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DIAL 3786
BRÉSIL - « Les peuples indiens sont les gardiens de connaissances essentielles pour toute l’humanité. » Entretien exclusif avec Caroline Hilgert et Dom Neri José Tondello
Patricia Fachin
mardi 30 juin 2026, mis en ligne par
Patricia Fachin a conduit cet entretien avec Caroline Hilgert, conseillère juridique du Conseil indianiste missionnaire (CIMI) et Dom Neri José Tondello, l’évêque du diocèse de Juína (État du Mato Grosso), peu après qu’une cérémonie a été organisée, le 6 avril 2026, autour de l’inhumation du crâne et des derniers effets personnels du frère jésuite espagnol Vicente Cañas (1939-1987) sur la terre indienne des Enawenê-Nawê. Vicente Cañas, Kiwxi pour les Enawenê-Nawê, est la première personne à avoir établi un contact pacifique avec ce peuple jusqu’à alors non contacté. Luttant à leurs côtés contre les groupes cherchant à prendre le contrôle de leurs territoires pour en tirer profil, il a été retrouvé mort dans sa hutte plusieurs jours après avoir été violemment passé à tabac et poignardé le 6 ou 7 avril 1987 par des tueurs à gage. Entretien publié sur le site IHU de l’Institut Humanitas Unisinos le 22 avril 2026.
La conseillère juridique du Conseil indianiste missionnaire (CIMI) et l’évêque du diocèse de Juína réfléchissent aux défis posés par la rencontre culturelle entre Indiens et non-Indiens dans la société brésilienne et ils évoquent la mémoire du jésuite Vicente Cañas, qui a vécu avec des peuples isolés dans les années 1970, en particulier avec les Enawenê-Nawê, au Mato Grosso.
Ce dimanche 19 avril 2026, le Brésil célébrait la Journée des peuples indiens. Cette date donne une visibilité à la diversité, à la culture et à la résistance des 391 peuples qui vivent dans le pays et met en lumière les innombrables difficultés et préjugés qu’ils doivent affronter au quotidien, notamment pour l’accès à la terre. Il n’est pas surprenant que la principale revendication des participants à la 22e édition du Campement de la terre libre [1] a été la délimitation des terres indiennes. L’événement, organisé par la Coordination des peuples indiens du Brésil (APIB), s’est déroulé du 5 au 11 avril à Brasilia.
« Depuis des siècles, ces peuples se battent pour des conditions décentes de vie et d’accès à la terre. Nous courrons tout le temps dans la société occidentale, nous avons mille façons de tromper le temps, nous avons tant de machines pour accomplir tant de tâches, mais en ce qui concerne la terre, il semble qu’il n’y ait pas d’urgence pour la résolution des problèmes. Quand il s’agit des autres qui mènent une vie indigne, alors le temps s’arrête. Cela m’effraie de passer tout ce temps à entendre toujours le même discours », déclare Caroline Hilgert, conseillère juridique du Conseil indianiste missionnaire (CIMI), une organisation liée à la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), qui accompagne les processus de délimitation des terres indiennes dans le pays.
Malgré les obstacles qui entravent l’application des droits des communautés, Dom Neri José Tondello, évêque du diocèse de Juína, dans le Mato Grosso, souligne que « la présence des peuples indiens au Brésil précède la colonisation et marque profondément l’identité du pays ». Et pourtant, ajoute-t-il :« Depuis l’arrivée des Européens, ces peuples ont subi des violences, des expulsions de leurs terres, des tentatives d’effacement culturel et d’innombrables injustices. Malgré tout cela, ils résistent. »
Récemment, Caroline Hilgert et Dom Neri José Tondello ont célébré la Pâque [2] de frère Vicente Cañas dans le diocèse de Juína et sur la terre indienne des Enawenê-Nawê, au Mato Grosso. Ce jésuite espagnol a vécu avec la communauté entre 1974 et avril 1987, date à laquelle il a été assassiné.
Né à Alborea, en Espagne, Vicente Cañas a rejoint la Compagnie de Jésus à l’âge de 21 ans, en avril 1961. Il arriva au Brésil le 19 janvier 1966 et, deux ans plus tard, il reçut la mission de travailler dans la prélature de Diamantino, au Mato Grosso, où il vécut avec les Tapaiúna, les Paresi, les Mÿky, en compagnie des pères jésuites Antonio Iasi, Adalberto Holanda Pereira et Thomaz Lisboa. En 1973 et 1974, ils participeront à plusieurs expéditions pour contacter d’autres peuples isolés.
