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DIAL 3294

CHILI - Le pillage de l’écosystème marin

Paolo Moiola

jeudi 11 septembre 2014, mis en ligne par Dial

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Dans l’article d’Alberto Acosta sur « Extractivisme et Néoextractivisme », publié dans le numéro de juillet 2014, l’auteur précise qu’il utilise le terme « extractivisme » pour « désigner les activités qui prélèvent de grosses quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou le sont d’une manière limitée) » mais sont surtout destinées à l’exportation. Il ajoute que « l’extractivisme ne se limite pas aux minerais ou au pétrole. Il existe également un extractivisme agricole, forestier, et même de la pêche ». Ce texte de Paolo Moiola constitue une bonne illustration de ce dernier point : l’élevage industriel du saumon sur l’île de Chiloé, au sud du Chili, réalisé le plus souvent par des entreprises norvégiennes, canadiennes ou japonaises qui en empochent les bénéfices, est destiné aux marchés des pays du Nord global. Les déséquilibres économiques et sociaux engendrés et les dégradations du milieu naturel ne sont, elles, pas exportées [1]… Article publié par Noticias Aliadas le 18 juin 2014.


L’élevage industriel du saumon a entraîné de graves conséquences sur la faune ichtyologique et la pêche artisanale.

C’est en juin 1834, dans le petit port d’Ancud, à Chiloé [2], dans la région des Lacs, que jeta l’ancre le Beagle, un voilier de l’Armada royale britannique qui avait à son bord un jeune naturaliste anglais qui allait devenir célèbre, Charles Darwin. Ancud est le premier village situé après la traversée du canal de Chacao. Depuis l’époque de la visite de Darwin c’est resté un port relativement tranquille. Ce qui a changé radicalement en presque deux siècles — en pire — c’est l’écosystème, aussi bien terrestre que marin.

Quelques embarcations sont amarrées dans le port, en majorité des barques à moteur. En général, l’équipage de chaque embarcation se compose de quatre hommes : trois qui plongent et un qui reste à bord. D’autres bateaux viennent de rentrer au port et déchargent rapidement des sacs pleins de fruits de mer qui sont pesés immédiatement.

Alejandro Meda est le principal acheteur des produits de la pêche d’Ancud. « J’achète tout ce qui arrive au port, dit-il, les fruits de mer ou la gigartine de Skottsberg (une espèce d’algue), comme vous pouvez le voir dans ce camion. Il y a une forte demande, surtout à l’étranger. Les États-Unis, par exemple, achètent des quantités importantes. Les eaux d’Ancud ne sont pas très riches. Pour pêcher autre chose, il faut aller en haute mer là où se trouve le merlu ».

Meda est commerçant et donne l’impression de bien connaître le métier, mais il brosse un panorama pessimiste de la situation de la pêche.

« La mer ne donne pas beaucoup car elle a été surexploitée. Il fut un temps où les bateaux rentraient chargés de poisson. Maintenant ils rentrent avec de bien plus petites quantités, peut-être le tiers de ce qu’on pêchait avant. C’est ce qui explique que le nombre des pêcheurs qui pratiquent la pêche artisanale diminue. Il n’est pas nécessaire de faire une recherche très poussée : il suffit de voir que le nombre de bateaux dans le port diminue constamment » explique-t-il.

Une loi qui privilégie la pêche industrielle

Dans les entrepôts du port s’entassent des sacs de moules qui paraissent énormes. Néanmoins, Meda affirme que« la quantité a diminué drastiquement au cours des dernières années. Durant cette période, les prix ont doublé en raison de la grève contre la nouvelle loi sur la pêche ».

Selon la majorité des petits pêcheurs artisanaux, la loi votée en février 2013, loin d’assurer la pérennité de l’activité, contribue au contraire à favoriser les entreprises de pêche industrielle.

Face au quai du petit port de Dalcahue, à quelques kilomètres de Castro, la plus grande ville de Chiloé, Víctor tient un petit étal de moules installé à deux pas de sa porte. C’est un pêcheur artisanal, mais les moules qu’il vend, ce n’est pas lui qui les a pêchées.

« Mon bateau est là », dit-il, en indiquant la direction de la plage. Víctor nous parle du saumon et des dommages causés par sa production intensive. Depuis la crise de 2007, due à la propagation du virus de l’anémie infectieuse qui a dévasté les élevages de saumon, les entreprises — presque toutes norvégiennes, canadiennes ou japonaises — ont licencié des milliers de travailleurs. « Actuellement la production est en hausse, mais les problèmes subsistent. Pour commencer, à cause de l’usage scandaleux des antibiotiques », dit Víctor.

Les installations d’élevage de saumons sont des structures flottantes, installées en pleine mer, constituées de citernes délimitées par des filets, appelées radeaux-cages, dans lesquelles on élève et engraisse les saumons. Dans ces installations, on place des sacs d’aliments pour l’engraissement des poissons, mais aussi des sacs d’antibiotiques prêts à être jetés à l’eau. Ces« fermes à saumon » ont des conséquences néfastes. D’énormes quantités d’aliments, de substances pharmaceutiques et de déjections se dispersent dans l’eau et ont des effets dévastateurs sur l’écosystème marin.

On estime qu’en 2013 l’élevage industriel du saumon, au Chili, a utilisé entre 150 et 230 grammes d’antibiotiques par tonne de saumon produit. Dans les élevages industriels norvégiens et canadiens la moyenne normale se situe entre 5 et 50 grammes par tonne.

Les problèmes sanitaires subsistent

À Castro, Mauricio Muñoz, journaliste du quotidien La Estrella, confirme les propos de Víctor : après la crise, « les élevages de saumon ont repris le travail. Les contrôles sont beaucoup plus stricts que par le passé, mais la menace de problèmes sanitaires est toujours présente ».

Le Chili est le second producteur mondial de saumon, derrière la Norvège. La demande de ce produit est en croissance constante et, par conséquent, l’activité de la salmoniculture répond aux exigences du marché. Un secteur qui brasse plusieurs milliards de dollars ne s’embarrasse pas de problèmes environnementaux ou sanitaires, aussi graves soient-ils.

Comme c’est presque toujours la règle quand on donne carte blanche à l’économie de marché, la question de l’élevage du saumon est devenue une lutte entre pauvres, dans ce cas précis, entre les travailleurs des élevages de saumon qui défendent le secteur et les pêcheurs artisanaux.

« Je comprends les uns et les autres », déclare Muñoz. « D’un autre côté, quand on répand dans la mer des quantités d’aliments artificiels pour engraisser les saumons, on pollue l’eau. Et l’effet domino est inévitable. »


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3294.
- Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 18 juin 2014.

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[1Nous utilisons la règle de l’accord de proximité.

[2L’île de Chiloé se trouve au sud du Chili au large de Puerto Montt, la capitale de la région des Lacs — note DIAL.

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