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URUGUAY - Pepe Mujica est sur le point de nous quitter
Álvaro Verzi Rangel
jeudi 29 mai 2025, mis en ligne par
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13 mai 2025.
« Mujica est à l’étape finale de sa vie, à l’heure du dénouement [1] » a dit son épouse Lucía Topolansky, après que le président Yamandú Orsi a révélé publiquement que Mujica est « au plus mal ». L’ancien président est « très affaibli » et pour cette raison, ce dimanche, pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1985 il n’a pas pu aller voter lors du renouvellement des représentants départementaux.
José « Pepe » Mujica, leader historique du Mouvement de participation populaire (MPP) est en phase terminale d’un cancer de l’œsophage qui a atteint d’autres organes. En soins palliatifs, il ne quitte pas sa maison de Rincón de Cerro.
L’année dernière, pour les élections présidentielles, il s’est déplacé pour aller voter en chaise roulante et avec sa canne. Cette fois-ci il n’a pas pu. « Nous allions faire l’effort d’aller voter mais le transfert en voiture était trop pour lui et la médecin lui a recommandé de ne pas y aller », a dit Topolansky. Son entourage le plus proche tente de préserver son intimité. « Je suis à ses côtés depuis plus de 40 ans et j’y resterai jusqu’à la fin ; je le lui ai promis. Nous essayons de préserver l’intimité de notre famille mais avec un personnage comme Pepe c’est quasiment impossible », a-t-elle dit.
« C’est la fin, il est en phase terminale, nous faisons en sorte que tout se passe le mieux possible, c’est la fin annoncée, il est en soins palliatifs », ce sont les mots de la femme de Mujica qui a demandé qu’il n’y ait « rien à craindre ». « Je suis à ses côtés depuis plus de 40 ans et j’y serai jusqu’à la fin, je le lui ai promis » nous a-t-elle confié.
« Ni un traitement chimique ni la chirurgie ne me soulagent car mon corps est à bout », a expliqué Mujica. « Vraiment, je suis en train de mourir. Et le guerrier a droit au repos », a dit Mujica il y a quelques jours.
« Son état de santé est fragile, il ne peut pas bouger. Nous essayons tous de prendre soin de lui et évitons qu’il fasse quoi que ce soit qui puisse aggraver son état », a dit le président Yamandú Orsi qui a ajouté que, même dans son état, Mujica continue à apporter des idées : « Il est toujours très utile dans ces conversations d’une demi-heure, une heure, deux heures, où il te donne des quantités d’idées et des avis qui nous sont très utiles ».
José « Pepe » Mujica Cordano, est un ex-guérillero de l’organisation politico-militaire Tupamaros que dirigeait Raúl Sendic, vice-président de l’Uruguay, dont la vie a été marquée par la politique, la militance et l’austérité. Il a été torturé et incarcéré pendant la dictature militaire uruguayenne ; il a été ensuite ministre de l’Élevage, de l’Agriculture et de la Pêche et sénateur de la République. Sa présidence (2010-2015) a été remarquable en raison de son style de vie simple et de son engagement auprès de la gauche.
Fils d’un paysan, né le 20 mai 1935, il s’est engagé dans la guérilla tupamara dans les années 1960, luttant contre le régime militaire uruguayen. Il a été arrêté, torturé et incarcéré pendant 14 ans.
En 1971, 105 prisonniers politiques se sont échappés de la prison de Punta Carretas, à Montevideo, grâce à une organisation incroyable, le secret qu’ils ont su garder, la corruption de certains fonctionnaires de la prison et l’ingénieur qui a pu orienter le creusement du tunnel uniquement grâce à des plans. Si on avait dévié de quelques centimètres tout aurait pu échouer. Toute l’opération – qui s’est appelée El Abuso (L’abus) – a été menée dans le plus grand silence et sans qu’un seul coup de feu ait été tiré [2].