Dans l’entretien suivant, accordé à l’Institut Humanitas Unisinos (IHU), Caroline Hilgert et Dom Neri José Tondello évoquent la célébration de la Pâque du frère Vicente Cañas et l’inhumation de son crâne et des derniers effets personnels du religieux sur la terre indienne des Enawenê-Nawê, le 6 avril 2026. Ils commentent aussi la situation des peuples indiens qui vivent dans le bassin de la rivière Juruena, au nord-est du Mato Grosso.
Caroline Hilgert est avocate et conseillère juridique du CIMI, membre de la Congrégation des Sœurs de la Sainte-Croix (IISC), titulaire d’un master en anthropologie sociale et doctorante en sciences sociales à l’Université d’État de Campinas (Unicamp).
Mgr Neri José Tondella a été formé en philosophie à l’Université de Caxias do Sul (UCS) et en théologie à l’Université catholique pontificale de Rio Grande do Sul (PUCRS), il est titulaire d’un master en philosophie et en théologie, et d’un doctorat en doctrine sociale de l’Église de l’Université de Grenade, en Espagne.
Voici l’entretien.
Le 6 avril 2026, l’Église a célébré la Pâque de frère Vicente Cañas dans le diocèse de Juína, au Mato Grosso, et son crâne a été enterré dans le village des Enawenê-Nawê. Comment cela s’est-il passé ?
Caroline Hilgert : Ce fut un moment important et très symbolique, qui nous a permis de ressentir, dans son village même, à quel point il était aimé, chéri, et comment il est vraiment mort en tant qu’Enawenê-Nawê. Je travaille depuis 15 ans dans le cadre du procès concernant le frère Vicente et, heureusement, le jugement a été rendu et le commissaire de police [Ronaldo Osmar] a été arrêté. Le juge nous a autorisé, Michael Nolan [religieuse de la Congrégation des Sœurs de la Sainte-Croix, conseillère des Pastorales sociales et conseillère juridique du CIMI] et moi-même, à transporter le crâne et d’autres affaires personnelles au village, pour les inhumer avec les restes déjà enterrés il y a des années. La célébration a rassemblé diverses personnes : des jésuites, des membres du CIMI, sa famille de sang venue d’Espagne, et la famille qu’il avait choisie : les Enawenê-Nawê.
Lors du premier enterrement, sa famille espagnole n’était pas présente. Cette fois-ci, les Enawenê-Nawê étaient représentés mais la famille enawenê-nawê la plus proche de Vicente n’était pas là. Cependant, grâce aux téléphones portables et à l’internet, tout le village a suivi la célébration, car les peuples indiens ont filmé la réunion et l’ont diffusée dans leurs groupes. C’était quelque chose d’inédit dans la culture des Enawenê-Nawê, car dans leur culture, quand quelqu’un meurt, non seulement le corps, mais tous ses biens sont enterrés et on reste un moment sans parler de lui.
Trente-neuf ans après avoir perdu Kiwxi (Vicente) les Enawenê ont pu retrouver certains de ses effets personnels, notamment une mallette en cuir marron encore intacte. Vicente l’utilisait pour transporter hameçons, poisson et autres objets, de la cabane où il vivait jusqu’au village. Ce moment où les Enawenê virent la valise fut très symbolique et d’une grande nostalgie.
Le crâne de Vicente a été inhumé dans sa cabane avec toutes ses affaires personnelles, selon la culture des Enawenê-Nawê, notamment son chapelet, sa mallette et son couteau. Cependant la famille enawenê-nawê la plus proche était absente. Si, pour nous, l’enterrement du crâne a mis fin à ce processus, pour eux, ce n’est pas le cas. Ils feront encore un rituel avec un feu.
