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VENEZUELA - Vie de Sixta : une brève histoire de la révolution

Arlenin Aguillón

mardi 10 novembre 2009, mis en ligne par Thierry Deronne

Sixta Palma Orozco a passé son enfance à Las Nieves, localité située dans l’agglomération de Barranquilla, en Colombie. Là-bas, c’est sa mère Petilla qui lui a appris « la vie ». Comme pour nombre de latino-américains cette « vie » n’était pas des plus enviables.

Sixta était encore enfant dans les années 40. Une âpre décennie pour le monde entier, y compris pour la Colombie. La Seconde Guerre mondiale a anéanti 2% de la population mondiale totale. En Colombie pendant ces années, Jorge Eliécer Gaitán mena une lutte pour les revendications sociales jusqu’à ce qu’on l’assassine le 9 avril 1948.

Soumise à tant de pressions, Sixta ne put apprendre à lire. Ainsi les années passèrent jusqu’à ce qu’elle devienne une jeune femme. Elle ne savait toujours pas lire mais avait le minimum nécessaire pour vivre. À 19 ans, au milieu des années 60, elle eut son premier enfant et deux ans plus tard son deuxième. La Colombie vécut alors une explosion sociale. Au Venezuela on découvrait la « démocratie » avec Romulo Betancourt. Sixta avait 23 ans et la charge d’être mère l’obligea à prendre une décision : fuir la misère de la Colombie en cherchant ailleurs une meilleure qualité de vie. Ainsi arriva-t-elle au Venezuela. Là-bas restèrent les souvenirs de son enfance Las Nieves, sa mère et sa vie colombienne. « Je suis venue parce que j’avais besoin d’une meilleure vie » répond Sixta, âgée aujourd’hui de 68 ans. « La vie état très difficile à cette époque, même si ça n’a pas beaucoup changé en Colombie depuis » ajoute-t-elle.

Elle fut accueillie au Venezuela par Maria, autre colombienne dans la même situation et qui avait cherché à Maracaibo (Venezuela) une vie meilleure. »Elle m’a accueillie comme une sœur » se rappelle Sixta. « Elle m’a beaucoup aidé pour commencer ma nouvelle vie ». Mais cette « nouvelle vie » au Venezuela ressemblait peu ou prou à celle qu’elle avait fuie en Colombie. « Femme de ménage là-bas, je le suis toujours ici ». Ce n’était pas de sa faute. C’était la conséquence de son illettrisme. Cependant, être illettrée était la conséquence de l’exclusion sociale, de tout un système.

Rude Venezuela

15 à 20 ans de vie à Las Nieves lui donnèrent une large expérience, temps durant lequel elle donna naissance à 5 autres enfants. Nous sommes alors dans les années 80, époque des présidents « démocratiques » du Venezuela Luis Herrera, Jaime Lusinchi. « La nouvelle vie » de Sixta n’avait toujours pas commencé. Elle continuait de survivre, très loin de vivre. A l’époque l’IDH du Venezuela était de 0,765, un IDH moyen.

Pendant les années 80 le pays de Bolivar souffrit des conséquences de terribles politiques d’exclusion sociale. De 1980 à 1994 l’investissement en santé publique diminua de 43%, selon un rapport présenté à l’ONU par des ONG. Toute cette situation généra une augmentation du nombre de foyers en situation de pauvreté, de 46% en 1988 à 76% en 1994.

Sixta survivait alors avec les mille Bolivars qu’elle gagnait chaque mois. « Sans sécurité sociale ni aucun autre avantage » se remémore-t-elle. Ce sont ces chiffre-clefs qui permettent de comprendre l’autre grande explosion sociale que vécut cette exilée colombienne : le Caracazo, quand le peuple vénézuélien affamé descendit dans la rue pour réclamer ses droits face aux mesures néolibérales et brutales du FMI, en 1989.

Deux scénarios difficiles

Les années 90 menèrent le pays à une situation alarmante de pauvreté alors qu’il restait un des principaux producteurs pétroliers. Une rébellion civico-militaire organisée par un certain Hugo Chavez annonça des changements possibles. Mais il y eut l’échec du soulèvement, le « pour l’instant nous renonçons ». Sixta, la colombienne qui avait quitté son pays 23 ans plus tôt, dut poursuivre sa lutte.

Ses enfants grandirent et l’aidèrent, mais un poste de vente de nourriture rapide était le seul gagne-pain de la famille. Le travail informel concernait presque 50% de la population dans le pays. Un peuple meurtri était pour la seconde fois aux mains de Rafael Caldera. Et il en paya les conséquences une deuxième fois.

