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DIAL 3379

MEXIQUE - Semences autochtones et liberté des peuples

Verónica Villa Arias

lundi 4 juillet 2016, mis en ligne par Dial

Nous consacrons les trois premiers textes de ce numéro de juillet à la question des semences, à la fois enjeu central pour le maintien de pratiques agricoles autonomes et objet d’assauts de la part des multinationales de l’agrobusiness pour qui elles représentent une opportunité très intéressante de profit. L’autrice, Verónica Villa Arias, est membre du Groupe ETC [1]. Son texte a été publié dans le numéro 512 (avril 2016) de la revue América Latina en Movimiento intitulé « Sur les chemins de la souveraineté alimentaire ».


« Nous, gens de la campagne, nous préoccupons d’avoir de l’eau, du maïs, des haricots et des légumes, plus que d’autres choses. La culture moderne veut nous mettre dans la tête que les appareils électroniques doivent faire partie de notre vie, mais ce n’est pas vrai, parce que si nous n’avons pas de quoi nous nourrir mais que nous avons un téléphone portable, à quoi cela sert-il ? Nous ne pouvons pas nous nourrir d’une tranche de téléphone. En revanche avoir notre maïs, nos haricots, nos courges, nos quelites [2], cela nous aide et nous alimente, nous permet d’avoir une meilleure santé et, quand tu es en bonne santé, tu n’as pas besoin de te soucier d’avoir de l’argent pour aller chez le médecin. »

C’est ainsi que Josefina Santiago résume la lutte sans fin des paysans mexicains du sud du pays qui conservent l’infinie diversité des semences autochtones des milpas [3] de subsistance autonome. C’est une critique à la modernité, à la perte de l’identité et de la santé, et à la dépendance à l’argent. Si des millions de paysans peuvent se dresser avec autant de fermeté face à la réalité actuelle, c’est parce qu’ils conservent les semences autonomes de leurs cultures vitales.

Les gouvernements insistent sur le fait que le monde rural doit être moderne, que le manteau de la production industrielle doit couvrir les moindres recoins agricoles du monde. Qu’il est indispensable de réguler ou d’interdire les échanges « archaïques » de semences qui se font en marge du marché, sans transactions monétaires ! Qu’il faut utiliser des semences « améliorées », plus intelligentes que les agriculteurs et que la nature elle-même.

Au Mexique, depuis 2007, il existe une loi sur les semences qui oriente les recherches et les aides vers les débouchés commerciaux, définit des directives politiques en faveur de la « compétitivité », totalement étrangères à la logique paysanne, et requiert de dresser un « inventaire national des variétés végétales » d’une grande sophistication technique. Pour posséder des semences, dit l’article 34, il faut être producteur agréé ou acheteur. L’échange ou le don de semences est interdit [4]. Les milliers d’échanges libres de semences autochtones doivent être soumis au contrôle défini par le chapitre « Inspection et surveillance » du règlement, qui décrète que tous ceux qui ont un rapport avec « la production, la reproduction, le stockage, le commerce et le bénéfice des semences » doivent permettre l’inspection de leurs activités et fournir, sur demande, des informations spécifiques [5]. Parmi ceux qui ont participé à sa rédaction figurent des représentants des plus importantes transnationales du commerce agricole qui suivent les directives de la Internationale Seed Federation [6], organisme créé pour garantir les bénéfices des entreprises.

