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DIAL 2343

GUATEMALA - L’expérience des Communautés populaires de résistance : Il nous faut surtout garder la solidarité et prendre soin de la forêt

Interview de Anatascia Xajil

samedi 1er janvier 2000, mis en ligne par Dial

Les Communautés populaires de résistance (CPR) ont été constituées de populations indigènes qui se sont cachées dans les montagnes du nord du Guatemala pour fuir la répression militaire au cours de la guerre qui n’a connu son terme définitif qu’en décembre 1996 avec la signature des accords de paix. Ces communautés se caractérisaient par un un haut niveau d’organisation interne, indispensable à leur survie dans la clandestinité. Que reste-t-il aujourd’hui de cette expérience de vie communautaire faite de responsabilité partagée et de solidarité ? La revue guatemaltèque Voces del Tiempo (avril-juin 1999) a interviewé pour cela Anatascia Xajil, des CPR du Petén, qui tout à la fois rappelle le passé et indique comment il peut être la semence d’un avenir nouveau.


Pendant le conflit armé interne, les Communautés de population en résistance (CPR) ont été perçues comme une population civile qui non seulement survivait dans des conditions difficiles (la montagne, le déplacement continuel dans la forêt pour éviter d’être surprise par l’armée, l’organisation complexe de la production, le stockage et la distribution de la nourriture...), mais elles furent considérées aussi comme une semence du Guatemala nouveau, car elles se distinguaient par des relations de fraternité, de collaboration et de solidarité. Aujourd’hui, en 1999, les CPR ne vivent plus comme pendant les années de guerre. Comment vivent-elles ? Que reste-t-il de cet esprit fraternel et solidaire ? A-t-il disparu ou est-il présent dans de nouveaux projets et de nouvelles réalisations ? Que peuvent offrir les CPR et les communautés qui en sont issues pour construire une société de personnes libres, dignes, dont la préoccupation pour le bien commun exige de hauts niveaux de responsabilité et de participation et une grande équité pour atteindre bien-être, paix et harmonie ? Que peuvent-elles nous apprendre pour avancer vers une nouvelle manière de vivre ensemble comme celle que l’on voulait pratiquer dans les temps bibliques grâce aux années sabbatiques et jubilaires ? Pour répondre à ces questions, Voces del Tiempo a interviewé Anastacia Xajil.

Les CPR ont été la semence d’une société différente. Pouvez-vous donner quelques exemples pour illustrer les valeurs vécues dans ces communautés ?

Anastacia Xajil : Les CPR sont apparues pendant le conflit armé. Cela a fait de nous une population différente des autres. Nous nous sommes trouvés dans une situation très difficile, qu’il nous a fallu vivre et nous avons dû chercher des moyens de survie. Dans les CPR du Petén, pendant le conflit, nous avons vécu dans une situation bien difficile. Nous nous sommes organisés en groupes pour survivre. Un groupe pour chercher la nourriture de tous les autres camarades, parce que nous ne pouvions pas tous nous consacrer à la recherche de nourriture. Un autre groupe restait par ici, pour voir si on ne trouvait pas de traces de l’armée. Un autre groupe de camarades s’occupait surtout du soin des enfants, pour qu’ils ne fassent pas trop de bruit, pour les sauver dans le cas d’une situation difficile.

Il y avait beaucoup de discipline pour ne pas faire trop de bruit, pour ne pas laisser de traces. Nous étions aussi très solidaires avec les anciens, les femmes, les enfants. On leur donnait la priorité parce qu’ils sont les plus vulnérables. Quand la recherche de nourriture était difficile, le peu que nous avions était d’abord pour les enfants, les anciens et quelques femmes enceintes.

C’est ce qui nous différencie des autres communautés où les gens se débrouillent comme ils peuvent, sans s’occuper les uns des autres. Nous, quand nous étions dans la forêt, la fraternité nous caractérisait.

Pendant que nous étions réfugiés dans la forêt, nous n’avons eu aucune pratique religieuse. Chacun s’adressait à Dieu comme il pouvait et c’était tout. On ne pouvait pas pratiquer la spiritualité maya, parce que les circonstances ne nous le permettaient pas. Heureusement, nous sommes en majorité catholiques : cela a permis à la communauté de se maintenir unie et sans divisions, parce qu’il n’y avait pas de différence de religions, seulement d’ethnies.

Qu’est-il arrivé aux personnes qui faisaient partie des CPR ? Où sont-elles ? Quels succès ont-elles obtenus ? Quelles sont leurs difficultés ?

Anastacia Xajil : Nous, les personnes qui formions les CPR du Petén, nous avons vécu longtemps, pendant notre refuge dans la forêt, dans le Parc national de la forêt lacandone. Nous y étions jusqu’au 19 novembre de l’année dernière, c’est-à-dire quand les CPR du Parc national ont été déplacés vers un domaine situé entre les municipalités La Libertad et San Benito. Un succès que nous avons obtenu, c’est notre déplacement et l’achat de la propriété. Bien que nous n’ayons pas obtenu tout ce que nous voulions, c’est-à-dire une installation dans des conditions dignes, nous avons obtenu le minimum, mais je crois que tout ce qu’il nous faut c’est lutter pour obtenir ce qui a été signé dans l’Accord de réinstallation de la population déracinée. Dans cet Accord sont inclus tous les exilés qui sont revenus, tous les déplacés à l’intérieur du pays et les trois CPR.

