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DIAL 3759

URUGUAY - Le pays mise sur la sylviculture sans se préoccuper de la pollution et des conflits sociaux

Ramiro Barreiro

samedi 29 novembre 2025, par Françoise Couëdel

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Il y a une dizaine d’années, DIAL avait publié une longue série de textes sur la thématique de l’extractivisme, qui avait ensuite fait l’objet d’une publication papier en 2019. Les années passent mais les problématiques demeurent très similaires. Ce sont toujours les riverains qui font les frais des grands projets extractivistes avec leurs lourdes conséquences environnementales et sociales. Ce texte a été publié sur le site Dialogue Earth le 15 mai 2025. Il a été rédigé par un journaliste argentin installé à Montevideo, Ramiro Barreiro.


Le pays cherche à augmenter les zones de cultures forestières, malgré les doutes sur leur valeur ajoutée et des inquiétudes pour l’eau et la biodiversité.

Voyager dans l’intérieur de l’Uruguay c’est voir à l’infini des paysages de soja et d’eucalyptus. Là où prend fin la forêt d’une entreprise commence celle d’une autre. Les lignes parallèles d’eucalyptus forment de sombres couloirs où les arbres poussent pendant environ dix ans avant d’être coupés, élagués et chargés sur d’énormes camions pour être transformés.

En 2023, plus de 1,1 million d’hectares étaient consacrés à la monoculture de l’eucalyptus et du pin, environ 6% de la superficie de l’Uruguay. Alors que l’inquiétude augmente sur les dommages environnementaux associés à l’industrie de la cellulose et du papier de l’Uruguay, se profilent à l’horizon des projets d’expansion.

En 2024, la cellulose est devenue le principal produit d’exportation de l’Uruguay, dépassant la viande bovine. Elle a représenté 20% du total des exportations annuelles de l’Uruguay, générant des revenus de plus de 2 500 millions de dollars. À elles seules deux entreprises dominent le marché : l’entreprise finlandaise UPM, avec deux usines, l’une dans le département de Fray Bentos et l’autre dans celui de Durazno, et Montes del Plata, dont le siège est dans le département de Colonia, dans le sud-ouest de l’Uruguay.

La Chine a été la destination principale, recevant 42% des exportations uruguayennes de cellulose. Dialogue Earth a conversé avec Ignacio Bartesaghi qui dirige l’Institut des affaires internationales de l’Université catholique de l’Uruguay, qui explique : « La Chine est un partenaire clé pour ce produit et pour d’autres, mais particulièrement dans le cas de la cellulose et le potentiel de croissance de la production est important ».

Dans ses derniers projets d’atténuation du changement climatique – présentés à l’ONU en 2024 et qui vont jusqu’à 2035 –, le gouvernement de l’Uruguay déclare son intention d’augmenter la surface des plantations d’arbres de 20% de la surface totale enregistrée en 2020. Il prévoit aussi de maintenir la même surface de « terres de forêt primaire » que celle enregistrée en 2012 (même s’il n’y a pas encore d’accord général sur la façon de définir ce terme).

La présidente de la Société des producteurs forestiers (SPF) de l’Uruguay, Lucía Basso, soutient qu’« il y a de l’espace pour davantage » de plantations d’eucalyptus. Basso espère que le pays atteindra les 1,8 million d’hectares de forêts plantées en 2050.

La sylviculture, moteur de la politique

Le secteur forestier uruguayen a connu un essor en 2005 quand l’Uruguay a signé un accord avec UPM (appelée alors Botnia) pour la construction d’une usine de cellulose. C’est ainsi qu’est née la première usine de cellulose sur la rive du fleuve Uruguay, située dans le département de Fray Bentos, à la frontière occidentale du pays avec l’Argentine [1]. « Le développement de cette industrie est le résultat d’une politique d’État couronnée de succès connue sous le nom de Loi forestière », explique Bartesaghi, « qui, en même temps que d’autres politiques sur les zones franches et les ports francs a permis qu’affluent dans ce secteur des investissements de plusieurs milliards de dollars ».

