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DIAL 2453

GUATEMALA - Mémoire, guérison et réconciliation en revenir à l’essentiel de nous-mêmes

docteur Roberto

jeudi 1er mars 2001, mis en ligne par Dial

Une guerre a sévi au Guatemala de 1960 à 1996 (date de signature de l’accord global et définitif de paix). Elle fut particulièrement cruelle en raison de la violence extrême et des atrocités commises contre la population. Le traumatisme fut tel qu’il est pratiquement impossible de le surmonter sans un travail de guérison qui passe par la mémoire et la parole. C’est ce dont témoigne le docteur Roberto, membre du Bureau des droits de l’homme de l’archevêché du Guatemala (ODHAG), dans un entretien publié par Voces del Tiempo, n° 32 (Guatemala).


À partir de votre expérience dans les travaux du REMHI [1], que pouvez-vous nous dire des processus de guérison que vous avez remarqués dans les familles (ou certaines familles) frappées par la violence ?

Dans le travail de psychologie sociale de la guerre, il est très important de partir du fait que les personnes ont été soumises ou exposées à un degré de violence extrême et de terreur. La terreur employée par l’État était une forme de contrôle sur la société.

Les personnes en question ne sont pas malades, elles ont été exposées à une situation violente, d’une horreur extrême et pour très longtemps. Nous avons eu au Guatemala un conflit armé intérieur de longue durée - près de quatre décennies. Nous parlons de 2 ou 3 générations nées dans le contexte de la guerre. Le travail que nous menons dans le cadre de la psychologie sociale naît à la fin des années 80 et c’est dans les années 90 qu’un travail réellement systématique commence à être mené.

Mon expérience vient du Quiché. On y a entrepris un travail de réparation psychosociale, peut-être assez innovant par le souci d’appréhender le processus sur les plans politique, culturel et religieux. Je crois que c’est un travail de réparation psychosocial plutôt que de guérison qui s’est développé au Guatemala car nous savons que les gens sont brisés de l’intérieur et que les relations entre eux sont détruites. Les relations ont été distordues. Beaucoup de lieux ont disparu. La société s’est polarisée et s’est affrontée. C’est pourquoi nous voyons comme un phénomène très complexe le ravage qu’a provoqué le conflit armé intérieur à tous les niveaux, dans tous les domaines de la vie des gens.

Quels processus avons-nous constatés dans les familles frappées par la violence ?

Nous parlons de « résilience » : c’est la capacité des gens à surmonter des contextes négatifs, à s’en servir pour apprendre et à prendre appui sur eux pour construire. On utilise ce mot-là en métallurgie pour indiquer que le fer, quand il est frappé, peut se plier un peu mais revient ensuite à son état normal. Ceci avait été mis en avant à un niveau individuel dans beaucoup de cas. Presque toujours pour des enfants. Par exemple, les enfants des rues se retrouvent à un certain moment dans un cercle vicieux de mort, de drogue, de prostitution, de violence et finissent par mourir très jeunes. Mais soudain, il y a des enfants qui s’en tirent et qui arrivent à trouver un travail. D’autres saisissent une chance d’étudier. Ils s’en sortent et peuvent devenir instituteurs, médecins ou autres. Il existe des cas de ce genre.

C’est au Guatemala que l’on a parlé pour la première fois de résilience communautaire. Certaines communautés avaient été complètement détruites physiquement, moralement et psychologiquement. On pourrait penser que ces gens ne s’en remettraient jamais. Mais en revenant dans ces lieux dix ans plus tard on trouve des communautés où se sont reconstruits quelques liens sociaux et où les gens proposent des processus de développement, des processus d’organisation communautaire. Alors on se dit « que s’est-il passé là ? ». Le mal avait planifié la destruction et 15 ans plus tard nous voyons que les communautés refleurissent, avec des problèmes, mais toujours prêtes à lutter.

Il y a beaucoup de cas de communautés entières qui ont fait des pas en avant, qui ont besoin d’appui, qui ont besoin de certains éléments, parce que des blessures très profondes restent encore à guérir, bien sûr, mais on peut y voir l’espérance. C’est pourquoi nous parlons de résurrection : bien que le mal ait planifié la destruction dans presque tous les domaines, il n’a pas triomphé. C’est que les gens portent en eux-mêmes l’espérance, ils ont leurs valeurs culturelles, leurs croyances religieuses ou culturelles, qui leur ont permis non seulement de survivre mais encore de construire sur ces bases-là.

