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DIAL 2902

AMÉRIQUE CENTRALE - Plongée au cœur de l’exode migratoire à la frontière mexicaine, deuxième partie

José Luis González, sj.

vendredi 1er décembre 2006, mis en ligne par Dial

Les différents pays européens s’efforcent de durcir leur appareil répressif pour tenter de freiner les flots migratoires au départ des pays pauvres du Sud. Les États-Unis font de même, avec de nouvelles mesures législatives et la construction d’un mur le long de leur frontière. Ce texte observe le phénomène depuis l’autre côté, au tout début du périple des migrants. Pour les migrants centroaméricains dont la destination finale est les États-Unis, le franchissement de la frontière mexicaine est une des premières étapes. José Luis González, qui a séjourné dans la localité d’Arriaga, au Chiapas, décrit la situation des migrants de passage par le village. Cet article constitue la deuxième partie du texte. La première partie a été publiée dans le numéro de novembre de DIAL. Texte original paru dans le numéro de juillet 2006 de la revue nicaraguayenne Envío.


La « pastorale du chemin de fer » en attendant le train

Ce que j’ai le plus aimé, c’est la « pastorale du chemin de fer » : j’entends par là les moments passés avec les migrants sur la voie en attendant leur train. Vu qu’il s’agit d’un train de marchandises, personne ne sait quel jour ni à quelle heure il va passer. En fait, il arrive un train tous les deux ou trois jours. Il est important de rester près de la gare pour les guetter. Des groupes se forment, d’abord petits, puis de plus en plus gros. Certains jours, j’ai vu entre 400 et 500 personnes près des voies. Et plus loin, vers le cimetière, d’autres migrants se cachent, beaucoup plus nombreux encore. Ils restent là toute la nuit parce que le train peut se présenter à une heure où on ne l’attend pas. Ceux qui ont séjourné à la Maison constituent habituellement un groupe que j’appelle « groupe hégémonique ». On les distingue même aux chemises blanches données par la Maison.

Là, pendant que je suis sur la voie avec eux, je reconnais le parler et la façon d’être des gens de nos pays centroaméricains. Ce sont des gens francs, très vivants : toujours la plaisanterie à la bouche, toujours à parler politique, football, superstitions… Et comme je suis là, moi « le père », ils se mettent à poser des questions sur la religion. Je suis un peu gêné de devenir leur centre d’attention et de devoir répondre sur tant de sujets. Mais peu à peu je distingue les préoccupations de la religiosité « de base » chez un auditoire mêlé d’évangélistes et de catholiques. C’est vrai ce qu’on raconte dans le Da Vinci Code ? Est-ce que vous savez exorciser ? Avez-vous déjà vu des personnes avec la tête qui tourne sur elle-même comme dans le film L’Exorciste ? Je suis évangéliste mais la croix que j’ai accrochée à mon poignet a plus de pouvoir que celle que vous portez au cou. Pourquoi les prêtres ne se marient-ils pas ? C’est vrai que le pape Jean-Paul II était comme un dieu ? Croyez-vous que l’eau bénite a un pouvoir ? Et les questions n’en finissent pas.

Partager le pain, la parole et l’amitié

Du coup, j’essaie de les amener à ce qui est pour moi l’essentiel : le Christ et le Royaume des cieux, le besoin d’union et de solidarité, la nécessité de suivre les pas du Christ en se rappelant qu’il fut un migrant dès sa naissance, de profiter de la migration non seulement pour changer de pays mais aussi pour changer son cœur pour qu’il brûle comme celui des disciples d’Emmaüs lorsqu’ils rencontrèrent le Christ en chemin. Un évangéliste du Guatemala me raconte : « Un pasteur réputé de la capitale, qui gagne une fortune, n’aime pas discuter avec les gens parce qu’ils sentent mauvais, alors que vous, vous êtes là assis avec nous pour nous écouter ».Un autre évangéliste me dit que c’est la première fois qu’il voit un prêtre d’aussi près et me remercie, tout ému.