Je visite les Enawenê-Nawê chaque année depuis 2016, avec l’aide de Fausto Campoli [membre du CIMI qui œuvre au côté des Enawenê-Nawê depuis des décennies]. Il a été le témoin clé qui nous a permis de gagner le procès en 2017. J’ai passé de nombreuses années à me rendre au village, pour travailler avec les Enawenê-Nawê sur le procès pénal et sur le projet de Kiwxi, mais c’était la première fois que j’y étais sans Fausto, qui parle très bien la langue enawenê. J’ai fait l’interprète pour le contact entre les Jésuites, les quatre femmes de sa famille qui participaient à la célébration, et les Enawenê-Nawê, pour faire comprendre que Kiwxi avait choisi les Enawenê-Nawê et que les Enawenê-Nawê l’avaient choisi comme membre de leur groupe. Le plus grand défi était de concilier toutes les cultures, en respectant la culture enawenê-nawê comme Kiwxi le souhaitait et comme on devrait le faire quand on est chez quelqu’un.
Mgr Neri José Tondello : La célébration de la Pâque de frère Vicente Cañas fut un moment de profonde densité spirituelle, historique et ecclésiale. Ce n’était pas seulement un souvenir, mais un véritable mémorial pascal, dans lequel nous contemplions l’actualisation du mystère du Christ dans la vie d’un missionnaire qui a orienté toute sa vie selon la logique de l’Évangile.
La mission de l’Église trouve ses racines dans le mandat du Christ lui-même : « Allez dans le monde entier et proclamez l’évangile à toute créature » (Mc 16,15). Vicente Cañas a vécu cette parole de manière radicale, non seulement en proclamant, mais en incarnant l’évangile dans une coexistence concrète avec les peuples indiens.
À la lumière de l’encyclique Evangelii Gaudium, nous comprenons que l’Église est appelée à être « en sortie », en direction des périphéries existentielles. Vicente a vécu cela de manière exemplaire, dans une présence profondément inculturée au sein du peuple enawenê-nawê. Ce moment fut marqué par la prière, l’écoute et la communion, vécus dans le territoire indien même, en harmonie avec l’exhortation apostolique Chère Amazonie.
Qui était présent aux célébrations ?
Dom Neri José Tondello : Il y avait des représentants de la Compagnie de Jésus, du Conseil indianiste missionnaire (CIMI), de l’Opération Amazonie autochtone (OPAN pour son sigle en portugais), et aussi des missionnaires, des agents pastoraux et des membres de l’Église locale.
En outre, nous avons pu bénéficier aussi de la présence de membres de la famille de Vicente Cañas venues d’Espagne. Leur participation fut profondément significative, aussi bien pour le lien affectif que pour le témoignage historique qu’elles préservent, offrant à l’Église une dimension concrète de la mémoire et de l’humanité du missionnaire.
Au niveau juridique, la conseillère du CIMI, Caroline Hilgert, était présente. Son travail au fil des années a été décisif dans le suivi de l’affaire et dans l’articulation entre mémoire, justice et engagement institutionnel.
Le père Aloir Pacini, jésuite, docteur en anthropologie et professeur à l’Université fédérale du Mato Grosso (UFMT), apportait par sa présence la réflexion académique et l’expérience missionnaire, offrant ainsi une lecture approfondie de la signification ecclésiale et anthropologique de cet événement.
Dans le domaine de l’éducation, on comptait la présence du professeur Josemir Paiva Rocha, de l’Institut fédéral du Mato Grosso – Campus de Juína, ce qui soulignait l’importance du dialogue entre le savoir scientifique et le savoir traditionnel.
J’étais là en tant qu’évêque diocésain, et parmi les prêtres diocésains le père Renan Dantas était présent tout spécialement pour documenter ce moment historique, car en plus de son ministère sacerdotal, il travaille comme journaliste et photographe professionnel.
Était également présent le père Rafael, de la Compagnie de Jésus, qui travaille directement avec les peuples indiens de la région.
Que signifie ce geste d’enterrer le crâne de frère Vicente, presque 40 ans après son assassinat ?
Dom Neri José Tondello : C’est un geste qui revêt une profonde densité symbolique, spirituelle et historique. Pendant des décennies, son crâne a été conservé comme preuve matérielle du meurtre. Son retour sur le territoire indien représente un acte de restitution, de réconciliation et de fermeture d’un cycle.
À la lumière de l’encyclique Laudato Si’, nous comprenons que la terre n’est pas seulement un espace physique, mais un lieu d’identité, de mémoire et d’appartenance. Rendre ses restes mortels au territoire, c’est reconnaître la pleine appartenance de Vicente à ce peuple. C’est donc un geste pascal : la mémoire de la mort intégrée à l’espoir de la vie.
