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DIAL 2449

EQUATEUR - Un an de dollarisation : inflation record. Le pays secoué par d’importantes manifestations

Kintto Lucas

vendredi 16 février 2001, mis en ligne par Dial

Manifestations indiennes, paysannes et étudiantes, arrestations de leaders, déclaration de l’état d’urgence, tels sont quelques-unes des conséquences d’une forte augmentation du prix des carburants et des transports urbains, d’une inflation qui atteint 91 % pour l’année écoulée après un an de dollarisation de l’économie équatorienne. Après douze jours de manifestations, un accord vient heureusement d’être signé le 7 février entre les manifestants et le gouvernement, impliquant une baisse du prix du gaz domestique et un gel de celui de l’essence. Le remplacement de la monnaie nationale, le sucre, par le dollar avait, parmi ses objectifs, de réduire une inflation qui atteint, après un an de dollarisation, le taux le plus élevé de toute l’Amérique latine. D’autres pays sont aussi concernés par la dollarisation. Outre le Panama où le dollar circule librement depuis des années conjointement à la monnaie nationale (le balboa), l’Argentine qui a opté depuis plusieurs années pour la parité fixe un peso/un dollar, El Salvador qui a mis en route la dollarisation de son économie depuis le 1er janvier de cette année, le prochain pays à se dollariser sera le Guatemala à partir du mois de mai prochain. D’une façon plus générale, les experts signalent « un haut degré de dollarisation de fait de nombreux pays latino-américains » car le dollar y est de plus en plus substitué aux monnaies nationales dans ses différentes fonctions de réserve de valeur, moyen de paiement et unité de compte [1]. Nous publions ci-dessous un texte de Kintto Lucas, IPS, janvier 2000.


La dollarisation imposée il y a un an ne convainc pas la population équatorienne, frappée par une inflation annuelle en dollars de 91%, la plus importante dans l’histoire du pays.

Le 9 janvier 2000, Jamil Mahuad, alors président, a annoncé à la radio et à la télévision que la dollarisation était le nouveau schéma monétaire de l’Équateur. Mahuad a pris la décision au milieu d’une forte crise économique, politique et sociale, et sous la pression des entrepreneurs de la ville portuaire de Guayaquil qui soutenaient cette mesure, malgré l’opposition du président de la Banque centrale, Pablo Better.

L’annonce faite par Mahuad a provoqué l’accroissement des mobilisations sociales et le 21 janvier 2000, des organisations indigènes appuyées par des officiers des forces armées ont pris le Congrès, provoqué la chute de Mahuad et essayé d’installer un gouvernement populaire. Mais quelques heures plus tard, le commandement militaire s’est prononcé en faveur du vice-président Gustavo Noboa qui, en prenant le pouvoir le 22 janvier, a confirmé la dollarisation. La Banque centrale a changé jusqu’en septembre tous les sucres en circulation contre des dollars venant de ses réserves, au cours de 25 000 sucres pour un dollar.

Un an après l’initiative de Mahuad, la majorité des Équatoriens n’a pas vu les résultats espérés et veut revenir au sucre, l’ancienne monnaie. Des représentants des partis, des entreprises et des mouvements sociaux et indigènes considèrent que la première année de dollarisation est négative, puisque l’activité économique ne s’est pas relevée. Luis Maldonado Lince, ex-président de la Fédération des exportateurs et un des critiques de la dollarisation a affirmé à Inter Press Service que le nouveau système a seulement fait s’emballer l’inflation, a maintenu des taux d’intérêt élevés et a provoqué une récession. « Si l’inflation n’a pas été plus importante, dit Maldonado, c’est à cause de la contraction du pouvoir d’achat des Équatoriens, ce qui a empêché l’accroissement de la consommation dans les trois derniers mois de l’année. »

Pourtant, les entrepreneurs de Guayaquil, le plus grand centre de commerce du pays, pensent que la dollarisation n’a pas porté de fruits parce qu’elle doit être accompagnée d’autres mesures. La présidente de la Chambre des petites entreprises de Guayaquil, Joyce de Ginata, a annoncé que la dollarisation sera une réussite quand les entreprises d’État seront privatisées et qu’aura été construit un nouvel oléoduc permettant l’augmentation de l’extraction de pétrole. Ginata a aussi demandé la restructuration des dettes multimillionnaires que les industriels ont contracté dans le système financier.

Sandro Coglitore, président de la Chambre nationale d’aquaculture, a déclaré que ces douze mois de nouveau schéma monétaire ont été « critiques » pour son secteur, car la dollarisation a fait baisser la compétitivité des exportateurs, faute de mesures adéquates pour la réactiver, comme celles que propose Ginata.

