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DIAL 3778
GUATEMALA - Identité maya : De nombreux défis
Juan José Hurtado Paz y Paz
jeudi 30 avril 2026, mis en ligne par
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Ce texte de réflexion du Guatémaltèque Juan José Hurtado Paz y Paz prolonge les analyses proposées par le Mexicain Benjamín Maldonado Alvarado dans le texte publié par DIAL il y a presque 15 ans sur les effets dévastateurs de l’« école de la République » sur les communautés indiennes (DIAL 3169 - « (->5286] »). On sait que certains peuples indiens ont choisi l’isolement volontaire pour préserver leurs existences individuelles et collective [1]. L’auteur réfléchit ici aux conditions de possibilité du maintien d’une identité maya dans un monde globalisé. Article d’opinion publié le 5 décembre 2025 sur le site Prensa Comunitaria.
De façon empirique nous pouvons observer que dans la majorité des peuples indiens, surtout chez les jeunes mayas, se perdent de manière accélérée l’usage de leur langue, la tenue traditionnelle et la connexion avec la Mère Nature et le territoire, éléments clés de l’identité culturelle.
Que perd-on réellement quand une langue cesse d’être parlée ou que cesse d’être portée la tenue traditionnelle ? Et que perd-on quand s’affaiblit la connexion à la Terre-Mère et au territoire ? Il est pertinent de se demander pourquoi cela se produit, quels sont les impacts sur les nouvelles générations et s’il convient de faire quelque chose à ce sujet.
Nous avons conscience que les cultures ne sont pas statiques. Que chaque peuple a, en outre, le droit de décider de ses modes de vie et de la manière d’exprimer son identité. Cette perte accélérée d’éléments d’identité indienne n’en reste cependant pas moins préoccupante.
Comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, le Guatemala n’est pas exclusivement indien mais assurément profondément indien : l’indianité est ce qui nous donne notre spécificité. Et même nous, les personnes métisses, nous sommes fortement imprégnés de tout ce qui est indien pour ce qui est de notre gastronomie, de notre vocabulaire, de nos façons d’être, de notre idiosyncrasie en tant que guatémaltèques. En ce sens, la perte d’éléments culturels mayas affecte non seulement les peuples originaires mais aussi la richesse symbolique du pays tout entier.
Un grand débat existe sur les tenues traditionnelles des peuples, sur leur origine et leur signification. S’il est possible que ces tenues aient été imposées par les encomenderos coloniaux [2] pour distinguer à quel peuple appartenait une personne et à quel encomendero elle revenait (une argumentation idéologique pour justifier l’exploitation de la main d’œuvre), les peuples indiens en ont fait des éléments identitaires et y ont introduit de nombreux éléments aux significations profondes d’histoire et de cosmovision. Avec le temps, chaque communauté a adopté des couleurs, des symboles et des tissages particuliers qui expriment sa relation à la nature, aux cycles de la vie, à l’histoire de leur communauté et à la spiritualité maya. La tenue vestimentaire a cessé d’être un marquage imposé pour devenir un tableau vivant de résistance, mémoire et fierté.
Pour ce qui est des langues, elles sont non seulement une façon de communiquer mais aussi de comprendre et de construire le monde. Chaque langue organise la réalité de façon différente, nomme ce que d’autres langues ne peuvent pas nommer, révèle des façons propres d’interpréter le temps, le territoire, la communauté et le sacré. De sorte que si la langue se perd, se perdent aussi des éléments fondateurs d’un peuple : sa philosophie de vie, sa mémoire historique, sa façon de voir la nature et jusqu’à son sens du « nous ». De là, l’importance de la conserver, de la revitaliser et de la transmettre au sein de la famille, à l’école et dans les espaces communautaires.