D’un côté, je me sens honteux en voyant que ma seule présence auprès d’eux les fait s’exprimer ainsi, mais, d’un autre côté, il me semble que je leur rends service et que je les aide. Certains promettent que, quand ils seront arrivés aux États-Unis, ils enverront de l’argent pour soutenir la Maison du migrant.

La vérité est que cette Maison leur est d’une grande aide. Moins du fait des repas, du lit, de la douche ou des médicaments qu’ils y trouvent que par la découverte qu’il est possible de partager le pain, la parole et l’amitié. Presque tous les après-midi, il y a prière et célébration de la Parole du Christ dans la Maison. Et, chacun à son tour, ils se chargent de préparer les diverses pastorales de la paroisse.

La route de tous les dangers : chutes du train, la « migra », les maras

Une fois parvenus à se hisser dans le train, ils rencontrent toutes sortes de dangers. Le premier, c’est le risque de tomber du convoi dans un moment d’inattention, en montant dans le wagon ou après s’être endormi. Julio Palencia, de Tegucigalpa, vit dans la Maison depuis un mois. Il est tombé en essayant de grimper dans le train et une roue lui est passée sur le bout de la chaussure. Il n’a rien senti, il a seulement vu du sang jaillir du tennis. Quand on le lui a retiré, il a fallu l’emmener à l’hôpital. Il a été amputé du pouce et il attend de guérir pour refaire une tentative. Il y a quelques jours, pendant la nuit, il s’est arraché lui-même le dernier morceau d’os qui dépassait et le gênait, et m’a demandé de prendre quelques photos de son pied et de les envoyer par Internet à sa famille qui pense que la chose est plus grave.

Autre danger : les extorsions pratiquées par les « matraqueurs » chargés de protéger le train, ou par les employés du service de sécurité privé de la société de chemins de fer. Viennent ensuite les postes de contrôle de la police et de la « Migra ». Quelques Honduriens qui avaient quitté la Maison sont revenus trois jours plus tard en racontant que des individus ayant revêtu l’uniforme bleu de la police sectorielle, municipale ou auxiliaire, et conduit tous les voyageurs dans les fourrés pour les dévaliser.

Les maras [1] représentent le principal danger. Un groupe important de la MS, la Mara Salvatrucha, monte parfois à bord du train dont ils prennent le contrôle. Pour eux, la violence ne connaît pas de limite. Cet ancien conducteur de la ligne 101B, salvadorien, raconte, avec le geste de quelqu’un qui préférerait oublier, que, lors d’une attaque passée, les agresseurs ont tiré à terre un migrant agrippé parmi d’autres à un wagon. »Les roues lui sont passées sur le corps ; il a littéralement éclaté et le sang nous a giclé dessus. »

Quelques-uns appellent le train « la Bête ». Les wagons sont couverts de graffitis. Sur l’un d’eux est peint en gros caractères le « numéro de la Bête » : 666 [2].

Solidarité dans le groupe

Mais de nombreux signes d’espoir éclairent aussi ce pèlerinage massif.

- La solidarité entre Centroaméricains

Certains migrants arrivent seuls mais, généralement, ils sont en groupe. Le groupe se forme parfois en cours de route, ou même dans la Maison du migrant. Les Honduriens, Salvadoriens et Guatémaltèques se mélangent. Les « Nicas » arrivent le plus souvent groupés du Nicaragua, et ceux qui voyagent seuls s’intègrent facilement à n’importe quel groupe. Ils se prêtent de l’argent pour téléphoner, ils se promettent de rester unis face aux mareros [3], ou bien ils préparent ensemble leurs plans de voyage en étudiant la carte du Mexique.

- La solidarité des Mexicains

La Maison du migrant reçoit des dons de la population d’Arriaga et la paroisse organise des collectes parmi les fidèles. J’ai pu voir que ceux qui habitent près des voies ne refusent jamais leur eau à ceux qui leur en demandent, et certains leur donnent même à manger. De temps en temps, une voiture arrive près de la voie, des gens en descendent avec une marmite et distribuent du café à la ronde. Plus loin, vers Córdoba, les femmes du village La Patrona sont renommées : elles préparent et distribuent des sandwiches aux voyageurs lors du passage du train.