En dépit de cette loi, qui n’a pas réussi à s’imposer car ce n’est pas un décret qui peut venir à bout de la persévérance des paysans à maintenir leur mode de vie, au Mexique, on sème et récolte 23 millions de tonnes de maïs. Plus de 60% de ce maïs (presque 14 tonnes) vient du sud rural, où pratiquement toute la terre est en propriété collective, et les semences prélevées sur les récoltes. De ce total de maïs paysan, plus de sept millions de tonnes sont destinés à la consommation des communautés et ne passent pas par le marché [7]. C’est du maïs cultivé en même temps que tomates, haricots, courges, piments, chayottes, amarante, plantes médicinales, agaves, nopals, agrumes, café, cacao, arbres fruitiers, tubercules, apiacées, radis et oignons. Les abeilles et leurs ruches assurent la pollinisation et participent du cycle naturel [8]. Animaux et saints patrons sont aussi conviés aux récoltes. Elles doivent aussi permettre d’organiser des repas à l’occasion des assemblées et autres occasions politique importantes. Ainsi, l’autonomie de milliers de communautés paysannes pour organiser leurs destins ou affronter les problèmes est possible grâce à la récolte de variétés de maïs et d’autres cultures qui leur sont propres. Défendre les semences autochtones revient à défendre les possibilités tangibles d’une indépendance qui défie non seulement le marché mais aussi l’usage de l’argent. Et c’est terriblement subversif.

Pour les corporations, le maïs, avec ses potentialités infinies, est un butin industriel. On peut en faire du combustible, des huiles, des édulcorants, du fourrage, des textiles, des colles, des plastiques (ou un aliment). Cela, à condition qu’il soit homogénéisé, semé en monoculture et qu’on détruise son intégrité génétique. L’agriculture industrielle crée un maïs anti-communautaire, un simple produit qui ne pourrait pas survivre au milieu des haricots, des courges, et encore moins au milieu des femmes, des enfants, des vieillards, des poulets et des abeilles. Inonder de ces maïs « améliorés » les communautés du Mexique est une stratégie de discapacitation : conjointement à l’accaparement et la privatisation des semences autochtones on rompt l’équilibre qui permet d’affronter les aléas climatiques, on cesse de comprendre les étoiles, on brise les relations entre les plantes et les humains, on perd la confiance en notre propre histoire, on ouvre des abîmes insondables entre les peuples, les cultures et les terres. L’agriculture ancestrale et ses pratiques communautaires de préservation peuvent se trouver menacées.

Si on se place dans la perspective du profit, tous ces maux sont des investissements : il faut faire disparaître l’autonomie alimentaire pour que, de cette façon, les communautés puissent devenir de simples réserves de bras bon à tout faire. Sans cultivateurs ni cultures les territoires se retrouvent à la merci du pillage et de l’expropriation.

Résistance silencieuse

La défense des semences autochtones n’est pas un choix culturel des communautés, c’est la défense de leur avenir. Ce ne sont presque jamais des mobilisations de masses. Elle a lieu au sein des assemblées et dans le quotidien des parcelles, où des semeuses comme Josefina reconstruisent en partant de zéro la matière organique détruite par les décennies de la Révolution verte. Elles s’appliquent à désintoxiquer les sols, affinent la sélection des semences, concilient les conflits entre herbes, insectes et cultures, renouvellent les équilibres entre milpa, communautés et forêts. Elles réapprennent à réfléchir hors des paramètres des extensionnistes. Elles récupèrent la capacité de produire de quoi se nourrir sans demander d’autorisation.

Sans bruit et sans relâche, on rédige des statuts communautaires qui interdisent l’usage des semences étrangères, la bioprospection, l’implantation du maïs transgénique. On échange des techniques utiles, récupère des variétés oubliées, on prête attention à ceux qui ont une longue expérience agricole, analyse les nouvelles lois, tisse des réseaux nationaux pour alerter contre les attaques à venir : l’État mexicain a décrété en 2014 que la production énergétique était prioritaire par rapport à la production d’aliments [9]. En même temps que la défense des semences, on s’oppose à l’extraction minière, défend les rivières, rejette les programmes du gouvernement et les « consultations informées », les constructions de routes et les mégaprojets imposés. Tout cela en même temps parce que la vie ne se défend pas par morceaux.