Pour les peuples mayas la connexion avec la Mère Nature n’est pas seulement physique, mais aussi historique, spirituelle, étique et communautaire. Elle implique de comprendre que la vie humaine est intimement liée aux cycles de la nature, aux montagnes, aux fleuves, aux forêts et aux êtres qui y habitent. Quand cette relation s’affaiblit – avec la dévalorisation du travail de la terre qui est l’activité la plus lourde, la plus mal rémunérée et la moins valorisée, avec l’urbanisation accélérée, la migration, la spoliation territoriale ou la pression du modèle extractiviste, l’influence des nouvelles technologies – s’affaiblissent aussi les valeurs, les pratiques et les connaissances qui fondent l’identité collective. La rupture avec le territoire affecte non seulement le mode de vie mais aussi la manière de sentir, de penser et d’être peuple.
Pourquoi cet abandon d’éléments de l’identité indienne ?
La raison la plus évidente est le racisme dont souffrent les personnes qui s’auto-identifient indiennes. Le racisme est structurel, forgé au fil des siècles et a pénétré profondément en nous tous et toutes, métis et indiens. Selon cette idéologie dominante, être indien est se situer « au plus bas » de l’échelle sociale au point même qu’appeler une personne « indigène » est une insulte. La langue et la tenue vestimentaire sont les indicateurs clés de l’identité culturelle qui « trahissent » les personnes en tant qu’indiennes et par conséquent elles peuvent être discriminées.
Au Guatemala on nous a enseigné qu’indien est synonyme d’arriéré et, par conséquent, au lieu de valoriser nos propres langues, est promu l’apprentissage des langues étrangères, qui peuvent être utiles, mais pas au prix d’une négation de ce que nous est propre. De même, être indien est considéré comme un équivalent d’être pauvre et porter la tenue ancestrale est donc signe de « pauvreté » – tout le contraire de ce qu’elle est réellement. De façon générale l’indianité porte le stigmate de l’« ignorance » alors qu’elle est porteuse d’une grande sagesse fruit d’une culture millénaire.
Face à ce racisme, l’indianité doit se cacher pour survivre. Cela explique pourquoi, dans la majorité des peuples, ce sont les hommes qui, les premiers, ont abandonné l’usage de la tenue ancestrale car c’était eux qui sortaient le plus de leurs communautés et ils cherchaient à ce que leur identité culturelle passe inaperçue.
Cette violence symbolique continue à impacter l’estime de soi de nombreux jeunes, qui sentent que, pour « progresser », ils doivent renoncer à leur identité. La honte acquise devient alors un mécanisme efficace de spoliation culturelle.
Comme nous venons de le dire, les hommes, dans la plupart des peuples, ont été les premiers à abandonner leur tenue ancestrale, depuis plusieurs décennies déjà. Cependant ce phénomène s’observe désormais aussi de manière accélérée chez les femmes, les jeunes particulièrement. Il y a plusieurs raisons à cela, notamment :
– Le coût des tenues traditionnelles. Beaucoup de jeunes filles n’ont pas appris à tisser et doivent maintenant les acheter, ce qui revient cher. À l’inverse, il y a les vêtements d’occasion – mis au rebut par les pays « riches » – qui sont très bon marché et avec lesquels il est donc difficile de rivaliser.
– La commodité et le rythme de la vie moderne. La mobilité, le travail et la vie urbaine rendent certaines tenues traditionnelles lourdes ou peu pratiques. Et la vie urbaine atteint maintenant les communautés rurales. La différence entre le rural et l’urbain est de plus en plus ténue.
– L’influence des médias et des nouvelles technologies. Les réseaux sociaux virtuels, les modèles globalisés de beauté et la standardisation de la mode influent fortement sur la perception de ce qui est « désirable ».
– Dans le cas de Huehuetenango, la proximité de la frontière mexicaine. Dans plusieurs territoires, la mode de ce qui est porté au Mexique a une présence forte et prend la place des usages locaux, reléguant les tenues ancestrales.
Plus grave encore peut-être est la perte des langues propres. Outre le racisme, plusieurs facteurs poussent à la perte de la langue :
– L’absence d’une véritable éducation bilingue interculturelle et l’imposition de l’espagnol comme langue véhiculaire, ce qui n’encourage pas les échanges dans les langues originaires.
