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DIAL 3479

BRÉSIL - 90 ans de Pedro Casaldáliga : Pedro gênait le Vatican

Antônio Canuto

vendredi 21 décembre 2018, par Dial

Pedro Casaldáliga a fêté ses 90 ans le 16 février 2018. Antônio Canuto, du Secteur de communication du secrétariat national de la Commission pastorale de la terre (CPT) revient dans cet article de Pastoral da terra sur ses relations tumultueuses avec le Vatican.


En cet anniversaire des 90 ans de Pedro Casaldáliga, il convient de rappeler quelques faits qui ont marqué sa biographie. Comme l’un des grands prophètes de notre temps, Pedro a embarrassé non seulement les grands fazendeiros [1] de la région de l’Araguaia et le gouvernement militaire qui les soutenait, mais aussi des secteurs de l’Église qui pactisaient avec le système et le Vatican lui-même.

Devant la situation du peuple, les prophètes de la Bible appelaient à la justice et dénonçaient ceux qui s’enrichissaient sur le dos des pauvres. Pedro a fait de même. Ses dénonciations sont directes, il cite les personnes par leur nom et leur prénom.

C’est pourquoi ses propos ont provoqué une telle colère chez les grands fazendeiros de la région et au sein du gouvernement militaire lui-même qui a tenté, à plusieurs reprises, de l’expulser du Brésil.

Comme les prophètes bibliques, il s’est dressé aussi contre le temple lui-même qui pactise avec le pouvoir oppresseur, est aveugle à la réalité du peuple et s’accommode de la réalité sociale de son temps.

Pedro a toujours reçu un appui solide de la Conférence des évêques du Brésil, mais il a été durement attaqué par des collègues dans son ministère, tant au Brésil qu’en Amérique centrale. Et il a reçu des avertissements répétés du Vatican.

Les premiers avertissements

Lorsque Pedro, en 1970 – quand il n’était pas encore évêque – avait diffusé un document intitulé Esclavage et féodalisme dans le nord du Mato Grosso, sur la situation des ouvriers agricoles, le Nonce apostolique lui avait écrit : « Ce que je vous recommande, c’est d’éviter que votre dénonciation atteigne certains cercles étrangers, qui pourraient les exploiter pour leurs objectifs bien connus. » Quelques années plus tard, en 1975, la Congrégation pour les évêques attire l’attention de Pedro, par l’intermédiaire du Nonce, sur son livre de poèmes, publié en Argentine, Tierra nuestra, Libertad Notre terre, la liberté »].

Le courrier transmis dit : « En vérité, la publication de ces poèmes dont le vocabulaire est parfois explicitement subversif, outrepasse toutes les limites de la prudence et de la réserve souhaitables. » Peu après, en 1977, Dom Geraldo Proença Sigaud, évêque de Diamantina (Mato grosso), accusa publiquement Pedro et Dom Tomás Balduíno, évêque du diocèse de Goiás d’être marxistes, de diffuser des doctrines et d’avoir des pratiques contraires aux traditions de l’Église. Le Vatican dépêcha alors un Visiteur apostolique pour vérifier ce qui se passait réellement.

Lors du second anniversaire de la mort du père Rodolfo Lunkenbein et de l’Indien Simão Bororo, Pedro accorda un entretien au Jornal do Brasil de Rio de Janeiro, où il critiquait l’impunité qui entourait ce crime comme dans le cas du père João Bosco Penido Burnier. Le Nonce lui adressa alors une note : « Le Saint-Siège a jugé bon de me charger de demander instamment et énergiquement à Votre Éminence de s’abstenir de donner à la presse, à la radio et à la télévision, des interviews sur des questions politiques. »

Les publications de l’évêché

L’évêché produisait chaque année des documents sur des thèmes à débattre dans les Assemblées du peuple : le baptême, la messe, l’église, l’onction, la famille, etc.

En 1981, Pedro reçut un courrier de la Congrégation pour la doctrine de la foi, disant que « la doctrine sur le baptême et sur la messe est présentée d’une façon partiale et réductrice, et le péché est abordé seulement dans sa dimension sociale ». En conséquence, elle demande que soient révisés les textes « afin de préserver la pureté de la foi en ces matières si importantes ».