Il y a le cas très particulier d’une personne qui s’est formée avec nous. Toute sa famille avait été tuée, ses quatre enfants et sa femme. Il s’était remarié et avait eu quatre autres enfants quand j’ai cessé de le voir : cette personne mettait en place le travail de reconstruction de sa famille et de sa communauté. Lui, il souffrait beaucoup quand il dessinait ce qu’il avait vécu. C’était impressionnant, une horreur, mais il y mettait toujours un soleil, une fleur. Quand nous lui demandions : « et cela, qu’est-ce que c’est ? » il disait : « c’est l’envie de vivre, c’est l’envie que mon peuple voit toujours le soleil se lever, que pour nous la nuit ne soit plus un moment de peur mais un moment de repos. » Cette sagesse vous touche.

Encore un exemple, celui d’une communauté où nous sommes intervenus lors d’une exhumation, à San Cristóbal Verapaz. Nous étions arrivés pour l’exhumation et pour accompagner les gens. Il y avait un propriétaire qui leur fermait le portail de telle sorte qu’ils devaient faire le détour par un autre côté ; les pickups usant plus d’essence, cela leur coûtait plus cher. Là-bas, les personnes sont entrées en contact avec leurs morts. Les morts parviennent à établir avec la communauté une relation qui s’était interrompue pendant longtemps. Ce sont les morts qui reviennent et réunissent la communauté. Et c’est alors que ces gens se sont rendus compte qu’en tant que communauté ils pouvaient aller à la mairie et demander qu’on leur ouvre le chemin. À ce moment là quelque chose de très concret a changé dans la vie de ces gens : « nous pouvons nous réunir, nos morts nous convoquent, nous célébrons la vie et nous accomplissons un processus communautaire. » Nous avons vu ainsi comment des familles qui posaient beaucoup de problèmes sont devenues des familles plus fonctionnelles à travers des cheminements qui consistent à réfléchir sur le passé, rechercher leurs morts et, à certain moment, travailler sur la douleur de leur expérience. Je crois que la mémoire a beaucoup contribué à ce changement : nous devons revenir à nos racines, à nos valeurs, non pas régresser dans le temps mais revenir à l’essence de ce que nous sommes.

Quel est le rôle de la mémoire dans ce processus de guérison ? La guérison des traumatismes dus à la guerre, sans faire mémoire de ce qui s’est passé, est-elle possible ?

Elle n’est pas possible. Aujourd’hui, la mémoire est pour beaucoup de gens leur raison d’exister. Beaucoup de ceux qui ont témoigné au REMHI le disaient : « j’ai besoin de raconter ce que je vis pour que mes enfants le sachent, pour que les générations futures aient un référent, un point de référence, c’est-à-dire : cela s’est fait et cela ne s’est pas fait. » C’est un sujet illustré par un roman qui s’intitule 1984, de Georges Orwell, où le protagoniste est chargé d’effacer ce qui s’est passé. Il n’y a qu’un seul journal, le journal officiel. Donc, cette personne a accès au journal pour effacer ce qui se passe et qui peut causer des problèmes. Il doit aussi revenir sur les journaux antérieurs et effacer de l’histoire des événements qui pourraient expliquer ce qui arrive aujourd’hui, pour que les gens n’aient jamais de point de référence.

La mémoire permet d’abord une chose : recueillir les faits et tenter de les expliquer. Par exemple, nombreux sont ceux en ce moment qui ne savent pas ce qui s’est passé. Ils ne voient que les effets comme lorsqu’ils étaient en train de semer leur milpa [champ de maïs] chez eux, et soudain, un groupe armé est arrivé et a commis un massacre. Sans l’information nécessaire, ils pensent que ça a été une punition ou un châtiment de Dieu, à cause de quelque chose qu’ils avaient fait, mais ils ne savent pas expliquer ce qui s’est passé.