En 1997, 47,3% de la population de moins de 12 ans était en situation de pauvreté et 21,9% en situation de pauvreté extrême selon les chiffres d’une étude de l’Université bolivarienne du Venezuela (UBV). A la fin du mandat de Caldera, 18 millions d’enfants et adolescents travaillaient dans la rue et 407000 enfants étaient sans-papiers, selon la même étude.

Même si la situation dans le pays était difficile, c’eût été encore pire de retourner à Las Nieves, en Colombie. « En 1992, les 10% des plus riches disposaient de 33% des revenus globaux » révèle une étude de l’Observatoire de l’Économie Latino-américain. « Cinq ans plus tard, ces mêmes 10% détenaient 58% des richesses totales » peut-on lire dans le rapport. Et de 1996 à 1999 le nombre de foyers sous le seuil de pauvreté passa de 53,8% à 60%.

La refondation de la Patrie

En 1998, avec 56,20% des suffrages, la population vénézuélienne décida de changer de cap en élisant pour président Hugo Chávez.

Ainsi commença le processus de l’assemblée constituante, comme actuellement au Honduras, qui allait donner naissance à la Cinquième République, comme base fondamentale de l’intégration de tous les citoyens. Une intégration méprisée par l’oligarchie métisse, qui mit en œuvre un coup d’État en 2002 et sabota l’économie.

Ces actions menées par la contre-révolution ont généré rien que pour 2002 des pertes de 20 à 25 milliards de dollars pour le budget national, avec la grève des cadres de l’industrie pétrolière. Pour autant, cela n’a pas empêché le Gouvernement révolutionnaire de lancer les Missions Sociales avec l’appui de la République de Cuba.

Les missions permirent d’aborder de manière complète les « problèmes générés par tant d’années d’exclusion durant le IVe République » explique le sociologue Freddy Castillo. Le Venezuela avait vécu sous un État bourgeois durant de longues décennies et cela a déclenché « une terrible crise sociale » à laquelle devait répondre le gouvernement bolivarien avec volontarisme. « A l’échec de l’État bourgeois, on a cherché une alternative » explique le sociologue.

Cette alternative s’est manifestée en premier lieu par la mission Barrio Adentro puis avec l’ensemble du plan stratégique. Une étude menée par l’UBV dans la communauté El Gaitero a mis en lumière que « les missions se complètent et qu’elles ne peuvent être envisagées séparément ». Dans ce cadre, la mission Robinson s’effectua en plusieurs étapes et derrière elles ont suivi les missions Ribas, Sucre et Alma Mater.

Éducation pour le peuple

Le concept de la mission s’enracine dans la philosophie de Simón Rodríguez (professeur rousseauiste de Simon Bolivar), pour qui il fallait libérer le peuple au travers de l’éducation. « Rodríguez pensait que le développement de l’éducation du peuple était une activité hautement subversive » nous explique José Javier León, professeur à l’UBV et spécialiste de l’histoire du Venezuela. « C’était subversif car on était alors dans une société raciste et productrice d’exclusion. »

Mission Robínson (© : famille Palma)

Le point fondamental de la philosophie de la mission Robinson est donc de « donner le savoir et la connaissance à un peuple qui restait jusque-là esclave » décrit l’historien Carmelo Raydán. « Historiquement, l’écriture est un outil des élites » avertit Léon, licencié en lettres « et ce type d’éducation (selon les principes de Rodriguez) nous a permis de prendre à bras le corps la cruciale question des lettres. Cette pensée subversive fait rupture avec la médiocre et conservatrice pensée espagnole » précise-t-il. Raydan ajoute « A cause de ce modèle (espagnol) dominant, le modèle éducatif de Rodriguez ne put en son temps trouver l’espace pour sa réalisation ».

Des siècles plus tard, au Venezuela, l’éducation est enfin un droit du peuple. Une étude de l’Institut latino-américain des recherches sociales a montré que les participants à la mission Róbinson « sont des personnes exclues du système éducatif traditionnel ou qui ne peuvent pour diverses raisons poursuivre leur études initiales. La grande majorité des étudiants est issue des strates socio-économiques les plus basses » C’est une question structurelle. D’ailleurs les personnes évoquent comme raison principale de l’abandon de leurs études la situation économique de leur famille.

