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DIAL 2356

ARGENTINE - Les mères de la place de mai - Un discours de la présidente du mouvement

Hebe de Bonafini

mercredi 1er mars 2000, par Dial

Le 13 décembre 1999, Hebe de Bonafini, présidente des Mères de la place de Mai, a reçu des mains du directeur général de l’UNESCO, Koichiro Matsuura, le Prix 1999 de l’Éducation à la paix. Comme celui-ci l’a rappelé : « ce mouvement de lutte pour les droits de l’homme et la paix a commencé en 1977 lorsqu’un groupe de 14 femmes se réunit sur la place de Mai à Buenos Aires, devant le palais présidentiel, pour réclamer à la junte militaire au pouvoir des nouvelles de leurs fils disparus. » Depuis lors, l’activité des Mères de la place de Mai n’a cessé de se déployer, jusqu’à la toute récente mise en route d’une Université populaire où la formation aux droits de l’homme occupera la place centrale. Nous publions ci-dessous le discours prononcé par Hebe de Bonafini à l’UNESCO le 13 décembre 1999, tel qu’il est paru dans le journal Madres de Plaza de Mayo, janvier-février 2000.


Mesdames et messieurs de l’UNESCO, amis, compagnons, hommes et femmes, vous qui avec vos applaudissements, nous rassurez que ce chemin est le seul possible : nous avons parcouru le monde, nous sommes solidaires avec toutes les mères du monde qui souffrent, avec toutes les mères du monde qui voient mourir leurs enfants à cause de la faim, des bombes, des guerres et des maladies dues à la pauvreté. Car notre monde est un monde très pervers et nous avons appris dans les rues ce que nos enfants nous disaient toujours : « Maman, la solidarité est le seul chemin » : socialiser, répartir, partager. Socialiser la maternité n’est pas chose facile mais nous l’avons fait ; et nous l’avons fait pour être les mères de tous, non seulement de nos enfants : les 30 000 de l’Argentine, les 15 000 fusillés, les 9 000 dans les prisons, et les 1 500 000 en exil. Mais aussi des milliers et des milliers d’autres enfants qui dans d’autres endroits sont également séquestrés, et aujourd’hui, avec cette perversion de la globalisation, avec cette perversion du capitalisme, les nouveaux disparus du système ce sont les hommes qui n’ont pas de travail, qui ne peuvent pas nourrir leurs enfants ; ce sont les hommes et les femmes qui ne sont plus pris en compte, ni pour le logement, ni pour la nourriture, ni pour l’éducation, ni pour les soins. Ce sont les nouveaux disparus du système. Nous luttons et donnons notre vie aussi pour ceux-là.

On veut nous acheter en nous accordant une réparation économique. Nous sommes la seule organisation de notre pays à la rejeter, parce qu’il faut éduquer aussi avec l’éthique. Nous voulons dire aux jeunes d’aujourd’hui : « les garçons, votre vie ne se chiffre pas en argent, la vie de nos enfants ne s’estime pas en argent, elle se chiffre en vie. » Jamais nous ne vendrons le sang de nos enfants, il n’y a pas d’argent qui puisse payer la vie d’un homme qui l’a donnée pour son peuple ; la réparation économique nous répugne, nous voulons la justice, nous voulons la prison pour les assassins et non pas cette farce qui consiste à dire que sont prisonniers ceux-là-mêmes qui vivent confortablement chez eux.

Nous n’admettons pas la lutte individuelle, et nous ne voulons pas de monuments. Tout cela c’est du domaine de la mort : des monuments pour les morts, une réparation pour les morts, une exhumation des morts, des musées pour les morts.

Nous, les Mères, toute notre vie nous avons lutté pour la vie, jamais nous n’imaginons nos enfants morts. Jamais nous n’imaginons la mort, bien que tous les jours nous mettions de la vie dans la mort. Et ce n’est pas facile de mettre de la vie dans la mort, surtout lorsque nous parlons de notre chair, de nos enfants, de ceux qui ont été ignoblement torturés alors qu’un peuple se taisait, que le monde n’a pas élevé sa voix pour dire : ça suffit ! C’est pourquoi nous luttons encore, pour que cela ne se répète pas, pour que cela ne se passe plus en aucun endroit du monde, pour qu’il n’y ait pas de mères, d’enfants, de femmes et de jeunes qui se voient poussés à mendier.

C’est pourquoi nous voulons éduquer, former les jeunes pour faire de la politique, pour qu’ils s’engagent. La politique n’est pas la corruption, ce sont les hommes qui la corrompent, ce sont les hommes corrompus qui nous trompent. Nous devons former une génération de jeunes qui aiment la politique comme la meilleure action de l’homme, comme celle qui nous délivrera, comme celle qui nous donne une meilleure issue, celle qui fait de nous des personnes meilleures. La vie vaut la peine seulement quand on la donne pour une cause, et c’est la cause de nos enfants. Les aimer jusqu’à l’infini, les sentir de plus en plus vivants, encore plus pour ce qu’ils ont fait ; tout ceci nous donne de la force lorsque nous nous levons chaque matin, pour agir chaque jour, pour dire à chaque moment : allons à la guerre pour soutenir les femmes en Yougoslavie, allons soutenir les mères en Irak, allons au Pérou, allons au Chili, allons au Brésil, et là où on nous appelle. Nous sommes là à vos ordres, car si nous sommes ce que nous sommes c’est parce que nous avons mis notre vie au service de la cause, qui est la cause d’autres peuples, d’autres hommes et d’autres femmes. Le monde ne se limite pas à l’Argentine.

Nous voulons la paix, nous la voulons de toutes nos forces, mais nous savons que pour l’obtenir nous ne devons pas nous mettre à genoux, que nous devons la conquérir avec ténacité, avec la tête haute, avec nos foulards qui représentent la vie, sur la Place, à coté de ceux qui souffrent. Nous nous sommes obstinées à former l’homme nouveau qui se donne à son peuple pour le libérer de ceux qui l’oppriment, des hommes nouveaux qui luttent contre la piraterie du capitalisme qui s’approprie le travail de beaucoup, des hommes qui soient honnêtes, dignes et révolutionnaires.

Pour finir, je veux faire miennes les paroles de ce grand poète qu’a été Pablo Neruda : « Nous jurons que notre lutte demeurera vivante en chantant la dignité à l’encontre des indignes, l’espoir à l’encontre des désespérés, la justice en dépit des injustes, l’égalité contre les exploiteurs, la vérité contre les imposteurs et la grande fraternité des véritables combattants. »

Merci.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2356.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Madres de Plaza de Mayo, janvier-février 2000.
 
En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la source française (Dial - http://www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
 

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