La façon dont la violence a été planifiée au Guatemala a produit des gens qui sont à la fois victimes et coupables. On disait : « ceux qui ont disparu ont bien dû faire quelque chose. » En plus d’être victimes, on les a rendus coupables de quelque chose, quelque chose de mal, alors qu’en réalité les gens luttaient pour la liberté, la justice, la vérité, la dignité. Le fait de disparaître en faisait des victimes et en même temps des coupables. Cela demeure dans la mémoire de beaucoup de proches des victimes : cet être qu’ils n’ont pas pu pleurer, cet être qui n’a pas eu l’occasion de bénéficier de la solidarité du peuple. C’est que, quand quelqu’un meurt normalement, de maladie, toute la communauté accourt, accompagne, dit des prières, assiste à la veillée funèbre, va à l’enterrement, prie quarante jours... Quand toute cette solidarité disparaît, les gens se sentent coupables, seuls et disent « je suis le seul à souffrir ».

Je me rappelle un exemple très fort qui s’est passé à Chipiacul, Patzún : nous assistions à la veillée des restes trouvés dans un cimetière clandestin. Quand nous sommes arrivés à la maison où nous devions être hébergés, c’était déjà l’aube, les gens avaient ouvert les cercueils et les os se trouvaient là. La grand-mère a pris le crâne de son mari et l’a montré à un enfant d’environ 7 ans en lui disant : « voici ton grand-père, c’était un homme bon, il était catéchiste. » Je crois que c’est une des choses les plus fortes que j’ai vues dans ma vie, c’est là qu’on voit que la mémoire a la capacité de réparer. Cet enfant portait le nom de son grand-père. Il dormait avec la grand-mère pour s’en occuper. C’était le substitut du grand-père, mais d’un grand-père à qui on aurait volé la dignité. Dans cette manière de réintégrer la mémoire on rendait son identité à une personne qui était morte 16 ans plus tôt. Ce sont ces petits processus de réparation, qui semblent presque triviaux et que personne ne voit, mais qui ont une profonde signification pour les gens : « nous ne sommes plus seuls, nous savons déjà ce qui s’est passé, pourquoi cela s’est passé et qui sont ceux qui l’ont fait. »

C’est alors que la mémoire ouvre aussi une possibilité pour parler de la justice. Nous ne parlons pas là des procès judiciaires ou juridiques, parce que la justice est bien au-delà d’un procès, plus encore pour ceux dont nous nous occupons, dans la mesure où les tribunaux n’ont rien ou bien peu à voir avec la justice, il me semble. C’est pourquoi les gens n’y font pas appel. Je crois que c’est là qu’intervient la mémoire : expliquer, revendiquer, fournir des références pour les générations futures... Parce que sans mémoire nous allons reproduire ce qui s’est passé, sans mémoire nous sommes condamnés à la répétition. Certains ont demandé : « pourquoi les gens se mettent-ils à interroger la mémoire historique ? Ça ne mène qu’à la vengeance. »

Nous avons tué ce mythe. Le REMHI a été publié voici deux ans, il circule un peu partout ici et depuis que la Commision de l’éclaircissement public l’a publié, il n’y a eu aucun acte de vengeance. C’est donc un mythe de penser que la mémoire implique la vengeance. Au contraire, là où le travail a été bien mené, la mémoire a rendu sa cohésion à la communauté. Donc là où l’on fait du travail de santé mentale et de transformation du conflit, nous pouvons voir que la mémoire est un point de référence et un point de départ pour la réparation.

Y a-t-il eu des cas où le processus de la récupération de la mémoire a mené à la réconciliation dans la communauté ? Quelles sont les conditions pour que les gens puissent vraiment se réconcilier ?

Je considère qu’il y a deux colonnes vertébrales ou deux jambes susceptibles de soutenir le corps de la réconciliation. D’une part, le point de vue spirituel et de l’autre celui des changements sociaux nécessaires pour que puisse se mettre en place une réconciliation véritable.

