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FILM - VENEZUELA - Pelo malo (Cheveux rebelles), de Mariana Rondón (2013)

Françoise Couëdel

jeudi 12 juin 2014, mis en ligne par Françoise Couëdel

- Avec : Samuel Lange , Samantha Castillo , Beto Benites.
- Durée : 93 minutes.
- Sortie en salles (France) avril 2014.
- Concha de Oro au Festival de San Sebastián.

L’histoire pourrait se résumer à ce dialogue entre une mère et son fils :

– J’ai neuf ans et j’ai de vilains cheveux.
– J’ai trente ans et un étrange enfant.
– Si je me lisse les cheveux, ma maman va m’aimer.
– S’il continue comme ça, je vais le donner à sa grand-mère.
– Pourvu qu’elle ne m’abandonne pas.

Junior, un adorable gamin de neuf ans, vit dans un quartier populaire de Caracas, dominé par des barres d’immeubles sans grâce, avec sa mère, célibataire, et son petit frère. Sa mère, au chômage, tente par tous les moyens, même les moins honnêtes, de trouver un emploi tandis que son fils s’escrime à se défriser les cheveux pour ressembler au modèle esthétique des chanteurs en vogue sur les chaînes de télévision. Sa petite camarade préférée, une gamine boulotte, elle, aimerait ressembler à une Miss Venezuela. Pour la rentrée des classes, ils veulent tous deux se faire photographier sous les traits de ce qu’ils considèrent comme des modèles de beauté.

La mère pense sérieusement que son fils a un problème, elle ne comprend pas les raisons de son comportement qui ne correspond pas au modèle dominant qu’elle ne questionne à aucun moment. Un garçon doit faire du sport, affirmer sa virilité. Junior passe son temps à jouer à la poupée avec sa copine, se déguise, quand il va chez sa grand-mère paternelle, une originale, qui encourage les fantaisies de son petit fils. Peut-être redoute-elle qu’il devienne un dur comme l’a été son propre fils, vraisemblablement tué dans une altercation.

Les relations entre Junior et sa mère sont de plus en plus tendues. La mère manifeste peu de tendresse à son petit garçon, sans doute pour l’endurcir et compenser l’absence de présence paternelle virile. Elle ne tente pas de dialoguer avec lui, submergée par les difficultés matérielles qu’elle affronte quotidiennement et l’incapacité à comprendre le comportement de Junior. Elle consulte un psychologue pour s’assurer que son fils n’a pas de penchants homosexuels, jusqu’au jour où elle décide de le confier à sa grand-mère, lui signifiant ainsi qu’elle ne l’aime pas. C’est du moins ce qu’elle lui laisse croire.

Comment expliquer le titre du film sans connaître le contexte. La traduction du titre en français par « Cheveux rebelles », trahit ce que sous-entend l’expression « pelo malo ». En Amérique latine, cette expression qualifie les cheveux des afrodescendants, dont les cheveux crépus sont l’un des signes visibles de leur héritage génétique. Plus familièrement, on qualifie aussi ces cheveux de « pasas », raisins secs, désignations toutes deux discriminatoires, par opposition à pelo liso, les cheveux lisses, qu’admire Junior, entre autres chez sa maman.

Le slogan « Black is beautiful » n’a jamais eu cours au Venezuela qui compte pourtant dans sa population un pourcentage important de mulâtres. Il suffit de se rappeler les insultes et les caricatures qui circulaient sur les réseaux sociaux à l’encontre de Hugo Chávez, en raison de son métissage. En revanche, comment interpréter l’une des scènes du film où, en pleine rue, des chavistes se rasent le crane, en hommage à celui qui, atteint d’un cancer, a perdu ses cheveux.
Junior lui-même, à la veille de la rentrée scolaire, se rasera le crane. Pense-t-il regagner ainsi l’amour de sa mère ?

Il est difficile d’interpréter les intentions réelles de la réalisatrice. Dans une interview à La Quotidienne du Festival de Biarritz elle déclare : « Pour moi, ce film est un film de regards. Je voulais confronter le spectateur à différents points de vue, lui dire : que vois-tu ?... Le film ouvre un espace pour que les préjugés ou l’intolérance ne gagnent pas de terrain. Il [le spectateur] peut se placer du côté du regard de la mère, de l’enfant, de la grand-mère… C’est son libre arbitre ».

La réalisatrice laisse au spectateur la faculté de juger : la tendance homosexuelle de l’enfant est-elle pas avérée ? le psychologue consulté ne la confirme pas. Le désir d’identification de Junior avec les modèles esthétiques dominants, imposés par les chaines de télévision états-uniennes, les concours de beauté, très prisés au Venezuela, est une piste possible. Rien d’étonnant à ce que ce gamin de neuf ans admire ceux qui, sur scène, incarnent le succès, la danse, la joie de vivre, le font rêver, surtout lui qui vit dans un quartier déshérité et sinistre.

La réalisatrice

Mariana Rondón a fait ses études de cinéma à Cuba, à l’école de San Antonio de los Baños, et, à Paris, en cinéma d’animation.

Dans Cheveux rebelles, Mariana Rondón, pour la seconde fois, se place à hauteur d’enfant, comme elle l’avait fait dans Cartes postales de Leningrad (2009). Elle amenait alors le spectateur à vivre, à travers le regard d’une petite fille, l’attente angoissée du retour de ses parents, engagés dans la guérilla des années soixante. Dans ce film, les éléments autobiographiques étaient évidents.

Elle est issue d’une famille qui a participé activement à la vie politique nationale. Son grand-père fut l’un des fondateurs du parti communiste vénézuélien, en 1931, et son père participa, dans les années soixante, aux mouvements de guérilla des Forces armées de libération nationale.

Elle a fondé, avec d’autres cinéastes latino-américains, une société de production, Sudaca Films, pour soutenir la création cinématographique.

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