Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Archives > Années 2000-2009 > Année 2005 > Décembre 2005 > CHILI - Un projet gigantesque d’extraction minière, gravement nuisible à (...)

DIAL 2843

CHILI - Un projet gigantesque d’extraction minière, gravement nuisible à l’environnement. Le projet Pascua Lama suscite de fortes oppositions

Luis Faura

jeudi 1er décembre 2005, mis en ligne par Dial

Un projet pharaonique d’exploitation minière a été élaboré au Chili, le projet Pascua Lama, par l’entreprise Barrick Gold. Située dans une région de grande valeur environnementale, le projet aboutirait à des taux inouïs de pollution des sols, des eaux et de l’air. Il s’agirait même de « déplacer » des glaciers par morceaux... La richesse du sous-sol est telle que le projet est devenu encore plus ambitieux, mais aussi plus destructeur. La population, prenant appui sur des rapports scientifiques, se mobilise de plus en plus pour éviter cette catastrophe. Article de Luis Faura, paru dans Pastoral Popular, septembre-octobre 2005.


Après bien des années, nous observons avec satisfaction comment prend place à tous les niveaux, local, national et mondial, un sujet qui a sans cesse préoccupé une grande partie de la communauté de la province du Huasco : le projet Pascua Lama, situé dans la 3ème Région, sur la commune d’Alto del Carmen.

Depuis plus de 20 ans, dans notre cordillère, on découvre de l’or, et c’est le début des ambitions et de la destruction de l’environnement, tels que les humedales ou bofedales (terrains humides) qui sont les lieux où trouvaient leur nourriture les animaux de la zone, guanacos, lièvres, etc. et qu’utilisaient les éleveurs comme pâturages d’été. Aujourd’hui ils ne peuvent continuer à le faire, car les chemins d’accès sont fermés par des portails cadenassés. En outre, les humedales sont les filtres qui purifient de leur haute concentration en métaux lourds les eaux acides qui naissent naturellement de la cordillère, en les rendant ainsi propres à la consommation. Comme une cerise sur le gâteau, nous pouvons mentionner que sur un des humedales (lieu dit « La Cancha de los Indios ») on a construit une piste d’atterrissage.

De plus, ont déjà été affectés, en quantité et en qualité, les glaciers qui se trouvent sur l’aire d’extension du projet : Toro 1, Toro 2, Esperanza, Estrecho et Guanaco, lesquels constituent nos généreuses et sûres réserves d’eau. Les trois premiers ont déjà rétréci de 50 à 70% entre 1981 et aujourd’hui, selon un rapport établi par la Direction générale des eaux. Les deux derniers ont connu une diminution moindre. L’un des deux, le Guanaco, a diminué de 10% du côté plus proche du site minier, et a augmenté de 5% du côté opposé.

En 2000, Barrick Gold présenta une première étude d’impact environnemental, où ne sont pas pris en compte les glaciers qui se trouvent là. Suite à l’insistance de quelques personnes de la communauté éveillées à la possibilité d’une « participation citoyenne », l’entreprise reconnaît l’existence des glaciers et, pour régler ce « petit détail », elle propose un plan de réaménagement qui consiste à les « déplacer », en utilisant la technique des « petites explosions », pour ensuite les transporter en camions, bulldozers et chargeurs frontaux à un endroit d’une altitude similaire ou légèrement inférieure ». Ce plan de réaménagement devait être approuvé trois mois avant le début des travaux.

1 673 millions de tonnes de matériaux seraient retirés de l’excavation de la mine. 14% correspondent à du minerai et 86% à de la roche stérile.1 188 millions de tonnes de celle-ci resteraient au Chili, à la source de l’une de nos rivières ; cette roche stérile est polluée par des minéraux lourds tels que arsenic, plomb, manganèse, aluminium, nickel, baryum, chrome, molybdène, cobalt, lithium, zinc, mercure, argent, cuivre, vanadium, béryllium, et elle serait déposée – il n’y a pas de meilleur endroit – sur la rivière El Estrecho, tributaire du Chollay, lequel se jette dans le Transito qui débouche à son tour dans le Huasco.

