû s’exiler et chercher d’autres pays pour vivre. Cette tragédie a touché plus de 90 % d’une population pluriculturelle, multiethnique et multilingue. Beaucoup des nôtres sont morts et n’ont pas su s’exprimer dans un contexte comme celui-ci.

Après tout ça, il semblait que le tunnel ne laissait entrevoir aucune lumière d’espoir. Quand le dialogue a commencé, personne n’y croyait. Les uns disaient : « Un dialogue dans ce pays ? Comment s’y prendre ? Comment le mener à bien ? » D’autres insistaient sur les blessures profondes de la guerre. Du fond de l’âme nous ressentions ce que nous avions vécu, qui était irréversible. C’est sûr, les effets d’une guerre sont irréversibles. La seule chose à faire est d’assumer la vérité et assumer la situation. Soudain est apparue la flamme de l’espérance de paix. Il nous a fallu beaucoup de temps : dix ans de négociations et de dialogue pour arriver à un accord qu’on a appelé « Accord de paix ferme et durable », signé le 29 décembre 1996. En termes de temps, c’était hier, il y a quelques heures ou un moment que la paix durable a été signée au Guatemala.

Mais qu’est-ce qui a rendu possible la participation à ce processus ? En premier lieu, la volonté de ceux qui avaient pris les armes. C’est quand leur est venue la volonté de négocier qu’ils ont franchi le premier pas ; quand ils prirent la décision et qu’ils manifestèrent l’intention de trouver ensemble d’importants accords pour une paix négociée. Ce fut le début.

Le deuxième pas vint de la société civile. Pour la première fois se retrouvèrent des collectifs de journalistes et de patrons engagés dans le processus de paix, des patrons indépendants, des hommes politiques, des religieux. Les religieux ont joué un rôle essentiel dans la paix au Guatemala ! Pas seulement les évêques, mais aussi les couvents, les sœurs, les prêtres, les communautés ecclésiales de base... Tous ! L’attente entretient une lueur d’espérance pour la paix. L’attente, c’est comme quand on est devant les projecteurs et que tout le monde te regarde dans les yeux. Voyons ce que vont faire les acteurs du conflit !

Tout le monde les regarde.

Il a fallu aussi créer des réseaux de communication et d’entente dans la société civile. Personne n’est resté en arrière...

Peu à peu, nous avons appris un langage, un nouveau dictionnaire, sans pour cela oublier l’impact de la guerre.

Que recherchions-nous ? Eh bien, la justice sociale, l’équité. Nous voulions le profond respect des droits de l’homme, la justice et la lutte contre l’impunité, surtout dans notre pays...

Nous sommes en train de nous battre pour que la justice soit transparente, et nous affrontons les forces qui ont fait ce qu’elles ont voulu par le passé...

La communauté internationale aussi a joué un rôle fondamental. Celui-ci a été extraordinaire, surtout quand s’est créé le groupe des pays amis du processus de paix au Guatemala. Amis, rien d’autre. Amis de la paix au Guatemala. La Colombie a été un de ces amis, de ces six pays amis qui accompagnèrent le processus de paix. C’est pourquoi nous pensons que le rôle de la communauté internationale est important. Car ce sont des observateurs. Leurs yeux aussi sont des projecteurs fixés sur nous. S’ils voient que je jette des pierres sur un policier dans la rue, ils vont sûrement me rappeler à l’ordre. Combien de fois ne m’ont ils pas mise en garde parce que je disais la vérité ! Mais rien à faire, je ne pouvais pas me taire. Il en faut bien un pour jouer ce rôle aussi : dire la vérité. On ne peut pas cacher la vérité. (Applaudissements nourris).

L’essentiel dans la participation de la société civile, c’est d’élaborer des propositions. Il ne suffit pas de dire : « Voyez comme vous avez mal fait les choses. Vous êtes tous des incapables. Vous manquez de volonté », car ce n’est qu’un aspect...

Il faut que les propositions de la société civile soient viables. Positives et viables. Nous avons d’abord proposé le ciel et la terre. Mais c’était irréaliste. C’était un obstacle pour le dialogue...

En tant que société civile, l’objectif le plus important que vous devez vous fixer est celui de parvenir à des propositions viables. Pour faire des propositions viables, il est fondamental d’écouter la totalité des participants au processus de paix. Si vous n’avez pas accès à toutes les parties, il faut tisser des liens pour y parvenir, c’est de cette façon que vous ferez naître cette harmonie qui donnera des résultats plus tard... »


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2327.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Utopias, septembre 1998.
 
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