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CHILI - « Je veux faire quelque chose pour ma communauté », Rencontre avec Susana Silva

David Molineaux

samedi 16 avril 2005, mis en ligne par Dial

Un beau jour, une femme décide de s’engager au service de sa communauté dans la banlierue de Santiago. Son objectif : créer des espaces verts dans sa commune, lutter pour le respect de l’environnement. Cultures de plantes et arbres divers, tracts pour mobiliser la population, éducation des enfants, sorties, concours, incitations auprès du conseil municipal, bref tout un ensemble d’initiatives qui parviennent à changer la qualité de la vie. Un bel exemple de ce qui est possible. Article de David Molineaux, paru dans Pastoral Popular, mai-juin 2004.


A quelque deux cents mètres de l’avenue San Pablo, dans la commune de Lo Prado [1], nous sonnons à la porte de sa maison. Susana Silva, cinquante ans environ, paisible, aimable, vêtue d’un simple polo, nous reçoit.

Devant sa maison l’espace semble un jardin botanique. Une très grande variété d’arbres et de fleurs de toutes les couleurs et de toutes les formes, entourées d’oiseaux et d’abeilles en grand nombre, jaillit du sol ou de pots, grimpe le long des murs, se suspend à des poteaux.

« Tout a sa raison d’être » m’explique-t-elle. « En commençant par l’extérieur où j’ai un cannelier parce que c’est l’arbre sacré des Mapuches. Et puis j’ai des copihues parce que j’ai appris qu’ils étaient en voie de disparition alors que c’est la fleur nationale au Chili. Puis on m’a dit que les clochettes comme l’abutilon étaient efficaces pour attirer les colibris, j’en ai alors apporté de trois couleurs, jaune, orange et rouge, et tous les hivers les colibris viennent. J’ai aussi des pieds d’alouette car c’est la seule fleur sur laquelle les papillons se reproduisent.

Tout le reste sert à faire des plants pour les porter ensuite sur les places qui changent d’aspect petit à petit. Avant il n’y avait que des petits troènes verts, maintenant si vous vous promenez un peu vous allez vous rendre compte qu’il y a des iris, des géraniums et une infinité de petites plantes qui viennent de chez moi. J’achète des plantes - chères parfois - dans les jardins par ci par là, pour en obtenir des plants… »

Susana est la fondatrice mais aussi le membre le plus actif du Conseil écologique communal de Lo Prado. Elle nous raconte comment sa carrière dans l’environnement a commencé en avril 1990.

« Un matin je me suis réveillée, je me suis assise sur le lit en regardant mon mari, je l’ai pris par les épaules pour qu’il soit bien réveillé et je lui ai dit : je veux faire quelque chose pour la communauté ! J’ai déjà 42 ans et je pense avoir encore quelques 30 ans à passer en ce monde. Nos enfants sont grands et n’ont plus autant besoin de moi. »

« La Commission de lutte contre la pollution de Santiago faisait alors campagne à la télévision pour encourager les gens à planter, dans leurs quartiers, arbres et plantes. J’ai décidé de faire quelque chose. »
Susana est allée à l’assemblée de quartier et a proposé de créer un comité des espaces verts. Puis elle est allée par les rues avec son appareil photos. Avec les images prises elle a monté une exposition itinérante qui a parcouru les rues et les lieux publics, montrant ainsi aux gens l’urgence qu’il y avait à « recréer des espaces verts » dans la commune.

« Les gens ont été intéressés » raconte-elle. Les responsables municipaux, eux aussi, se sont enthousiasmés et ils ont fait cadeau de cinq camions pleins d’arbres et d’arbustes. Mais au moment de se mettre à l’œuvre, plus personne. « Pourquoi faire ? me répondait-on, les plantes vont être saccagées ».

« Les plantes s’entassaient chez moi. Qu’est ce que j’allais faire ? Je suis allée à la banque retirer un peu d’argent que j’avais. J’ai payé des hommes pour qu’ils bêchent devant les maisons : 300 pesos le trou. Ils creusaient et par derrière nous plantions, parfois jusqu’à onze heures du soir. »

Mais l’idée de départ était que les gens eux-mêmes plantent. « J’ai eu un sentiment d’échec. Je me suis mise à chercher de l’aide et j’ai frappé aux portes de tous les bureaux possibles : du gouvernement, de la santé, des ONG… Je suis arrivée à l’Institut d’écologie politique (IEP) et ils m’ont invitée à un cours pour des responsables écologistes. »

A la découverte de l’écologie

« Mon seul désir avait été d’embellir la commune, mais à l’IEP j’ai découvert l’écologie : les problèmes de déchets, le recyclage, la consommation à outrance, les pesticides. A la fin du cours nous nous sommes demandés ce que nous allions faire de ce que nous avions appris. On nous a suggéré de revenir chez nous et de constituer des conseils communaux écologiques, ça me semblait énorme : là-bas, je n’étais rien qu’une inconnue. »

Mais elle a établi des contacts au sein de l’équipe municipale. En octobre 1992 après huit mois de travail le Conseil communal écologique de Lo Prado a été fondé.

Les acquis du Conseil ? Susana sort une grande enveloppe de photos et les montre l’une après l’autre.