Malgré ces « merveilles technologiques » et beaucoup d’autres, l’étude d’impact environnemental fut approuvée par la CONAMA (Commission nationale pour l’environnement) en 2001. Cependant, le projet n’a pas été immédiatement mis en œuvre, sûrement parce qu’on flairait qu’il y avait là bien plus de minerais.

On découvre davantage de minerais

En 2004, l’entreprise minière Barrick Gold présenta une nouvelle étude d’impact environnemental et proposa aux habitants, par le biais de cette étude, quelques modifications au projet initial, car effectivement il y avait bien plus de minerais. C’est ainsi que le plan actualisé prévoit de déplacer 1 808 millions de tonnes de matériaux, correspondant à 17% de minerai et 81% de roche stérile, c’est-à-dire 1 504 millions de tonnes. De ce total, 1 274 millions seraient déposés dans la rivière El Estrecho.

Il fallait, bien entendu, augmenter les dimensions de la mine qui passe de 320 à 343 ha en surface, et de 700 à 732 mètres en profondeur. Le nombre des glaciers sur lesquels intervenir parce qu’ils se trouvent englobés dans l’aire d’exploitation de la mine, augmente aussi. Dans ces conditions, les morceaux de glaciers ne seraient plus « déplacés à un endroit d’altitude similaire ou légèrement inférieure », mais ils seraient « déplacés et adossés à un autre glacier », plus précisément, ils seraient déposés sur le glacier Guanaco. L’extraction de minerai augmente, passant de 37 000 à 48 000 t/jour. Les réserves estimées, qui étaient de 225 millions de tonnes s’élèvent aujourd’hui à 300 millions de tonnes [1]. La production de mercure serait de 2 000 kg/an.

L’investissement initial passe de 950 à 1 450 millions de dollars, les microparticules augmentent de 19% (chaque jour seront lâchés dans l’air 15 000 kg de poussière), l’anhydride sulfureux augmente de 27% [2], la consommation d’explosifs passe de 24 000 à 28 500 t/an (82 000 kg/jour), augmente aussi la consommation de réactifs comme : sulfure, nitrate de plomb, poudre de zinc, émulsifiants, collecteur 3894, cyanure de sodium. Durant l’étape de construction, seront transportés et utilisés 2 550 000 l/mois de pétrole, 50 000 l/mois d’essence, et durant l’étape d’exploitation, 6 600 000 l/mois de pétrole, 90 000 l/mois d’essence.

Comme nous le voyons, tout augmente, sauf le trafic des véhicules, qui reste en moyenne de 84 véhicules par jour, comme prévu dans le projet initial. Motif ? Serait-ce parce que la route que l’on prétend utiliser n’est pas adaptée à l’énorme trafic ? C’est une route tout en virages et pentes, qui, dans la totalité de son trajet, passe sur la rivière, sur le lac de retenue de Santa Juana, près de maisons, écoles, églises, agglomérations, plantations etc.

À Vallenar, on a construit une déviation, qui contourne la ville pour éviter à celle-ci le transit de matières dangereuses ; il n’en va pas de même pour la commune d’Alto del Carmen, ni pour toute autre ville d’autres provinces ou régions par où transiteront ces produits. A cet énorme trafic de véhicules, on ajoute les engins qui travailleront sur le site de la mine, c’est-à-dire : 2 pelles hydrauliques, 2 pelles électriques, 4 chargeurs frontaux, 37 camions de 240 tonnes, 5 camions de 100 tonnes, plus des équipements auxiliaires, comme des excavatrices, bulldozers, niveleuses à moteur, entre autres.

Les cheminées et les fumées provoqueront un tel courant d’air chaud que seront affectés, non seulement les glaciers qui, selon l’entreprise, se trouvent à l’intérieur du site et devront être déplacés (soit 1%), mais tous les glaciers. A ces courants d’air chaud, il faut ajouter les explosions de 82 000 kg d’explosifs chaque jour, qui endommageront les structures jusqu’à 900 m au-delà du site de la mine, l’émission journalière de 15 000 kg de poussière qui, bien entendu, devra retomber quelque part (1 mm de poussière suffit à faire disparaître 15% des glaciers). Pas besoin d’être technicien ni ingénieur pour penser que disparaîtra la totalité des glaciers, des neiges, des glaces et que sera pollué tout l’environnement : les 5 rivières qui naissent dans la zone où est situé le projet, les eaux, la terre, la végétation, les terrains humides, en somme tout ce qui vit dans les vallées voisines.