D’après l’Institut national de statistiques et de recensements, l’inflation élevée de 2000 résulte, dans un schéma dollarisant, de l’ajustement des prix des biens et des services sur les cotations internationales. Les pronostics officiels pour 2001 sont peu encourageants : selon la Banque centrale, l’inflation variera entre 24 et 31 %. Pour le mois de janvier 2001, on prévoit une inflation supérieure à 5 %, due à l’augmentation des combustibles et des tarifs de transport décidée à la fin de l’année.

Federico Kaune, vice-président pour les marchés émergents de la banque d’investissement étasunienne Goldman Sachs, a expliqué que la dollarisation fonctionnera s’il y a un ajustement fiscal avec augmentation des impôts et si les actifs de l’État sont privatisés. Kaune a prévenu que « si cela n’est pas fait, en 2002, avec des prix du pétrole plus bas », il pourrait y avoir « des problèmes pour le paiement de la dette. »

La Banque centrale a déclaré que les revenus de l’exportation de pétrole ont atteint 2 045 millions de dollars en 2000, au lieu de 1 375 en 1999. Pour l’économiste Alberto Acosta, consultant de la Fondation Friedrich Ebert, en Allemagne, cette augmentation de revenus a relativement amorti l’effet de la dollarisation, puisqu’il a permis de maintenir les réserves internationales malgré l’échange massif de sucres contre des dollars.

Les 1 200 millions de dollars reçus au titre de transferts faits par les Équatoriens résidants à l’étranger sont un autre apport important, qui ont compensé dans une certaine mesure la chute des exportations de bananes et de crevettes.

Un soulagement pour cette année sera la réduction de 20 % du service de la dette extérieure, qui représentera 1 184 millions de dollars, 30 % du budget et 6,6 % du produit intérieur brut.

Acosta a fait remarquer que « les chimères promises avec la dollarisation se sont écroulées. L’inflation s’emballe et les taux d’intérêt en dollars dépassent 24 %. » Il a aussi signalé que la dollarisation a renforcé une rigidité des taux de change qui frappe une grande partie de la production des biens d’échange (pour l’exportation ou en concurrence avec des produits importés), en même temps qu’elle encourage les importations. Le nouveau système « augmente les différences sociales et exacerbe le centralisme à cause de l’accumulation des dollars dans les zones exportatrices de biens primaires » a ajouté Acosta.

Bien qu’on ne puisse plus utiliser de sucres depuis septembre, les habitants des localités et des communautés rurales continuent à le faire. Dans les marchés de la capitale, le paiement s’effectue en dollars, bien que les prix continuent à être annoncés en sucres. Et à Santa Clara, au nord de Quito, la population refuse d’abandonner le sucre.

Rosa Lima, marchande de légumes, a affirmé qu’elle continue d’accepter les sucres et qu’elle n’accepte que les billets d’un dollar, car elle craint qu’on lui remette de faux dollars. La commerçante explique que « nous continuons à annoncer les prix en sucres, parce que les gens, le dollar, ça ne leur dit rien. Presque tous demandent le prix dans notre monnaie ; c’est parce que, avant, ça allait mieux puisqu’on pouvait acheter davantage. »

Le président Noboa a déclaré lundi dernier : « Il est sorti du chapeau du prestidigitateur, il est sorti le lapin de la dollarisation ; il aurait pu sortir plus tôt ou plus tard, mais il n’y avait pas d’autre issue. » Le président a également prévenu que l’Équateur doit encore souffrir beaucoup pour pouvoir résoudre ses problèmes. « Je crois qu’on ne grandit pas si on n’a pas souffert. L’Amérique centrale a souffert, c’est pour cela qu’elle se développe. Ce pays n’a pas souffert. Ici, nous n’avons rien eu, absolument rien dans le dernier siècle qui ait représenté une souffrance pour le peuple équatorien », a-t-il ajouté.

Noboa a confirmé qu’il recevrait à Quito pendant la première semaine de mars les présidents Alfonso Portillo, du Guatemala, et Francisco Flores, d’El Salvador, deux pays d’Amérique centrale orientés aussi vers la dollarisation. La présidente du Panama, Mireya Moscoso, a aussi été invitée à la réunion ; ce pays utilise le dollar pour ses transactions internes depuis 1904. El Salvador et le Guatemala suivent le chemin de l’Équateur, tandis que le Costa Rica, le Honduras et le Nicaragua envisagent la possibilité de se dollariser.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2449.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : IPS, janvier 2000.
 
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[1Cf. Observatoire des changements en Amérique latine, Amérique latine 2000, Documentation française, page 65 et ss (NdT).

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