La Loi forestière de 1987 a dynamisé ce secteur de différentes façons. Elle a mis en place des subventions et des exemptions fiscales. Elle a désigné les sols prioritaires pour la forestation qui sont en général des sols peu productifs pour l’agriculture mais qui permettent cependant l’élevage sur pâturage qui caractérise le pays. Elle a fixé l’obligation d’un aval de la Direction générale forestière du ministère de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche, pour qu’un projet de plantation puisse être réalisé. Les nouvelles plantations d’entre 40 et 100 hectares doivent être enregistrées auprès du gouvernement et les projets de plus de 100 hectares doivent être soumis à un processus d’autorisation environnementale avant leur établissement.

En juin 2023, a été inaugurée la deuxième usine de cellulose d’UPM en Uruguay. Située à proximité de la ville de Paso de los Toros, l’usine reçoit quotidiennement 1 300 camions chargés de troncs et de produits chimiques quotidiennement et peut produire 2,1 millions de tonnes de cellulose par an. Les troncs son triturés dans ce qu’on appelle des « chips », puis cuits sous pression et soumis à un lavage intensif. Pour ce faire, 129 millions de litres d’eau sont utilisés quotidiennement qui sont reversés ensuite dans le río Negro après dix cycles de lavage. Ensuite la pulpe est acheminée vers les ports de Montevideo et de Nueva Palmira sur un train de marchandise, mis en service en 2024, puis elle quitte le pays.

Pollution causée par les usines de pâte à papier

Des incidents récents, tels que le déversement d’acide sulfurique par l’usine UPM à Fray Bentos à la mi-mars, suscitent l’inquiétude sur l’impact environnemental de l’industrie de la pâte à papier de l’Uruguay. L’usine de Paso de los Toros a été sanctionnée 11 fois pendant sa construction et le ministère de l’environnement lui a infligé des amendes pour chacune des sanctions. S’y sont ajoutés trois incidents depuis son inauguration, avec, entre autres, des déversements de soude caustique (qui ont fait l’objet d’une enquête du ministère en septembre 2023) et de cellulose dans les cours d’eau.

En 2017, Daniel Panario, scientifique de l’université de la République (Udelar) de Montevideo, a été le co-auteur d’un rapport dans lequel il analysait le projet Paso de los Toros d’UPM pour le Service paix et justice (SERPAJ), une ONG de défense des droits humains. Au-delà de la contribution que ces projets de forestation peuvent apporter à la capture du carbone, le rapport souligne ses effets négatifs. Par exemple les besoins en eau des eucalyptus, qui ne sont pas autochtones en Uruguay, peuvent engendrer des déséquilibres hydriques dans les sols du pays, ce qui diminue la quantité d’eau qui circule dans les aquifères pour alimenter les cycles hydriques locaux.

Selon Panario, un autre problème est celui posé par les racines des eucalyptus qui s’étalent à l’horizontale et se disputent l’espace. Cela crée une barrière à la pénétration de la matière organique dans le sol ce qui accélère son acidification.

Panario indique aussi que, au-delà des déversements de l’usine, l’eau contaminée déversée par l’usine de Paso de los Toros contribue à d’importantes proliférations vertes de cyanobactéries dans le río Negro : la pollution augmente la disponibilité de nutriments dans les plans d’eau, ce qui altère les écosystèmes aquatiques. Cela a provoqué, par exemple, d’importants dépôts de cyanobactéries sur les plages de Palmar, une destination touristique. « On est obligés de fermer les fenêtres, il est difficile de se concentrer. Tu vas t’asseoir pour étudier et tu sens l’odeur », raconte le vétérinaire Juan Aguirrezabala. Il habite Palmar depuis sept ans et a offert sa collaboration en autopsiant des animaux retrouvés morts dans les champs de la zone après avoir bu l’eau du barrage.

Dialogue Earth a pris contact avec UPM concernant le déversement d’acide par l’usine de Fray Bentos et sa possible contribution à la prolifération de cyanobactéries. L’entreprise a renvoyé le sujet aux autorités environnementales. Le ministère de l’environnement a fait savoir à Dialogue Earth qu’UPM se trouve encore dans le délai légal durant lequel il doit répondre à notre demande d’informations concernant le dernier incident. Il a fait savoir qu’il n’hésitera pas à le sanctionner fortement si des irrégularités sont détectées.

Sur son site web, UPM diffuse des informations sur la durabilité de ses activités. L’entreprise affirme que 40% de ses terres sont destinées à des activités d’élevage, de conservation des ressources naturelles et d’infrastructures. Il décrit la façon dont sa production utilise un système d’économie circulaire, avec un contrôle permanent de l’eau et des mesures pour minimiser l’impact environnemental.