Comment la communauté enawenê-nawê se souvient-elle de frère Vicente ?
Dom Neri José Tondello : Elle se souvient de lui d’une manière profondément vivante. Pour le peuple enawenê-nawê, Vicente se nomme Kiwxi – « celui qui se donne entièrement ». Sa vie fut pleinement inculturée, au point qu’il est reconnu comme partie intégrante de leur peuple, y compris dans sa dimension spirituelle et cosmologique. Cette réalité est conforme au Document d’Aparecida [3], qui souligne l’importance d’une évangélisation inculturée, respectueuse et en dialogue.
Vicente est-il aussi dans les mémoires des habitants du Mato Grosso ?
Dom Neri José Tondello : Dans les milieux ecclésiastiques, missionnaires et académiques, Vincent est reconnu comme un témoin prophétique. Cependant, sa mémoire a besoin de se répandre encore plus dans la société en général. Sa vie reste une interpellation envers les structures sociales, notamment en ce qui concerne la justice et la dignité des peuples indiens.
Quelle est la situation actuelle des Enawenê-Nawê ?
Dom Neri José Tondello : Il y a eu des avancées, notamment dans la reconnaissance territoriale. Cependant, d’importants défis subsistent en particulier face aux pressions extérieures et aux changements environnementaux. L’exhortation apostolique Chère Amazonie rappelle qu’il est nécessaire de préserver non seulement la terre, mais aussi les modes de vie.
Qu’est-ce qui a changé dans la vie des Enawenê-Nawê au cours de la dernière décennie où vous les avez accompagnés ?
Caroline Hilgert : Après l’assassinat de Kiwxi, Fausto Campoli s’est rendu au village et a poursuivi le travail d’autodélimitation des terres. Mais, à cette époque, la route n’arrivait pas aussi près du village, il n’y avait pas de péage à payer, et la région du Rio Preto a été exclue de la zone délimitée. Bien que la terre des Enawenê-Nawê soit bien délimitée et bien qu’ils soient un peuple récemment en contact, aujourd’hui ils sont entourés de soja. De plus, sur la rivière Juruena, il y a environ onze petites centrales hydroélectriques. Ainsi, ces dernières années et, plus précisément, de 2008 à aujourd’hui, ils ont été profondément impactés par la société.
Bien que le contact ait été établi depuis des décennies, jusqu’en 2010 il n’était possible d’atteindre le village qu’en bateau, ce qui créait une certaine distance. Maintenant, avec la route, la situation est différente. La première route a été ouverte en raison des intérêts du maire Hermes Bergamim, décédé pendant la pandémie et enterré dans la mine, car il était investi dans l’exploitation minière et associé à Blairo Maggi, le producteur de soja. À la suite de ces initiatives, les peuples indiens ont commencé à être harcelés. On leur a vendu des voitures volées, sans qu’ils connaissent leur provenance. Les Enawenê-Nawê ont traversé une période d’une importante criminalisation locale car ils étaient présentés comme les grands sauvages de l’histoire, qui se déplaçaient armés avec des voitures volées, alors qu’en réalité ils n’étaient rien de tout cela.
Par la suite, deux péages ont été installés sur la route, ce qui a commencé d’affecter d’autres parties de la population et, lors d’un conflit, deux personnes sont mortes. Je rapporte tout cela pour dire que, de 2010 à aujourd’hui, avec l’ouverture de la route, les Enawenê-Nawê ont, de nouveau, été très harcelés et menacés par des acteurs des alentours. Au moment où ils ont tué Kiwxi, de nombreux conflits étaient en cours dans la région. En 2010, ces conflits ont repris.
Il y a aussi la question de la délimitation de la région du Rio Preto, elle est aujourd’hui occupée par une centaine environ de gros agriculteurs – tous liés à l’agrobusiness et au soja. Les relations avec eux semblent plus tranquilles, mais tout peut arriver si l’on modifie le processus de délimitation pour inclure la région du Rio Preto dans le territoire indien.
En quoi consiste ce processus ?