Au nombre des assauts auxquels doivent faire face chaque jour les paysans mexicains qui cultivent à partir de leurs propres semences, il y a la possible autorisation du maïs transgénique. Les expérimentations faites par les entreprises et leurs demandes d’autorisation qui pourraient aboutir à l’approbation de la commercialisation de cette semence sont en négociation depuis 2009. Elles ont été suspendues au nom du principe de précaution en 2013, sous la pression des peuples, des communautés et de très larges secteurs de l’opinion publique, représentés par une Plainte collective qui exige que soient « refusés les autorisations de vente ou d’ensemencement de maïs transgénique dans tout le pays » en invoquant le droit à l’alimentation, à la santé et le respect des droits des peuples autochtones. À ce jour, cette plainte, qui n’a pas encore fait l’objet d’un jugement, a résisté à plus de 100 recours judiciaires de la part des autorités mexicaines en charge de l’agriculture et de l’environnement ainsi que des entreprises multinationales les plus puissantes de l’agrobusiness : Monsanto, Pioneer, Syngenta et Dow.

La nouvelle menace est l’Accord de partenariat transpacifique (TPP pour son sigle en anglais) qui obligera le Mexique à adopter l’implacable législation supranationale qui promeut les brevets sur les variétés végétales, l’UPOV91 (Union pour la protection des obtentions végétales), instrument conçu spécifiquement pour criminaliser les semences autochtones.

Les semences sont des nœuds de relations, des croisées de chemins, des synthèses d’histoires, des points de départ. Et celles de cette dure époque de guerre contre l’autosubsistance se montrent très combatives. Dans des parcelles de plus en plus nombreuses on parle de variétés qui sont « revenues » comme si, des fins fonds de l’histoire, resurgissaient les héros de nos peuples. La production autonome d’aliments, plus encore, la reproduction des peuples selon leurs propres critères s’opposent à un système qui met en péril l’existence de la planète toute entière. Une guerre infiniment inégale dans laquelle les combattants les plus faibles sont l’unique espérance d’un avenir pour tous. Il ne faut jamais oublier que, de nos jours, l’agriculture paysanne et l’agriculture indépendante dans les villes produisent les aliments qui nourrissent l’immense majorité de l’humanité [10]. Et cela parce que les semences autochtones continuent à exister.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3379.
- Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
- Source (espagnol) : América Latina en Movimiento, n° 512, avril 2016, p. 9-11.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[1Le Groupe d’action sur l’érosion, les technologies et la concentration se consacre à la conservation et la promotion de la diversité culturelle et écologique et aux droits humains. Il promeut le développement de technologies socialement responsables en direction des groupes de populations marginalisées – NdT.

[2Le mot « quelite » vient du náhuatl « quílitil » et désigne, dans la zone centrale du Mexique, les plantes sauvages au feuillage comestible – NdT.

[3Espaces de culture conjointe de trois plantes compagnes, souvent la courge, le maïs et le haricot grimpant – note DIAL.

[4GRAIN, 2010, « Leyes para acabar con la agricultura independiente ». https://www.grain.org/es/article/entries/4109-leyes-para-acabar-con-laagricultura-independiente.

[5Ley federal de producción, certificación y comercio de semillas de México [Loi fédérale de production, certification et commerce de semences du Mexique]. http://www.diputados.gob.mx/LeyesBiblio/regley/Reg_LFPCCS.pdf.

[6GRAIN, op. cit.

[7El Surco, publication du Centro de Estudios para el Cambio en el Campo Mexicano (CECCAM), avril 2012, p. 10. http://mapserverceccam.org/tfc/Documentos/El_Surco_1.pdf.

[8Pour d’autres détails sur la milpa et la culture conjointe des trois sœurs (courge, maïs, haricot grimpant) voir notamment DIAL 3298 - « Terre, terre natale, territoire » – note DIAL.

[9Analyse de Luis Hernández Navarro, 17 juin 2014. http://www.jornada.unam.mx/2014/06/17/opinion/015a1pol.

[10Groupe ETC, 2013, Con el caos climático ¿Quién nos alimentará : la cadena industrial de producción de alimentos o las redes campesinas ? http://www.etcgroup.org/sites/www.etcgroup.org/files/web_quien_nos_alimentara_con_notas.pdf.

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