– Le manque de matériels, de contenus et de technologies dans les langues mayas limite leur usage dans des contextes contemporains.
– La perception de sa faible utilité, renforcée par le marché du travail qui ne reconnaît pas toujours la valeur du multilinguisme indien.
– La migration interne et externe qui fait entrer les jeunes dans des espaces où leur langue n’est pas comprise.
Nous n’aspirons pas à des cultures de musée. Il ne s’agit pas de « geler » les cultures ni d’obliger les jeunes à reproduire exactement ce qu’ont fait les générations qui les ont précédés. Les cultures vivent parce qu’elles changent, s’adaptent, créent et réinventent. Le défi n’est pas de figer l’identité mais d’éviter que la pression extérieure l’efface. Les peuples indiens ont survécu précisément parce qu’ils ont su conjuguer continuité et renouvellement, souvent en reproduisant des éléments fondamentaux de leur identité culturelle dans les formes imposées.
Le défi est de « changer en perdurant et perdurer en changeant ». Perdurer ne veut pas dire tout reproduire tel que cela a été, mais conserver l’esprit profond qui soutient l’identité : la relation avec le territoire, la communauté, la spiritualité, les valeurs de complémentarité, de respect et d’équilibre. Changer, en revanche, implique de créer de nouveaux modes d’expression de ce qui est maya dans la musique contemporaine, l’art digital, la mode réinventée, l’usage de la langue sur les réseaux sociaux, la défense du territoire, la participation politique des jeunesses indiennes.
Les jeunesses sont l’avenir des peuples indiens. L’identité peut aussi croître et s’étendre, pas seulement résister. Dans l’identité se trouve une grande force pour construire le Bien Vivre et ne pas être totalement assimilés par le système dominant.
La défense de l’identité n’est pas nostalgie ; c’est un acte politique et spirituel. Elle requiert de créer des conditions pour que les jeunesses puissent se sentir orgueilleuses de ce qu’elles sont et trouvent des chemins pour vivre leur identité dans le présent, ancrées dans le passé.
Voici quelques actions nécessaires :
– Renforcer le lien des jeunes avec la Terre-Mère et les territoires, par le biais de pratiques agricoles et d’autres activités qui renforcent cette connexion.
– Renforcer l’éducation bilingue interculturelle, véritablement conçue avec et pour les peuples.
– Créer des espaces de formation culturelle où les jeunes puissent apprendre l’histoire, le tissage, la musique, la spiritualité et la pensée maya.
– Promouvoir l’usage digital des langues, en créant des contenus, des applications, des podcasts et des réseaux sociaux en langues indiennes avec les précautions nécessaires car les nouvelles technologies peuvent être utilisées aussi pour reproduire le colonialisme et la spoliation culturelle.
– Mettre en place des politiques publiques qui reconnaissent et protègent les tenues traditionnelles comme patrimoine vivant.
– Accompagner les processus organisationnels des jeunes pour que leurs initiatives soient aussi une expression de leur identité.
L’identité ne doit pas être vécue comme une charge mais comme une source de force. Si nous parvenons à ce que les jeunesses mayas se reconnaissent dans leur histoire et trouvent en elle des possibilités d’avenir, cette perte accélérée pourrait se transformer en une revitalisation profonde.
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3778.
– Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
– Source (espagnol) : Prensa Comunitaria, 5 décembre 2025.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
[1] Voir notamment DIAL 3403 - « David contre Goliath : trois conflits en Amazonie andine. Troisième partie : Yasuní (Équateur) » et 2669 - « AMÉRIQUE DU SUD - Les indigènes isolés confrontés à leur extinction »
[2] Les encomenderos sont les bénéficiaires d’une encomienda, un système proche du servage médiéval dans lequel la Couronne espagnole accordait à un colon, en récompense pour ses services, un monopole sur le travail de certains groupes indiens – NdlT.