Caroline Hilgert : Rio Preto est une région qui a été exclue du processus de délimitation des terres indiennes enawenê-nawê. Il y a plusieurs raisons à cela. Ce pourrait être lié au fait qu’à l’époque, les gens ne comprenaient pas bien la langue. Par ailleurs, c’est la partie la plus fertile du territoire. La terre indienne enawenê-nawê est celle sablonneuse du Cerrado [la savane]. Ainsi, le sol de l’ensemble du territoire cadastré n’est pas fertile, c’est un sol sablonneux. La partie du Rio Preto est une partie sacrée pour la communauté, mais elle a été exclue de la délimitation. La question est de savoir si elle a été volontairement laissée de côté parce que c’est une zone fertile ou non.
Mais le fait est qu’elle a été exclue et que les Enawenê-Nawê, avec le concours des anthropologues qui travaillent dans la région, ont engagé un processus de révision des limites pour inclure la région du Rio Preto dans la démarcation des terres enawenê-nawê. Le maire, à l’époque, a intenté une action en justice pour annuler la possibilité d’annexion de Rio Preto dans les terres indiennes. La ville a remporté le procès en première instance, mais la communauté indienne n’a jamais été entendue Aussi, l’affaire a été renvoyée à Brasília devant le Tribunal fédéral régional (TRF). À ce moment-là, j’ai commencé à fréquenter les Enawenê-Nawê, j’ai pris conscience de cette situation et, avec le CIMI, nous avons mené une action en justice au nom de la communauté.
Finalement, le TRF a annulé le jugement car la communauté indienne n’a pas été entendue et a donc renvoyé l’affaire devant la Cour de Juína. Aujourd’hui, un procès de révision est en cours à Juína et on attend la décision du tribunal. En plus de ce procès, un procès pénal est en cours contre trois peuples indiens enawenê-nawê, accusés d’avoir tué trois hommes lors d’un conflit survenu au péage. Le même juge instruira les deux affaires car dans les villes de l’intérieur, c’est ainsi : un juge instruit plusieurs affaires.
Sur la base de votre travail au CIMI, qu’est-ce qui attire le plus votre attention dans la manière dont les questions indiennes sont traitées par les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ?
Caroline Hilgert : Ce qui me frappe le plus, c’est la notion du temps. Notre temps est différent de celui des peuples indiens. Mettre 40 ans à conclure un procès de grande importance pour un peuple, comme dans le cas du procès de Kiwxi, est un manque de respect. Je suis très mal à l’aise avec le temps de la justice, le temps des délimitations. Depuis des centaines d’années, ces peuples se battent pour des conditions de vie dignes et un accès à la terre. Nous courons tellement dans la société occidentale, nous avons inventé tant de façons de réduire le temps, nous avons tant de machines pour accomplir tant de tâches, mais en ce qui concerne la terre, il semble qu’il n’y ait pas d’urgence à résoudre les problèmes. Quand il s’agit de permettre à d’autres d’en finir avec une vie indigne, alors le temps s’arrête. Ça me fait peur de passer tout ce temps à entendre toujours les mêmes discours.
Comment peut-on concrètement remédier à cette lenteur ?
Caroline Hilgert : Le temps des uns et des autres ne se rejoindra que lorsqu’il y aura une mobilisation et des pressions, car le temps du stylo du juge n’est pas le même que celui des Enawenê-Nawê. S’ils se réunissent et font une manifestation, la rencontre des temps peut avoir lieu. J’ai suivi un cas d’extraction de calcaire sur des terres indiennes et il a fallu un an et demi au juge pour arrêter l’exploitation. Sans parler des cas de dégradations environnementales qui durent depuis plus de vingt ans.
La semaine dernière, environ 7000 indiens, appartenant à plus de 200 peuples indiens, ont participé au Campement de la terre libre (ATL pour son sigle en portugais). La délimitation des territoires reste leur principale revendication. Pourquoi est-il si difficile d’agir pour résoudre plus rapidement ce problème ?
Caroline Hilgert : À cause des conflits politiques. La répartition des terres est le grand sujet de conflit depuis la formation du Brésil. Des études montrent que les terres restent entre les mains de petits groupes descendants des colonisateurs. Pour de nombreux propriétaires terriens, les peuples indiens ne valent guère plus que les animaux. Ce discours est déjà ancien.