L’Église n’est pas en reste. Les Maisons du migrant qui parsèment le chemin appartiennent majoritairement à l’Église catholique : il y en a une à Tecún Umán, deux à Tapachula, plus celles d’Arriaga, d’Oaxaca, d’Acayucan, d’Orizaba (qui a fermé), de San Luis Potosí… De plus, certaines paroisses ouvrent les portes de leur église aux voyageurs pour la nuit. Mais les migrants ont parfois des mots durs sur les curés de certains villages qui préfèrent les ignorer et qui tiennent des propos méprisants à leur endroit.

Encore plus loin, on trouve des Maisons du migrant à la frontière septentrionale, à Mexicali, Monterrey, Ciudad Juárez, Tijuana... Les unes sont tenues par des missionnaires scalabriniens et, d’autres, comme celle d’Arriaga, sont des maisons diocésaines ou paroissiales. A Tapachula, un des deux établissements est géré par doña Olga.

Les migrants se plaignent des règles trop strictes existant dans d’autres maisons, notamment dans celle de Tecún Umán, où il est interdit de sortir de sa chambre. En revanche, ils se plaisent dans celle d’Arriaga car ils peuvent en sortir et même aller se promener dans le village en toute liberté. Qui plus est, le père Heyman a exigé de la « Migra » qu’elle laisse tranquilles les migrants se trouvant dans sa rue, et il est intervenu auprès du maire pour que la police municipale leur montre du respect. Dans certaines localités, la police municipale soutire de l’argent aux migrants en les menaçant de les dénoncer à la « Migra ».

Quinze maisons dans sa vie

« Terre et liberté », tel est le nom de la colonie qui s’est créée, comme une invasion en bord de mer, à Ciudad del Carmen (Campeche) [4]. José Juárez est venu s’y installer avec sa famille. Catéchiste q’anjob’al originaire de Santa Eulalia (Huehuetenango) [5], il a travaillé à Santiago Atitlán avec le père P. Stanley Rotter, mort assassiné. Il a ensuite déménagé à Ixcán [6] en 1975, où il a secondé le père Guillermo Woods, abattu dans son avion par l’armée en 1976. Il s’est réfugié en 1982 au Chiapas et à Campeche pendant la guerre [7], il est retourné à Ixcán après la paix et, en 1997, pendant les journées de troubles que l’on a connues à Pueblo Nuevo avec la démobilisation de la guérilla, il nous a défendus, deux autres jésuites et moi, contre les éléments les plus violents. Mais la terre ne produit rien, et différents problèmes familiaux, de santé et économiques l’ont contraint à entrer dans le rang des « repentis » qui reviennent depuis quelques années du Guatemala au Mexique. Une de ses filles est l’héroïne du dernier livre de Ricardo Falla, Historia de Alicia.

Dans la nuit du 16 avril, dimanche de résurrection, alors qu’il était déjà très tard, j’ai demandé à José, au beau milieu de la conversation, de nous dire combien de maisons il avait construites dans sa vie. Quinze, a-t-il compté. Quinze maisons.

La dernière, là où il habite maintenant, située à 40 mètres d’une mer battue par les ouragans, est faite de contreplaqué et de bouts de planches. Il est obligé d’acheter de l’eau à un camion-citerne qui passe plusieurs fois par semaine. Cette maison, la quinzième, est un symbole des affres de l’existence qu’il a menée jusqu’à trouver, enfin, « terre et liberté »… Mais ce ne sont que des mots, car le sol de sa maison n’est pas de terre mais fait du sable de la plage, par lequel les crabes de mer entrent parfois dans la maison. Pas de liberté non plus, vu que, pour décrocher un travail, il droit produire un faux acte de naissance disant qu’il est mexicain. Après s’être battu une vie entière pour sa famille, il continue à espérer pouvoir se reposer sur une terre qui lui appartiendra, sortir de chez lui et lever les yeux, libre, vers cet horizon sur lequel se dessine au couchant le vol des mouettes.

