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DIAL 3391

MEXIQUE - la triple journée de Miriam, ouvrière de maquila, mère célibataire, engagée dans la lutte

Flor Goche

jeudi 24 novembre 2016, mis en ligne par Dial

Il y a quelques années, DIAL s’était largement fait l’écho des conditions de travail imposées dans les maquilas [1], ces usines de sous-traitance situées notamment de l’autre côté de la frontière des États-Unis, ainsi que des luttes des personnes qui y sont employées [2]. Le témoignage de Miriam, qui travaille dans une maquila produisant des cartouches d’encre Lexmark, nous donne l’occasion d’y revenir. Texte de Flor Goche, paru le 2 mars 2016 sur le site de Desinformémonos.


Miriam Delgado est une mère célibataire : elle a deux enfants adolescents, de 17 et 18 ans, tous les deux lycéens. Les 105 pesos qu’elle gagne chaque jour pour huit heures et demie de travail dans une maquila ne suffisent pas à couvrir les besoins les plus élémentaires de sa famille.

Avec ces quelques sous, gagnés en participant à l’assemblage manuel de jusqu’à 1800 cartouches d’encre de la marque Lexmark par jour, c’est à peine si cette femme de 37 ans arrive à acheter de quoi garnir un peu le garde-manger, juste le minimum pour survivre.

La situation de Miriam, originaire de Coahuila, n’est qu’un exemple de l’aspect dérisoire de l’exigence constitutionnelle à la lumière de la réalité. Selon l’article 123 de la Carta Magna mexicaine, un salaire minimum devrait suffire à satisfaire les besoins normaux d’un chef de famille dans le domaine matériel, social et culturel, et permettre d’assurer l’éducation obligatoire des enfants. Dans les faits il n’en va pas ainsi, même en faisant preuve de la plus grande ingéniosité.

Si elle veut régler la totalité des dépenses du foyer et assurer l’éducation de ses deux enfants, Miriam doit fournir plus d’une journée de travail. À son travail à l’usine Lexmark, située à Ciudad Juárez, dans l’État de Chihuahua, s’ajoutent celui de maîtresse de maison et la vente sur catalogue de divers produits, comme des chaussures et des cosmétiques. Ce n’est qu’ainsi, avec une triple journée, qu’elle peut faire face à certaines dépenses. Pour d’autres, comme pour consommer de l’eau potable ou réparer les fuites des toilettes de la maison où elle vit, c’est juste impossible.

Quand la chance est avec elle, Miriam peut ajouter à son salaire mensuel une prime de productivité de 89 pesos. C’est un complément de ressources difficile à obtenir car il requiert qu’aucune des personnes de la ligne de production de Lexmark ne soit malade ou blessée, et que le groupe dans son ensemble livre une quantité de cartouches supérieure au minimum fixé.

Malgré tout, Miriam ne se décourage pas. « Jamais je ne me suis jamais laissée abattre », dit-elle. Elle se décrit comme une femme entreprenante, disposée le cas échéant à accomplir des tâches qu’on pourrait qualifier de masculines, à cause de la force physique qu’elles demandent. Elle raconte ainsi qu’avant, elle était affectée au secteur du pré-emballage de Lexmark, où en plus d’étiqueter et de scanner les cartouches d’encre, elle devait aussi soulever des caisses pleines de cartouches et les transporter jusqu’à un monte-charge. « En plus, je suis petite », ajoute Miriam avec l’accent caractéristique des femmes du Nord du pays.

Aujourd’hui ouvrière, elle n’a pas pu aller au-delà des études secondaires car ses parents (paysan et maîtresse de maison) n’avaient pas les moyens de financer l’éducation de leurs 12 enfants. Elle raconte que ses hanches et les tendons d’une de ses mains ont subi les conséquences des tâches pénibles effectuées. Il lui arrivait ainsi de transporter d’un coup jusqu’à cinq caisses de toners. « C’est pour ça que, maintenant, j’ai des problèmes aux hanches et à l’une de mes mains ; les tendons sont abîmés. »

Aux risques inhérents au travail d’employée de maquila, où elle travaille depuis presque 6 ans, s’ajoute le danger qu’implique le fait d’être une femme au Chihuahua, connu dans le monde entier à cause du fléau des assassinats et des disparitions de filles et de femmes. Pour ça, dit Miriam, on ne peut pas faire grand-chose, si ce n’est faire un signe de croix et se recommander à Dieu chaque fois qu’on doit quitter la maison pour aller gagner sa vie. Ah, et si on se rend compte qu’il se passe quelque chose de bizarre sur la voie publique à Ciudad Juárez, prendre la fuite à toute allure. C’est une question de survie.

Miriam a fait partie du mouvement de grève qui s’est formé fin 2015 parmi les travailleurs et travailleuses des maquilas de Ciudad Juárez pour réclamer une augmentation de salaire de 6 pesos par jour. Une nécessité et pas un caprice, Miriam le sait bien, elle qui avec ses 105 pesos de salaire journalier n’arrive pas, et de loin, à faire vivre sa famille.

Pour elle, l’expérience de participation à ce mouvement était positive, cela a renforcé sa détermination à lutter pour ses enfants, afin que dans l’avenir et grâce à l’arme que représente l’éducation ils puissent accéder à de meilleures conditions de vie.

« J’en ai assez de voir mes enfants vivre dans ces conditions. Je veux qu’ils aient une meilleure vie que moi, qu’ils terminent leurs études ; l’un des deux veut être ingénieur industriel » déclare Miriam d’une voix décidée.

Le mouvement de grève auquel elle a participé lui a aussi fait prendre conscience des conditions défavorables du travail chez Lexmark, conditions que l’on finit par ne plus voir à force d’y être confronté quotidiennement.

Outre les éléments déjà mentionnés, mentionnons l’absence de gants de travail, les mains sont ainsi toujours tachées d’encre ; le manque d’un espace de travail offrant de meilleures conditions de montage à la chaîne humaine de production ; les rations alimentaires de mauvaise qualité fournies par l’entreprise, ce qui a entraîné de multiples maladies ; le harcèlement sexuel dont sont victimes certaines employées de la part d’hommes à des postes de responsabilité ; sans parler du refus d’autoriser l’abandon des installations de l’entreprise en cas d’urgence.

À ce propos, Miriam raconte avoir été témoin de cas où des employés, hommes ou femmes, sollicitent l’autorisation d’interrompre leur journée de travail du fait de la mort imprévue d’un membre de leur famille. La réponse des responsables est un non catégorique, non négociable, suivi des pleurs inconsolables de la personne qui sollicite un geste d’humanité.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3391.
- Traduction de Maurice Audibert pour Dial.
- Source (espagnol) : Desinformémonos, 2 mars 2016.

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