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DIAL 3783

De l’importance de reconnaître les victoires des peuples

Raúl Zibechi

samedi 30 mai 2026, mis en ligne par Dial

Dans cette colonne d’opinion publiée par Desinformémonos le 9 mars 2026, le journaliste et militant uruguayen Raúl Zibechi revient sur la mobilisation victorieuse de 14 peuples autochtones contre un projet de privatisation de trois grands cours d’eau amazoniens et sur le silence relatif des médias de gauche à ce sujet, qu’il cherche à analyser.


Je suis toujours étonné du fait que n’importe quelle grève ouvrière, qu’elle ait pour but une augmentation des salaires ou qu’elle vise à éviter un lock-out, fasse les titres des médias progressistes et de gauche, et parfois même des grands médias, tandis que les victoires remportées par les populations autochtones et noires sont passées sous silence.

C’est un peu ce qui s’est passé récemment au Brésil, avec l’impressionnante mobilisation de quatorze peuples des rives du rio Tapajós, qui ont réussi rien moins qu’à empêcher la privatisation de trois grands cours d’eau amazoniens (Tocantins, Madeira et Tapajós) où étaient prévus des travaux de dragage et la construction de ports et de terminaux de fret dans le but de créer des voies navigables. Ce fut un triomphe remporté contre l’une des multinationales les plus importantes du monde, Cargill, et contre un gouvernement progressiste tel que celui de Lula da Silva.

Après un mois de campement devant le terminal de la multinationale et alors que des mobilisations avaient été organisées dans toutes les grandes villes en soutien aux peuples mobilisés, le gouvernement a retiré le décret autorisant les travaux. En soutien aux peuples indiens, on a vu se mobiliser de petits groupes solidaires, écologistes, libertaires, de femmes et de jeunes anticapitalistes, et un important contingent de collectifs locaux disséminés dans tout le pays, peu coordonnés et hors des grandes bureaucraties syndicales, partisanes, et des grands mouvements.

Je voudrais proposer quelques éléments d’analyse pour expliquer tant l’absence de la centrale syndicale et du mouvement des sans-terres, que le maigre écho donné par les médias de gauche à cette lutte remarquable.

En premier lieu, il s’est agi d’un combat contre le capitalisme, sur la ligne de front où le système avance avec le plus de force. La lutte contre le capitalisme ne suscite pas de grands soutiens en ce moment, peut-être parce que la gauche et les mouvements qui lui sont proches recherchent uniquement une position commode à l’intérieur du système, ayant abandonné toute volonté de le transcender. Autrement dit, la tension anticapitaliste s’est réfugiée dans les peuples couleur de la terre, chez les paysans et dans les périphéries urbaines, ceux que Fanon a définis comme « les damnés de la terre ». Ce ne sont pas des écologistes, au sens strict, mais ils luttent ni plus ni moins pour la vie contre la mort, pour ne disparaître en tant que peuples, avalés par le progrès.

En deuxième lieu, il s’agit de peuples qui ne sont pas blancs, ni urbains, ni institutionnalisées, ni protégés par de grandes bureaucraties. Cela met en lumière le caractère colonial et raciste de la quasi-totalité des gauches et des « grands » mouvements. Certains se sont contentés d’une simple note de soutien, quand l’alimentation et le soutien de 600 personnes pendant 33 jours auraient nécessité un vaste mouvement de solidarité. Les peuples se sont pris en charge eux-mêmes pendant cette période, avec toutes les ressources qu’exige un campement d’occupation massif loin de leurs villages.

Que les gauches soient racistes ne devrait pas nous surprendre, mais il est révoltant qu’elles critiquent les droites de manière volubile et qu’ensuite elles ne mobilisent pas leurs énormes moyens pour soutenir les luttes qui cherchent pour de vrai à freiner le capitalisme.

Un troisième point est lié à la question de l’action directe menée par les jeunes, et spécialement par les femmes. Elles ont beau le nier, les gauches sont devenues profondément patriarcales et institutionnelles. Elles déifient des leaders comme Lula et ne trouvent pas de référents dans les peuples, parce que ceux-ci fonctionnent de manière communautaire et se méfient de l’individualisme, même si parfois certains s’identifient aux leaders du système et essayent de les imiter.

Le capitalisme, de même, conjugue racisme et patriarcat depuis cinq siècles. Ce qui est regrettable, c’est qu’autant de gens se laissent abuser par ces gauches, ces mouvements et ces intellectuels qui se sont intégrés au système mais conservent un discours « critique », se disent féministes et défenseurs des dissidences, mais simplement pour renforcer la domination.

Il faudrait conclure par une référence à la pensée critique. Elle est tellement domestiquée qu’il lui est impossible de voir au-delà de l’État, privilégiant les intérêts des nations au détriment des classes sociales, des couleurs de peau et des oppressions de genre. Ils font déjà partie du système, qui les utilise pour domestiquer les luttes et affaiblir les résistances.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3783.
 Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
 Source (espagnol) : Desinformémonos, 9 mars 2026.

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Messages

  • Remarquable et pertinente cette analyse de Raúl Zibechi. Elle appelle à mettre en œuvre une dynamique mondiale de rassemblement des mouvements associatifs intervenant au niveau international (sur le modèle peut-être de la Via Campesina), de façon à pouvoir agir de façon coordonnée, hors des canaux traditionnels qui se sont plus ou moins accommodés de la domination sans partage du système capitaliste mondial.
    Il ne faut cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain et reconnaître et renforcer les efforts déjà entrepris.

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