Certains s’en sortent, d’autres non

Après avoir quitté les migrants d’Arriaga, j’ai passé trois semaines auprès des ex-réfugiés guatémaltèques de Campeche et Quintana Roo. Le plus surprenant est le nombre de gens d’Ixcán qui sont revenus au Mexique ces dernières années. Certains s’en sortent bien, d’autres très mal. A Cancún, au Foyer de la femme, nous avons rencontré une jeune de 15 ans originaire d’Ixcán. Elle avait été contrainte de se prostituer. Un client l’emmena vivre avec lui mais, au bout de deux mois, découvrant qu’elle était enceinte, il la jeta carrément à la rue. Le terme de sa grossesse approche et elle a eu la chance de trouver ce foyer, qui est tenu par des religieuses

Nous avons entendu parler d’autres jeunes filles d’Ixcán, mineures, qui travaillaient dans des bars. Dans la prison, nous avons rendu visite à un jeune de Pueblo Nuevo. Jusque quelques jours auparavant, cinq jeunes étaient détenus injustement, accusés d’avoir mis-à-sac des magasins pendant l’ouragan de novembre. Dans les faubourgs de Cancún, nous sommes allés voir une famille d’Ixcán qui vivait dans une pièce minuscule.

D’autres s’en sortent très bien. Dans les camps de Quintana Roo (Maya Balam, Kuchumatán et La Laguna), les terres sont cultivées à l’aide de techniques d’irrigation. Dans ceux de Campeche (Quetzal Edná, Laureles, Maya Tecún), on trouve des terres très productives et des cultures non traditionnelles qui se vendent très bien (pepitoria [8], arachide), ainsi qu’une grosse production de miel. Une journée de travail aux champs se paie 100 pesos.

Le plus intéressant, c’est d’être à proximité des chantiers de construction pour des « petits boulots » à Cancún et sur la Riviera Maya (Majahual, Playa del Carmen, Cozumel, Xcaret), outre que, de là, on dépense moins pour aller dans le Nord. Plusieurs campements ont construit une église avec leurs propres moyens. Des Guatémaltèques continuent d’arriver. À Los Laureles, 700 nouvelles parcelles sont en train d’être aménagées.

Un horizon inaccessible

C’est que les gens continuent d’affluer en quête de terre et de liberté. Pour les pauvres, c’est un horizon qui paraît inaccessible, comme celui de la mer. Dans l’immédiat, l’horizon se limite aux voies de chemin de fer qui acheminent les migrants, ces deux rails qui semblent se rejoindre au loin.

En attendant que l’heure de cette terre et de cette liberté arrive, ces rails sont joints par les traverses, par ceux qui se battent pour leurs rêves, comme José Juárez. Avant de le quitter, il m’a demandé de prier ensemble et de bénir sa quinzième maison. La Parole de Dieu fut : « Qu’est-ce qui nous détournera de l’amour de Dieu ? La tristesse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? » C’était le matin du lundi de Pâques. Comme les Hébreux poursuivis par les Égyptiens et arrivant face à la mer Rouge, attendant que Dieu se manifeste et ouvre un nouveau chemin vers la terre promise et la liberté, nous écoutions le murmure des vagues et du vent faisant clapoter les eaux.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2902.
- Traduction : Gilles Renaud pour Dial.
- Source (espagnol) : Revista Envío, numéro 292, juillet 2006.

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[1Les maras sont des bandes de jeunes. Leur nombre s’est multiplié en Amérique centrale ces dernières années. Voir DIAL 2831.

[2Chiffre attribué à la Bête dans le livre de l’Apocalypse.

[3Membres des maras.

[4Au sud de la péninsule du Yucatán, au Mexique.

[5Au Guatemala.

[6Ixcán et Santiago Atitlán se trouvent aussi au Guatemala.

[7Le Guatemala a été le théâtre d’une longue et sanglante guerre civile (1960-1996).

[8Plante à graine cultivée au Guatemala, souvent en association avec le maïs.

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