Participation citoyenne et études indépendantes

Dès la présentation par l’entreprise de cette nouvelle étude d’impact environnemental, la CONAMA nous intime l’ordre de participer le plus activement possible à ce processus, et dans ce but, elle engage même un professeur de l’Université d’Atacama, comme conseiller des citoyens des communes d’Alto del Carmen, Vallenar, Freirina et Huasco qui voudraient participer. En 2001, le projet fut présenté à la seule commune d’Alto del Carmen.

Après avoir travaillé pendant presque deux mois à analyser ladite étude, à chercher des antécédents, à raison parfois de trois réunions par semaine, nous sommes parvenus à émettre des observations et avis d’une très grande valeur. Notre travail ne servit absolument à rien, car aucune observation, aucun avis des citoyens d’Alto del Carmen, Vallenar, Freirina et Huasco, ne fut pris en considération. Personne, à l’exception des organismes de l’Etat, ne reçut de réponse à ses observations.

Ceci nous montre le grand pouvoir des entreprises qui se moquent des gens, dominent absolument tout et font ce qu’elles veulent, comme ce fut le cas pour la première étude en 2001, approuvée « grâce à des rouages bien huilés », comme l’a expliqué une professionnelle d’ECONOR (Université du Nord) dans un rapport élaboré en 2004 à l’intention du conseil de surveillance de la province du Huasco. Ce rapport de 114 pages est le second établi en relation avec ce projet. On y trouve une analyse minutieuse sur le terrain de tout le projet, des observations sur les thèmes suivants : glaciers, ressources hydriques, décharge de roches stériles, travaux de déviation des cours d’eau à l’emplacement de la future décharge, accumulation d’eau dans l’excavation minière, pompage des cours d’eau, sauvegarde de cours d’eau écologiques, humedales, calculs de précipitations et leurs effets, effluents, points et fréquence de régulation des cours d’eau, stockage de combustibles, piste d’atterrissage sur humedal, effets sur le secteur de l’agriculture et de l’élevage. Dans le rapport, il est mentionné qu’aucune étude sérieuse n’a été conduite concernant ces situations, essentiellement les glaciers, leurs apports hydriques, les eaux, les décharges de roches stériles, les humedales, les routes, etc.

Dans le même sens, une autre étude réalisée par deux professionnels, Gonzalo Barcaza et Pablo Wainstein en 2002, publiée dans la revue Pastoral Popular et envoyée à la municipalité d’Alto del Carmen, dit dans l’une de ses parties : « l’influence du projet s’exercerait négativement bien au-delà de l’exploitation minière, en raison de la baisse de niveau des rivières dans le bassin du fleuve Huasco, ce qui pourrait engendrer des conflits en aval du projet ; la manipulation inappropriée de ressources hydriques solides du bassin peut avoir un impact irréversible, donc grave ou critique, dont la force de synergie est difficile à évaluer ».

Une troisième étude réalisée par Andrés Rivera et Francisca Bown, glaciologues du Centre d’études scientifiques de Valdivia, appelés par le gouvernement de région, recommandent dans une note ce qui suit : « les glaciers inclus dans le projet Pascua Lama sont situés dans une région semi-aride caractérisée par la rareté des ressources hydriques, où la rivalité pour leur attribution et leur utilisation est très forte. En conséquence, n’importe quelle proposition de déplacement ou d’intervention sur glaciers doit être analysée avec soin et en détail, surveillée en permanence et évaluée à partir de données et d’observations directes, afin d’observer les possibles impacts sur les bassins et cours d’eau effluents. Jusqu’à présent, nous considérons qu’il faut rechercher un plus grand nombre et de meilleures données en glaciologie, hydrologie, climatologie, pour que les autorités respectives puissent prendre une décision adéquate concernant l’intervention sur les glaciers et/ou leur déplacement ». Par la suite, ces professionnels recommandent de prendre en compte 6 paramètres supplémentaires avant n’importe quel type d’intervention.