Conséquences pour les habitants

Edgardo Gutiérrez Lavié, conseiller municipal du Parti national à Paso de los Toros, affirme que les résidus rejetés dans la ville par l’usine sont importants. Il explique qu’il peut voir l’usine qui est de l’autre côté du fleuve de la porte de chez lui mais aussi la sentir : Il y a « une odeur rance » dans l’air et « un bourdonnement permanent » qui vient des cheminées.

« On constate des problèmes respiratoires, de vue, de sécrétions nasales », ajoute-t-il. « Il y a de nombreux polluants, car ce que rejette cette cheminée n’est pas une fumée ordinaire, mais des quantités de substances toxiques. »

Dans les rapports présentés à la commission du suivi, UPM a affirmé qu’« ils n’ont pas observé de contingences environnementales significatives concernant la qualité de l’air ». UPM a déclaré aussi qu’ils n’avaient pas reçu beaucoup de plaintes. Cependant l’entreprise reconnaît que « des dépassements des limites quotidiennes [de déversements chimiques] se sont bien produits de même qu’une émanation fréquente de gaz odorants dilués, particulièrement au cours des premiers mois de fonctionnement ».

Gutiérrez Lavié affirme que l’implantation de l’usine de pâte de cellulose lui a créé un autre problème pour sa ferme d’élevage. Les coupes d’eucalyptus occasionnent la fuite des animaux sauvages qui s’y trouvaient, des renards, des caracaras [2] et des sangliers, qui attaquent ensuite son bétail. Une de ses brebis a été attaquée par un renard, pense-t-il, à en juger par les morsures. Ce renard peut être un des nombreux renards qu’on retrouve morts écrasés au bord des routes et des chemins.

Par ailleurs, lors des réunions à la mairie, des manifestants ont exigé des logements pour les 12 familles de l’asentamiento [installation] de La Balanza. Ils affirment que ces familles ont été exclues par UPM de l’attribution de 60 logements de l’État en 2023, qui comprenait des abris de stockage de matériel et des modules d’habitation utilisés auparavant pour loger les ouvriers qui ont construit l’usine.

Une des personnes mobilisées est Lucas Correa, 84 ans, qui déplore aussi le manque de création de postes de travail par UPM. Il explique que « de nombreuses personnes qui se trouvent avec nous dans l’asentamiento sont venues de plus loin pour trouver du travail auprès d’UPM, mais aujourd’hui c’est la mairie qui distribuent les postes de travail d’ici et nombreuses sont les personnes qui héritent des postes de travail de leurs parents. Les autres doivent se débrouiller pour vivre au jour le jour ou vont travailler ailleurs. La situation est difficile. » La demande de logements et de postes de travail à Paso de los Toros contraste avec ce qui se passe dans la ville de Durazno, à quelque 60 kilomètres au sud. À Durazno vivent de nombreuses personnes qui se déplacent chaque jour pour aller travailler dans l’usine de Paso de los Toros et le marché immobilier est très dynamique.

Le maire de Durazno, Carmelo Vidalín, prévoit l’installation d’une nouvelle pépinière d’UPM et l’arrivée de 15 entreprises de transport qui créeront un total de quelque 600 postes de travail liés à l’usine. Il ajoute qu’il se bat pour que le réseau de trains d’UPM soit autorisé pour d’autres marchandises et pour des passagers. Vidalín admet néanmoins que « les résultats ont en général été négatifs pour ce qui est de la pollution ». Il affirme qu’il a toujours reçu des réponses satisfaisantes de la part d’UPM et des autorités nationales lors des incidents de pollution.

Henry Rosano vit à 200 mètres des voies de chemin de fer à Durazno. Il fait partie des chauffeurs qui ont travaillé à 100% pour UPM pendant la construction de l’usine de Paso de los Toros et il bénéficie encore des activités de l’usine. Mais son avis est plutôt réservé. Il considère qu’UPM « a donné beaucoup de travail aux gens », mais il affirme que le résultat principal – l’usine de cellulose – ne profite pas aux Uruguayens.

Rosano propose de faire un bilan dans 40 ou 50 ans pour voir « si cela en valait la peine ou non ». Et il conclut : « Ce sont ceux qui viendront après nous qui le sauront ».


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3759.
 Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
 Source (espagnol) : Dialogue Earth, 15 mai 2025.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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