La plupart des camarades vivent dans cette propriété. Mais après la signature de la paix, nous avons vécu des moments très difficiles dans les négociations pour ce domaine. Quelques camarades ont réussi à contacter des gens de leur famille, sont allés avec eux et ont dit qu’ils reviendraient plus tard avec nous quand nous serions réinstallés. Certains l’ont fait, d’autres non. Nous ne savons pas s’ils vont revenir avec nous, mais la plupart d’entre nous, nous sommes installés dans la propriété que nous avons obtenue.

Un des succès est l’achat du domaine, parce que pour le reste, nous n’avons pas d’habitation digne, comme prévu dans l’Accord, nous avons seulement un abri de fortune, recouvert et entouré de nylon, ce qui n’est pas une garantie. De même pour la nourriture : nous nous sommes déplacés dans la deuxième quinzaine de novembre, quand la cueillette de cette période était pratiquement terminée, alors nous n’avons pas pu semer. Jusqu’à présent, nous avons eu beaucoup de difficultés avec la nourriture, puisque nous n’avons pas pu semer.

Quant aux services, nous n’avons rien, seulement un peu d’eau, mais pas de réseau d’adduction, et seulement des toilettes de fortune. Les salles de classe sont aussi de fortune, ce sont des paillotes instables.

Qu’est devenu cet esprit de fraternité et de partage intégral ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples de cette pratique dans les circonstances actuelles ?

Anastacia Xajil : Nous avons gardé la plus grande partie de l’expérience vécue, par exemple l’aide entre camarades, quand le besoin s’en fait sentir. Quant aux femmes qui se sont organisées pour travailler dans les cultures maraîchères, ce sont les hommes qui les aident à accomplir les aspects les plus lourds de cette tâche. C’est comme un échange car il arrive que les femmes fassent certains aspects moins épuisants, moins pénibles du travail des hommes. Quant à la nourriture, les enfants, les hommes et les femmes ont la même chose.

Le système d’hygiène, lui aussi, est différent de celui des autres communautés. Les lieux d’aisance sont toujours propres. Il y a des lieux particuliers pour déposer les ordures dans divers endroits de la communauté. L’eau est bouillie. Des personnes qui sont venues dans notre communauté disent que nous avons beaucoup d’hygiène. La seule chose c’est que, étant pauvres, il nous manque certaines choses ; par exemple dans le cas des enfants qui vont pieds nus, si nous arrivions à résoudre cela, le risque de maladies pour eux serait moindre, bien qu’il n’y ait presque pas d’enfants qui meurent ici, malgré le fait d’être dans la forêt. Nous avons des animateurs. Ils l’étaient dans la forêt et ils le sont restés. Toute cette expérience qu’ils ont accumulée nous a énormément aidés, et ils sont volontaires pour ce travail.

Tout ce que l’on obtient passe par les responsables. Dans ce cas, c’est l’équipe de direction, qui n’a pas encore de personnalité juridique, mais est cautionnée par l’Assemblée. Ce sont nos représentants et ils se sont organisés pour obtenir tout ce que nous avons : la nourriture, le peu de médicaments que nous avons, l’éducation des enfants, les vêtements et les quelques chaussures, surtout des bottes pour les endroits où il y a beaucoup de boue.

Quelles leçons tirer de l’expérience des CPR, où coexistaient différentes ethnies et religions pour le Guatemala d’aujourd’hui et de demain ?

Anastacia Xajil : D’après notre expérience, il faut surtout garder la solidarité les uns envers les autres, parce que sans cela, tout peut arriver. Sans l’aide entre camarades, le malheur frappe plus facilement.

Il est important d’avoir une relation plus unie entre l’homme et la femme, être plus équitable : ne pas faire de différence entre les sexes, ni entre adultes et enfants, car nous sommes tous des êtres humains. Bien que ce soit très difficile, il est important aussi de chercher une forme d’organisation plus appropriée, et en essayant de trouver une solution on peut y parvenir peu à peu. Peut-être ne se rend-on pas compte de la valeur de notre organisation jusqu’à ce que d’autres personnes l’apprécient. Quand on entend dire que nous sommes plus ou moins organisés, alors nous nous disons : ça a été dur mais nous sommes arrivés à un résultat. Cela nous a beaucoup aidés, depuis l’époque où nous étions dans la forêt et aujourd’hui encore, parce que nous n’avons pas beaucoup perdu. Parce que quand nous étions là-bas, nous étions comme une communauté en dehors du système mais maintenant que nous en sommes sortis et que nous nous sommes installés dans ce système, certaines choses peuvent nous faire changer. Nous essayons de penser correctement pour pouvoir tirer parti de l’expérience que nous avons eue, car certaines choses sont difficiles à abandonner du jour au lendemain, la fraternité par exemple.

Pendant la période où nous avons été déplacés, la forêt nous a beaucoup aidés à sauver notre vie. Nous devions faire attention à elle pour ne pas laisser de traces, ne pas donner de coups de machettes, ne pas écraser la végétation, afin que l’armée ne nous suive pas. À partir de cela, l’idée nous est venue que nous devions aider la forêt comme elle nous avait aidés. Nous lui devons beaucoup. Aussi, notre projet pour le futur dans la propriété où nous sommes, est-il de protéger l’environnement, de prendre soin des bois, de reboiser, de limiter notre utilisation de la nature. C’est l’une de nos idées, en compensation de l’aide qu’elle nous a apportée dans les moments les plus difficiles.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2343.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Voces del Tiempo, avril-juin 1999.
 
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