Visites au Nicaragua

Mais le Vatican fut surtout été incommodé par les visites que fit Pedro en Amérique centrale, et en particulier au Nicaragua en 1985, quand il soutenait le Père Miguel d’Escoto. Celui-ci faisait alors une grève de la faim au sujet des attaques que subissait le gouvernement révolutionnaire de la part de groupes de droite, appuyés par les États-Unis. Pedro critiqua à cette occasion l’indifférence des évêques par rapport à la situation du peuple et visita des lieux où aucun évêque ne s’était rendu.

Le 27 septembre, Pedro reçut un sévère rappel à l’ordre de la Congrégation pour les évêques.

Visite ad limina

Dans ce contexte, à partir d’août 1985, il lui fut reproché de ne pas avoir réalisé les visites ad limina que les évêques doivent faire tous les cinq ans à Rome. Pedro répondit qu’il n’avait pas l’intention de venir en Europe, car il n’y était jamais retourné, même lorsque sa mère était morte.

Il reçut alors un sévère avertissement de la Congrégation pour les évêques, qui qualifiait la visite en Amérique centrale comme un « abandon de son Diocèse », et, reprenant les dénonciations de Dom Sigaud, disait que le rapport du Visiteur apostolique signalait « une série de manques et de déviations d’ordre pastoral, doctrinal et disciplinaire, qui appelaient une correction sérieuse et rapide ». Et il ajoutait que maintenant « la Congrégation était en train de réexaminer ledit rapport ». Lequel n’avait jamais été porté à la connaissance de Pedro.

En réponse, Pedro annonça qu’il allait écrire une lettre personnelle au Pape. Ce qu’il fit le 22 février 1986. Une longue lettre de neuf pages.

La question de la visite ad limina se prolongea encore quelque temps. Et ressurgit en juin 1988.

Le 17 juin 1988, Pedro rencontra les cardinaux Bernardin Gantin, de la Congrégation pour les évêques, et Joseph Ratzinger, de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Ce fut pratiquement un interrogatoire sur les questions qui incommodaient le Vatican. Le 21, il fut reçu par le Pape.

À son retour de Rome, Pedro reçut une lettre du Nonce, disant avoir un document concernant la visite ad limina qui devait être signé par lui. C’était à la fin du mois d’août. Il s’agissait d’une intimation de caractère personnel et confidentiel. Mais avant même que Pedro ait réagi, le 23 septembre toute la grande presse au Brésil et également à l’étranger, publiait la nouvelle qu’il avait été puni par le Vatican et que le silence lui avait été imposé.

Qui pouvait être intéressé par la fuite d’un document « de caractère personnel et confidentiel » ? La salle de presse du Vatican se vit contrainte d’émettre un communiqué, disant que ce qui avait été divulgué ne correspondait pas à la réalité.

Cette nouvelle provoqua une vague de solidarité envers Pedro, émanant d’évêques et organisations du Brésil et d’autres pays.

Le président de la Conférence des évêques du Brésil, Dom Luciano Mendès de Almeida, écrivit personnellement au Pape, le 19 octobre 1988, disant que Pedro n’avait pas signé cette mise en demeure « espérant voir éclaircis quelques points du document ».

La parole prophétique incommode, beaucoup, ceux qui détiennent le pouvoir. Celui-ci n’accepte pas d’être remis en question. Pedro a toujours aimé profondément l’Église, et c’est justement pour cela qu’il voulait qu’elle redevienne comme Jésus voulait qu’elle soit.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3479.
- Traduction de Lucile et Martial Lesay pour Dial.
- Source (portugais) : Pastoral da terra, n° 232, janvier-mars 2018.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

responsabilite


[1Les grands propriétaires terriens – note DIAL.

Messages

  • Ce qui est dit là laisse penser que l’Eglise est d’une prudence extrême pour ne pas déplaire aux autorités d’Etats, qu’elle utilise la langue de bois et que, peut-être, elle ne diffuserait pas bien le Message évangélique, se privant de vivre une Justice envers les pauvres de toutes sortes. Ceci pour vivre en paix, le véritable vécu de justice et de charité amenant les persécutions automatiques, voire un chaos qu’elle veut éviter ? Ceci est peut-être sage, mais aussi fort ennuyeux...

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