Les intérêts capitalistes autour de la terre et de la propriété privée font que les terres n’ont pas encore été délimitées ou qu’il n’y a pas la formation environnementale et politique nécessaire. Regardez : le Tribunal suprême fédéral a annulé la loi sur la date limite [4] et juste après, une loi du Congrès a réintroduit la « date limite », et nous continuons ce débat. Alors que les peuples indiens pensaient que la « date limite » allait finalement disparaître, elle refait surface. Il y a beaucoup d’intérêts politiques et économiques liés aux territoires préservés pour les communautés.
Comment l’agrobusiness impacte-t-il les peuples indiens ?
Dom Neri José Tondello : L’agrobusiness a une pertinence économique, mais lorsque celle-ci est déconnectée des critères éthiques, elle peut générer de profonds impacts sociaux et environnementaux. L’Église, inspirée par l’encyclique Laudato Si’, propose une écologie intégrale qui harmonise le développement avec le respect de la vie.
Quelle est la mentalité qui prédomine à Juína en ce qui concerne l’agrobusiness et les peuples indiens ?
Dom Neri José Tondello : Il y a une grande valorisation du développement économique, souvent sans considération pour les peuples indiens. Le défi est de promouvoir une culture de la rencontre, telle que la propose Evangelii Gaudium.
Caroline Hilgert : Il existe un préjugé, qui est structurel dans notre société, sur la manière dont nous aimerions que les peuples indiens vivent. Juína a toujours été une ville avec des préjugés contre les peuples indiens, notamment en ce qui concerne les Enawenê-Nawê, car ils furent les derniers à entrer en contact avec la société civile. Les autres peuples indiens qui vivent dans la région sont perçus comme pacifiés, selon une vision colonialiste, car ils contribuent d’une certaine manière à l’économie. Les autres peuples vont en ville, achètent et retournent dans leurs communautés.
En 2015, lors d’un conflit au poste de péage, les Enawenê-Nawê ont cessé d’aller à Juína (État du Mato Grosso) pour se rendre à Vilhena (État de Rondônia), car leurs terres se trouvent entre Juína, Sapezal (Mato Grosso) et Vilhena (Rondônia). Mais le centre de santé se trouve à Brasnorte, dans le nord-ouest du Mato Grosso. En d’autres termes, la logistique des services et les politiques publiques sont très faibles de la part de l’État, et les préjugés sont importants.
Comment sont les relations de l’Église avec les peuples indiens ?
Dom Neri José Tondello : L’Église, en communion avec le CIMI, recherche une présence proche, respectueuse et inculturée. Inspirée par l’Évangile – « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14) – la mission s’accomplit dans la coexistence, l’écoute et le respect.
À l’occasion de la Journée des peuples indiens, que devons-nous célébrer ?
Caroline Hilgert : Nous devons célébrer et applaudir la résistance des peuples indiens et pour chaque personne qui prend conscience de son identité indienne et parvient à voir avec le cœur les peuples qui sont encore là, en lutte et résistance. Nous devons aussi célébrer leur autonomie, car ils assument leur identité sans craindre d’être jugés selon notre vision colonialiste, qui voudrait les enfermer dans un monde romantique et ancien, comme s’il n’était pas nécessaire de lutter pour l’avenir comme cela a été le cas dans le passé. Voilà l’objet du conflit. Même si nos yeux occidentaux ne la voient pas, il existe une autre façon de voir le monde, qui est présente chez chacun des peuples indiens. La célébration se fait dans cette rencontre de la diversité et dans le respect, sans enlever les différences.
Dom Neri José Tondello : Le jour des peuples indiens, nous ne célébrons pas seulement une date symbolique, nous célébrons une histoire vivante de résistance, de sagesse et d’espoir qui s’étend sur des siècles. La présence des peuples indiens au Brésil précède la colonisation et marque profondément l’identité du pays. Depuis l’arrivée des Européens, ces peuples ont subi des violences, des expulsions de leurs terres, des tentatives d’effacement culturel et d’innombrables injustices. Pourtant, ils résistent. Ils maintiennent vivantes leurs langues, traditions, spiritualités et modes de vie en équilibre avec la nature.
Inspirés par l’exhortation apostolique Chère Amazonie, nous rappelons que les peuples indiens sont les gardiens de savoirs essentiels pour toute l’humanité. Le pape François souligne qu’ils nous enseignent un mode de vie fondé sur le soin de « la maison commune », sur une relation respectueuse avec la terre et sur la valorisation de la communauté.
