Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Juillet 2026 > AMÉRIQUE LATINE - Le capital et le crime organisé contre les peuples
DIAL 3790
AMÉRIQUE LATINE - Le capital et le crime organisé contre les peuples
Raúl Zibechi
mercredi 22 juillet 2026, mis en ligne par
Dans son article publié dans le numéro de Dial de juin 2026, Lautaro Rivara mentionne le Hondurasgate [1] comme l’un des éléments qui doivent nous inviter à réfléchir sur la crise démocratique actuelle. Dans le numéro de juillet, nous revenons sur ce scandale avec deux textes. Le premier a été rédigé par David González M. et publié dans la revue colombienne Raya le 22 mai 2026. Pour rendre les choses plus concrètes, il s’appuie sur la transcription de certains enregistrements audio. Le second, publié ci-dessous, a été rédigé par Raúl Zibechi et publié par Desinformémonos le 11 mai 2026. Il insiste particulièrement sur ce que le scandale nous apprend de la collusion entre État, capitalisme et crime organisé.
Très rarement, le pouvoir apparaît nu, laissant voir ses sécrétions pestilentielles, qu’il s’emploie à dissimuler avec le soutien docile des grands médias et des institutions étatiques. Lorsque cela se produit, l’occasion nous est donnée de comprendre le fonctionnement des oppressions et des violences qui nous guettent. Nous sommes alors capables de mettre en lumière les pratiques les plus répugnantes, celles qui ne sont jamais rendues publiques.
C’est précisément ce que le Hondurasgate nous permet de faire : comprendre les entrailles du système et confirmer les soupçons les plus obscurs, ceux qu’il nous est souvent impossible de formuler ouvertement parce qu’on ne dispose pas de données suffisantes. Celui, par exemple, d’une intime collaboration entre le capital et le crime organisé, alliance fonctionnelle bénie par les États et l’empire. Ont été diffusés 37 enregistrements sonores, datant de janvier à avril 2026, dans lesquels une voix identifiée comme étant celle de l’ex-président Juan Orlando Hernández affirme que sa grâce aurait été obtenue grâce à la médiation du gouvernement d’Israël.
Depuis longtemps, au vu de ce qui s’est passé en Colombie dans le cadre de la répression contre les gauches et les guérillas, on observe une collaboration active entre grandes entreprises, militaires, paramilitaires et crime organisé. En juillet 2025, la justice colombienne a rendu un jugement historique en condamnant sept anciens dirigeants de la multinationale Chiquita Brands International pour le financement de groupes paramilitaires dans la région d’Urabá entre 1997 et 2004. L’entreprise a versé 1,7 million de dollars aux Autodéfenses unies de Colombie (AUC), groupe paramilitaire ayant assassiné paysans et militants des classes populaires.
Plus récemment, deux hauts responsables de la société Desarrollos Energéticos SA (DESA) ont été condamnés à 22 et 30 ans de prison en tant que coauteurs intellectuels de l’assassinat de l’écologiste Berta Cáceres au Honduras, abattue à cause de son opposition au projet hydroélectrique Agua Zarca sur la rivière Gualcarque.
S’y ajoute un ensemble d’enquêtes sur les relations de l’État et le capital avec le crime organisé, notamment avec le narcotrafic, qui mettent ces liens en évidence d’une manière frappante. Dawn Paley a publié en 2020 Drug War Capitalism [Capitalisme de la guerre contre la drogue], texte dans lequel il montre de manière précise comment la guerre contre les drogues au Mexique est en fait une guerre contre les mouvements populaires. Il existe ainsi d’importants matériaux empiriques et analytiques sur le sujet.
L’apport du Hondurasgate vient du fait que ce sont les bourreaux eux-mêmes qui se dévoilent. La grâce accordée à l’ex-président Juan Orlando Hernández, condamné aux États-Unis à 45 ans d’emprisonnement pour trafic de drogue, quand on a découvert qu’il avait facilité l’envoi de quelque 400 tonnes de cocaïne en s’alliant avec des cartels comme celui de Sinaloa. La grâce de Trump a plusieurs objectifs. Le premier est de s’attaquer aux progressismes de la région, au Honduras comme au Mexique ou au Brésil, où la gauche est au pouvoir.
Le deuxième est que le Pentagone espère transformer le Honduras en une enclave stratégique au service de son ingérence dans la région. Les États-Unis ont l’intention de construire une nouvelle base en plus de celle de Palmero, et d’agrandir les zones d’emploi et de développement économique (ZEDES), dans le but de contrer l’influence de la Chine dans la région. Washington a déjà réussi à restreindre la présence de la Chine dans la zone du canal de Panamá et se prépare maintenant à édifier une base militaire dans le port de Callao, au Pérou, pour faire contrepoids au port de Chancay construit par la Chine. À cette fin, l’empire envisage de débourser jusqu’à 1,5 milliard de dollars.
Mais le point central, selon moi, est le fait que les enregistrements audio mettent jour la volonté d’organiser des « battues » contre les opposants ou de faire couler le sang (« il faut que le sang coule », affirme Hernández, pour « maintenir les gens sous contrôle »). L’ancien président invoque Trump et Javier Milei, de même que Pablo Escobar, pour justifier la nécessité de contrôler le peuple hondurien par la violence.
Enfin, ce entrelac violent et répressif bénéficie du soutien des églises évangéliques, à l’instar de ce qui se passe dans toute la région. « Ce sont les églises qui vont se charger pour nous de faire oublier le passé. Et qu’on pense que tout cela est de la faute de la gauche », déclare Hernández comme élément de la bataille culturelle en cours. Les États-Unis ont en ligne de mire le contrôle militaire des ressources stratégiques afin de se repositionner dans la région, de contenir la Chine et de mettre fin à leur décadence hégémonique.
Beaucoup diront qu’on savait déjà tout cela, j’en suis conscient. Et que la longue expérience vécue en Colombie, au Mexique et dans les favelas du Brésil atteste de cette alliance entre le capital, l’État et le crime organisé, contre les peuples et les gauches. La différence, selon moi, vient de ce que, dans le cas du Hondurasgate, il existe une reconnaissance explicite de cette alliance et du fait que l’objectif n’est autre que de détruire les mouvements populaires. Et, si besoin, les peuples eux-mêmes, avec le soutien d’Israël.
Pour cette raison, il ne faut pas séparer l’État du narcotrafic et du patronat. Tous sont partie prenante du capitalisme. Il s’agit là du capitalisme réel, celui à l’origine de génocides et de morts, le système qui vise à faire disparaître peuples et territoires. Nous devons nous en souvenir quand nous parlons de citoyenneté et de droits humains, lorsque nous luttons pour demander justice à un État qui ne va jamais répondre parce que, comme le montre le cas du Honduras, il travaille pour le grand capital en association avec le crime organisé.
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3790.
– Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
– Source (espagnol) : Desinformémonos, 11 mai 2026.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
[1] En avril 2026 ont été diffusés sur le site hondurasgate.ch des enregistrements audio de conversations entre différents leaders de droite, notamment l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández. Ces conversations mentionnaient un plan international d’attaques médiatiques contre différents leaders et gouvernements de gauche au Honduras et en Amérique latine.