Si nous partons seulement du spirituel, du fait que l’Évangile nous invite à la réconciliation et au pardon, si nous affirmons que, sans réconciliation entre nous, il n’y a pas possibilité de réconciliation avec le Père, nous faisons peser une lourde culpabilité sur les gens. Il faut que ce soit un processus intérieur qui nous amène à nous couler dans les exemples de l’Évangile. Nous prenons presque toujours les exemples de la résurrection : le Jésus d’après la mort, celui qui apparaît aux pèlerins d’Emmaüs qui sont dans un grand tourment, celui qui apparaît aux femmes...

Nous reprenons l’idée que Jésus n’est plus là, que tout était mieux quand il était parmi nous, et que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Mais la foi nous dit que Jésus réconcilie la vie et la mort et c’est de ce point de vue qu’il est essentiel de mener une réflexion sur notre réconciliation. Si réellement Jésus est parmi nous, si réellement nous portons sa vie en nous-mêmes, nous devons être disposés à parcourir le chemin jusqu’à Emmaüs, à nous pardonner et à pardonner à ceux qui nous ont tant frappés.

Mais nous parlons en même temps d’un processus social historique qui doit en finir avec les structures de la mort. Nous pouvons dire que sur dix situations de conflits, une seule peut-être se solde par un processus de réconciliation sincère. Mais, si on ne brise pas ce cercle, il y aura plus d’affrontements que de réconciliations dans l’avenir.

Certains changements sociaux sont importants, comme l’accès à la justice, le démantèlement de structures injustes, la re-création de l’identité, le droit des gens à la vérité, le droit aux réparations. Je ne dis pas que tout cela doit se faire pour qu’il y ait réconciliation, mais il doit y avoir des situations claires à partir desquelles les gens sauront qu’ils peuvent aujourd’hui pardonner, se réconcilier et que toutes les causes de la guerre diminuent peu à peu. Je vois là les conditions indispensables pour que les gens puissent se réconcilier. C’est un énorme défi, un défi qui réclame l’engagement de tous, pas seulement celui de l’Église. Il implique que tous les secteurs de la société, y compris le gouvernement et l’armée, regardent dans la même direction et se mettent en route.

Je crois qu’après 14 ans de pratique médicale, je suis amoureux de ce que je fais. Je ne donne plus d’aspirine, je ne fais plus de piqûres, mais je crois qu’accompagner l’espérance, affronter le défi d’avancer vers ce que Mgr Gerardi propose, un Guatemala différent, font que la tâche d’un médecin devient peu à peu un travail d’artisan : un artisan de la paix, un artisan de la rencontre, de la tolérance. Il y a un défi encore plus grand mais essentiel : obtenir que le peuple lui-même devienne sujet dans la construction de sa propre histoire.

Lors d’un témoignage, les gens m’ont raconté qu’un jour, des hélicoptères et des avions arrivèrent. Ils venaient bombarder quand soudain le ciel de l’Ixcan s’est couvert de nuages et les gens ont pu s’enfuir en courant. Quand le ciel s’est à nouveau éclairci et qu’ils ont commencé à bombarder, il n’y avait plus personne. Les gens disaient : « ce jour-là les nuages nous ont tous sauvés, comme la nuée qui accompagna le peuple d’Israël dans le désert. » Certains psaumes disent : « Où es-tu mon Dieu ? » Je crois que beaucoup de gens se sont posés un jour cette question : « Où es-tu mon Dieu ? » Mais Dieu se trouve dans la vie des gens, dans leur lutte, dans leur espérance. Nous qui sommes les artisans de cette situation, nous ne pouvons qu’accompagner. Nous ne pouvons pas construire de grandes choses. Nous sommes ceux qui distribuent un baume ici, un soin là, une tape dans le dos de ceux qui sont brisés, nous pleurons avec eux si nécessaire. C’est ainsi que nous prenons part à l’histoire du peuple de Dieu.

 


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2453.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Voces del Tiempo, mars 2001.
 
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[1REMHI (Reconstitution de la mémoire historique) est le nom d’un travail effectué sous la responsabilité du Bureau des droits de l’homme de l’archevêché du Guatemala, sur les différentes formes de violence et de violation des droits pendant la guerre qui a sévi au Guatemala. Le rapport final, présenté par Mgr Gerardi deux jours avant son assassinat, a pour titre : Guatemala, jamais plus (voir en p. 4 de ce dossier) (NdT).

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