Il y a quelques années, nous étions un petit nombre de « fous » qui agissions sur la base de suppositions, d’appréciations sans fondements, etc.

Mais aujourd’hui, il y a ces trois études, réalisées par des professionnels sérieux et compétents, il y a des organismes comme OLCA (Observatoire latino-américain des conflits en matière d’environnement) et le Centre œcuménique Diego De Medellin, il y a une grande partie de la population locale, qui n’a plus peur d’exposer sa position dans des manifestations contre ce projet (la dernière marche à Villenar a réuni approximativement 3 500 personnes). Il y a eu aussi des manifestations à Valparaiso, Santiago [3], Londres, Barcelone. Il y a eu des offres de soutien de la part de milliers de personnes et d’organisations dans le monde entier à travers la campagne d’aide à la défense de la vallée du Huasco : OLCA, Front citoyen anti Pascua Lama, Institut OCEANA.

Il y a aussi les étudiants, les professionnels, les femmes au foyer, les médias ; curieusement, à cette campagne, ont adhéré très peu d’autorités, aucun parlementaire de la zone, et quelques très rares parlementaires des autres régions.

Grâce à tous ces gens qui se rendent compte que ce projet est antipatriotique, antidémocratique, anti- constitutionnel, non viable, insoutenable, injuste, nous sommes maintenant beaucoup de « fous » (et davantage encore rejoignent notre « folie »).

Aujourd’hui nous pouvons dire, appuyés sur des bases sûres, que ce projet ne peut être exécuté, puisqu’il affecterait principalement la quantité et la qualité des eaux par la destruction des glaciers, la pollution des eaux superficielles et souterraines, ceci conduisant à « la mort de la vallée », comme titrait le premier reportage paru dans Pastoral Popular (n° 276, sept-oct 2001).

Située dans une belle vallée, fertile, productive, Alto Del Carmen est une commune qui a un taux de chômage pratiquement nul toute l’année et qui donne même du travail à des gens venus d’autres régions.
Selon des estimations faites cette année, seraient créés dans la province 3 700 nouveaux postes de travail directs et 1 100 indirects, sans considérer l’exploitation minière mais seulement les projets déjà approuvés et en cours de réalisation, comme des agro-industries, de nouvelles plantations et de nouveaux services. Ce qui nous montre clairement que nous n’avons pas besoin dans notre vallée de grands travaux miniers pollueurs ; bien au contraire, en diminuant et en contaminant nos eaux, ils généreraient un chômage énorme et réel, car disparaîtraient les nombreuses sources de travail vraiment durables qui existent aujourd’hui.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2843.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Pastoral Popular, septembre-octobre 2005.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.


[1225 millions de tonnes contient 14,1 millions d’onces d’or, 461 millions d’onces d’argent et 180 000 tonnes de cuivre et 300 millions de tonnes contient 16,9 millions d’onces d’or, 635 millions d’onces d’argent et 250 000 tonnes de cuivre.

[2Sulfure : de 8 821 à 13 221t/an ; nitrate de plomb : de 121 à 138 t/an ; poudre de zinc : de 603 à 674 t/an ; émulsifiant : de 90 à 190 t/an ; collecteur 3 894 : de 325 à 920 t/an ; cyanure de sodium : de 11 960 à 16 700 t/an.

[3Plus récemment, le vendredi 11 novembre, des représentants du Front citoyen anti Pascua Lama (qui réunit plusieurs organisations de la société civile ont apporté au Palais présidentiel 18 000 signatures en rejet de ce projet.Ensuite, ils ont été violemment réprimés par la police militaire (carabineros) lorsqu’ils ont voulu déposer des morceaux de glas comme symbole des glaciers menacés, sur la Place de la Constitution, en face au Palais de la Moneda.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.