Au nombre des évadés on comptait quatre dirigeants historiques de l’organisation guérillera : le leader suprême Raúl Sendic (El Bebe), José Mujica (Pepe), Eleuterio Fernández Huidobro (El Ñato) et Jorge Amílcar Manera Lluberas, un ingénieur civil qui a été d’une importance majeure à l’heure de planifier et de mener à bien la fuite.
Après la fin de la dictature, Mujica est devenu un membre éminent du Frente Amplio, la coalition de la gauche uruguayenne. Il a été ministre de l’Elevage, de l’Agriculture et de la Pêche, de 2005 à 2008, puis sénateur.
Emir Kusturica a tourné le documentaire El Pepe, una vida suprema qui a été diffusé sur la plateforme Netflix, avec les commentaires philosophiques de Mujica, parlant de sa vie, évaluant la vie des autres, disant de choses comme « l’homme naît socialiste, puis il grandit, et sous l’effet de la propagande il opte pour l’égoïsme et devient capitaliste ».
Pour Kusturica « Pepe est le dernier héros politique dans un monde où les politiques parlent de choses que nous ne comprenons pas, une langue étrangère, et qui nous dirons des bêtises des stupidités » ; elle le montre en pyjama en train de dormir, se réveillant, Pepe dans sa vieille automobile, sa chienne à la patte coupée, sa femme de toujours, formant un couple de politiques, avec elle qui donne le conseil suivant « quand tu as un partenaire qui est dans le monde militant, la vie n’est pas facile et si l’autre ne la vit pas il ne le comprendra pas ».
Mujica a été président de l’Uruguay en 2010 et s’est distingué par son style de vie austère, son mépris des grandes résidences présidentielles et son engagement dans la lutte contre la pauvreté. Mujica est connu pour sa position politique de gauche, sa défense de la souveraineté nationale et sa critique du capitalisme.
Il habite une simple ferme dans les environs de Montevideo et a conservé une vie simple, loin du luxe et de l’ostentation qui accompagnent généralement les leaders politiques. Son style de vie et ses positions politiques ont suscité un grand intérêt et une reconnaissance nationale et internationale.
Mujica a été présenté comme « le chef d’État le plus humble du monde » en raison de son style de vie austère et de ses dons d’environ 90% de son salaire mensuel de douze mille dollars à des organismes de bienfaisance qui bénéficient aux pauvres et aux petits chefs d’entreprise.
Depuis 2005 il est marié à Lucía Topolansky, ex guérillera tupamara avec qui il avait une liaison sentimentale depuis 1972, qui a été une prisonnière politique, torturée, et internée dans le camp de concentration de Punta Rieles pendant plus de dix ans.
Lucía, dirigeante historique du Mouvement de participation populaire a été vice-présidente de l’Uruguay de 2017 à 2020.
En avril 2024, Mujica a annoncé qu’on avait diagnostiqué qu’il avait une tumeur de l’œsophage. En janvier de cette année il a dit que le cancer avait gagné tout son corps et qu’il ne se soumettrait plus à aucun traitement. L’Uruguay attend dans l’angoisse.
Comment sera « le petit pays », sans Pepe ?
Álvaro Verzi Rangel est un sociologue et analyste international, co-directeur de l’Observatoire en communication et démocratie et analyste senior du Centre latino-américain d’analyse stratégique (CLAE, www.estrategia.la).
Traduction française de Françoise Couëdel.
Source (espagnol) : https://estrategia.la/2025/05/13/pepe-se-nos-esta-yendo/.
[1] José « Pepe » Mujica, l’ancien guérillero qui a gouverné l’Uruguay de 2010 à 2015, est mort mardi 13 mai à l’âge de 89 ans – NdlT.
[2] Le film Compañeros (2019), du cinéaste Álvaro Brechner, s’inspire de l’histoire vraie de trois opposants à la dictature uruguayenne, suppliciés et humiliés pendant douze ans, dont l’ancien président José « Pepe » Mujica – NdlT.