Sur cette voie d’engagement, l’Église au Brésil joue un rôle important par l’intermédiaire du CIMI, créé en 1972, dans le contexte de la dictature militaire. Le CIMI est apparu en réponse aux graves violations de leurs droits subies par les peuples indiens, assumant la mission d’être à leurs côtés pour défendre leurs droits, leurs territoires, leurs cultures et leur autonomie. Au fil des décennies, le CIMI a dénoncé la violence, soutenu la délimitation des terres et promu la valorisation des identités indiennes.
Célébrer cette date ne peut pas être par conséquent un simple geste symbolique. C’est un appel concret à l’engagement pour :
– Défendre la vie face à des menaces constantes ;
– Protéger les territoires, qui sont une source d’identité et de survie ;
– Respecter la dignité et les droits des peuples indiens ;
– Valoriser leurs cultures et leurs connaissances, essentielles pour un avenir plus durable.
Améliorer la réponse – c’est-à-dire élargir notre engagement – signifie sortir de l’indifférence. C’est reconnaître que la lutte des peuples indiens concerne également l’ensemble de la société. Sans eux, nous perdons non seulement des cultures, mais aussi des voies possibles de coexistence plus juste et plus harmonieuse avec le monde.
Célébrer, c’est avant tout assumer ses responsabilités.
Voulez-vous ajouter quelque chose ?
Caroline Hilgert : Je voudrais souligner que Kiwxi était enawenê. Cela était très clair lors de la célébration. Il fait partie du monde cosmologique des Enawenê. Nous l’appelons Vicente Cañas, mais il est Kiwxi. Lors de la rencontre, on l’a appelé oncle Vicente, frère Vicente et Kiwxi, mais il est mort Kiwxi. C’était son choix et son message à sa famille et aux jésuites : il était d’abord enawenê et si quelqu’un s’en prenait aux Enawenê, il était à leur côté. J’aimerais aussi rendre hommage à Michael Nolan pour son travail fondamental.
Dom Neri José Tondello : La mémoire de Vicente Cañas reste un appel permanent. Comme l’Évangile nous le rappelle : « Personne n’a de plus grand amour que celui-ci qui donne sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). Vicente a incarné cet amour jusqu’aux dernières conséquences. Que sa vie continue d’éclairer notre mission et de renforcer notre engagement envers une Église fidèle à l’Évangile, proche des pauvres et défendant la vie !
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3786.
– Traduction de Pedro Picho, avec l’aimable autorisation de l’agence Sumaúma.
– Source (portugais du Brésil) : IHU, 22 avril 2026.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, le traducteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.
[1] Le Campement de la terre libre, Acampamento Terra Livre en portugais est le nom de manifestations régulièrement organisées à Brasilia par les organisations des peuples indiens sous forme de « campement » (ce mot signifie aussi occupation de terre) pour revendiquer une plus grande agilité dans la démarcation des terres indiennes conformément à la loi. Dernièrement les députés du lobby agraire ont fait voter une loi mettant une date limite à cette mise en œuvre, le 5 octobre 1988, date de promulgation de la Constitution brésilienne – NdT.
[2] « Célébrer la Pâque de quelqu’un » est une expression utilisée couramment au Brésil par les chrétiens pour parler du décès de quelqu’un et de la célébration de ses funérailles. Il se trouve que pour frère Vicente, la célébration de Pâques a été l’occasion d’honorer sa mémoire et d’initier le transfert de ses restes vers la terre indienne où il a vécu, pour qu’ils y soient inhumés – NdT.
[3] Dom Neri José Tondello fait ici référence au Document conclusif de la Ve Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAM), de 2007. Sur Aparecida, voir DIAL 2949 - « AMÉRIQUE LATINE - Message de la Ve Conférence générale aux peuples de l’Amérique latine et des Caraïbes » et 2955 - « AMÉRIQUE LATINE - Le Document d’Aparecida, des chemins d’avenir pour l’Église » – NdT.
[4] « Date limite », « délai » [« marco temporal » en portugais], c’est le nom d’une nouvelle loi qui prétendait limiter le droit des peuples indiens à la délimitation de leur territoire que s’ils l’occupaient ou le revendiquaient avant la date limite du 5 octobre 1988, date de promulgation de la constitution brésilienne – NdT.