Il y a d’abord eu une exposition prêtée par la Commission pour la lutte contre la pollution. Nous l’avons présentée à la mairie, dans les collèges, les églises, les petites foires…

Puis 13 000 tracts ont été distribués pour encourager les gens à créer des espaces verts à Lo Prado. Les résultats ont été surprenants : on a vu des places se créer et de jeunes arbres ou des arbustes apparaître dans de nombreuses rues. « Ce sont les gens qui l’ont fait eux-mêmes, et ça, ça a été une grande victoire. »

Maintenant elle travaille avec les collèges, les jeunes, les assemblées de quartiers, la municipalité. Les photos montrent des plantations d’arbres, des écoliers qui distribuent des graines de maison en maison, des campagnes pour la propreté et le recyclage, des sorties écologiques en montagne, des concours de peinture, des desseins à la craie sur les trottoirs, des stages pendant les vacances d’été.

Pendant plusieurs années le Conseil a sponsorisé une exposition de photos et textes présentée dans les stations de métro et dans des lieux publics de la métropole et sa région. « Il s’agissait de faire connaître ce que nous avions réalisé, de montrer les besoins et d’expliquer ce que chacun peut faire. »

Les archives du Conseil rendent compte d’autres activités : une campagne contre la maltraitance des animaux du cirque qui venait à la commune ; la constitution d’une « bibliothèque écologique d’été », la campagne de recyclage des feuilles en automne.

En 1995 a eu lieu un grand concours : 800 écoliers ont écrit à la Commission sénatoriale pour l’environnement. Vingt lettres ont reçu un prix et ceux qui les avaient écrites ont fait un voyage à Valparaiso dans un autobus loué à cet effet. On peut voir ces jeunes, sur une photo, en compagnie de sénateurs. « On nous a offert des poulets pour que nous déjeunions sur la plage ; imagine que plusieurs enfants n’avaient jamais vu la mer. »

Différents types d’activités sont proposés. Susana parle des « encouragements ». « J’essaye d’avoir toujours quelque chose pour les enfants. Nous leur donnons au minimum une boisson ou une sucrerie, un gâteau. »

Il y a des prix pour les gagnants des concours et parfois on fait un cadeau à tous les enfants qui prennent part à une manifestation. « Je passe l’année entière à réunir de petites choses : des jouets bon marché, des revues, des affiches. Je collecte des vêtements, mais des vêtements en bon état, neufs ».

Et il n’y a pas que les enfants qui reçoivent des prix. Lors des célébrations d’anniversaire, on distribue des diplômes et des témoignages de reconnaissance symboliques à tous ceux qui ont fait quelque chose pendant l’année, des représentants des ONG jusqu’aux officiers des carabiniers. Plus d’une fois le mari de Susana lui-même a reçu un prix. Il est électricien et Susana explique « C’est lui qui, du point de vue économique, apporte son soutien au Conseil. Téléphone, fax et courrier se font chez moi. On ne les fait pas payer au Conseil, on les finance et puis voilà. »

Au regard de cette passion beaucoup de choses passent au second plan. Par exemple elle raconte qu’une fois son mari en a eu assez de la voir vêtue du même polo, des mêmes jeans. Il a insisté : « Allez, prends cet argent et va t’acheter quelques vêtements neufs. »

Et les Eglises ?

Elle nous pose des questions sur la revue Pastoral Popular et nous expliquons qu’elle est œcuménique, en relation avec les Eglises. Elle nous surprend par un commentaire lapidaire : « Pour moi, l’Eglise, qu’elle soit catholique, évangélique ou ce qu’elle voudra, est la grande absente sur ce sujet de l’écologie, de l’environnement. Ces Eglises se préoccupent de nous pour que nous soyons sauvés après la mort, mais elles ne se préoccupent pas de prendre soin de ce que Dieu nous a donné en cette vie, parce que c’est un paradis dont nous disposons et que nous transformons en tout autre chose. »

« Il suffirait que le curé dise : « Mes frères prenons soin de notre environnement car Dieu nous l’a donné » et que le pasteur le dise aussi, que tous le disent aussi pour que les choses changent. Pour l’instant je ne vois rien de tout ça, je ne ressens pas cette préoccupation chez les chrétiens. Je connais des évangélistes, des catholiques et d’autres. Ils vont à la messe, ils se réunissent, ils prient, les témoins de Jéhovah vont de maison en maison, mais ils ne se préoccupent pas de l’environnement. Pas du tout, ni hors de chez eux ni dans le quartier. C’est pour ça que je demandais si la revue était liée à l’Eglise. »

En l’an 2000 Susana a reçu le Prix national d’écologie. « Après avoir reçu le prix, j’ai continué mes activités habituelles », nous dit-elle.

Pour Susana ce qui est au cœur de son effort en faveur de l’écologie, c’est la re-création d’espaces verts dans sa commune. « Nous plantons des arbres fruitiers partout. Nous avons créé une cour des orangers au Bureau de l’Etat civil et au Centre de renseignements nous avons planté des sapotiers.

J’ai mis des pruniers et des sapotiers autour de mon îlot de maisons, on disait que c’était du délire, que les enfants arracheraient tout. Mais moi je crois que les enfants devraient trouver à s’alimenter dans la rue : nous sommes un pays exportateur de fruits et ils ne peuvent pas en manger. J’ai dit, je vais planter des pruniers jusqu’à ce qu’il y ait trop de prunes et pas assez d’enfants pour les manger. Et maintenant, nous avons trop de prunes. »

Est-ce qu’il lui arrive de se heurter à l’indifférence, à la passivité ?
« Bien sûr. Mais je travaille sur toute la commune. Si ça va mal d’un côté, ça va bien de l’autre. Et ça, ça m’encourage.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2797.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Pastoral Popular, mai-juin 2004.

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[1Banlieue de Santiago.

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