Mission Robínson (© : famille Palma)

La relation interne du groupe d’étude est un autre aspect important : « car le formateur doit se familiariser avec les étudiants » nous dit Edixon Plaza, ex-formateur dans la communauté El Gateiro à Maracaibo. « Nous sommes satisfaits de voir comment quelqu’un ne sachant pas lire peut apprendre et réussir » ajoute Plaza, communicateur social. « Apprendre à lire c’est rendre sa souveraineté à un être humain » explique Léon. « C’est un changement de vie, une nouvelle naissance » explique Castillo.

La nouvelle vie

À 68 ans, Sixta, venue au Venezuela pour mieux vivre, a finalement réalisé son projet. « Aujourd’hui, je suis une autre personne » assure-t-elle. « J’ai appris à lire grâce à la mission Robinson, je me suis diplômée avec la mission Ribas et maintenant je m’oriente vers la mission Sucre » nous dit-elle avec fierté.

« Nous sommes tous très fiers d’elle » nous explique Yasmín Atencio, une de ses filles. « C’est très bien d’aider ma mère dans sa formation, elle a fait l’impossible pour nous permettre de réussir aussi ». Susana, une autre de ses filles née en Colombie use de son temps libre pour soutenir sa mère.

Aujourd’hui, Sixta bénéficie aussi de la Mission Identité et a pu régulariser ses papiers. Désormais, elle ne marche plus dans la rue de la même manière. « Il me manque encore à apprendre beaucoup de choses, mais je peux maintenant lire, je comprends mieux les choses, certains se moquent et critiquent le fait que je sois encore étudiante à mon âge. Ils dénigrent la mission, mais moi, maintenant, je suis diplômée. Je les entends et je me dis intérieurement qu’il vaut mieux que je me taise, ce n’est même pas la peine de discuter avec ces brutes ». Le changement de vie a été si important pour elle qu’elle peut se permettre d’appeler « brutes » ses contempteurs. Aujourd’hui, elle voit son rêve se réaliser. Deux de ses enfants sont bacheliers, l’une est maitresse d’école diplômée universitaire et l’autre est licenciée en travail social.

En 2004, son neveu Ricardo lui avait dit que dans son collège à Pinincha, au centre de Maracaibo, d’autres adultes étudiaient dans une mission du nouveau gouvernement. Sixta ne pouvait pas imaginer à quel point ce que lui disait ce petit garçon de 7 ans allait lui être utile pour construire sa nouvelle vie.


Données de la mission Robinson

Population indigène

Nous avons réussi à alphabétiser nos peuples indigènes dans les États d’Amazonas, Anzoátegui, Apure, Bolívar, Delta Amacuro, Monagas, Sucre y Zulia, apportant ainsi une aide essentielle à ces secteurs qui sont parmi les plus pauvres du pays. Leur apprendre à lire et écrire a été un de nos plus grand défi, car pour cela, il fallut traduire l’ensemble de notre matériel dans les langues originaires indigènes correspondantes : jivi, yekwana, kariña y warao.

Population pénitentiaire

Dès son lancement, l’intégration de l’univers carcéral au Système éducatif vénézuélien a été un des fers de lance de la mission. Cela a permis l’alphabétisation des détenus et la poursuite des formations d’éducation initiale, secondaire et même supérieure avec les autres missions Ribas et Sucre pour toutes les personnes incarcérées qui le désiraient.

Population malvoyante

La méthode d’apprentissage « Yo Sí Puedo », (« Oui, je peux »), inventée á Cuba et applaudie par l’UNESCO, a été traduite en braille et des manuels ont été publiés spécifiquement pour les non-voyants, créant ainsi un matériel novateur, pratique et en accord avec les besoins de ces personnes.


Une stratégie par phases

Róbinson 1 : « Yo Sí Puedo »

Cette première étape a diffusé la connaissance dans tous les recoins du pays, permettant l’alphabétisation des vénézuelien-ne-s qui ne savaient pas encore lire ni écrire. La méthode « Yo, sí puedo » (Oui, je peux) se base sur l’association de chiffres et de lettres en partant du principe que l’adulte analphabète connait naturellement les nombres. Chaque lettre est associée à un chiffre conformément à une étude préalable des phonèmes. On a ainsi une méthode où la personne sait déjà la moitié des choses (les chiffres) et découvre l’autre moitié (les lettres). La méthode utilise les technologies audiovisuelles - télévision, cassettes et vidéoconférence - ce qui permet la massification des matières éducatives.

Róbinson 2 : Bataille pour le sixième degré

Cette phase est née le 15 septembre 2003 avec l’objectif de garantir l’acquisition du sexto grado (équivalent niveau collège) autant pour ceux qui ont déjà suivi la mission Robinson 1 comme pour n’importe qui ayant abandonné son éducation de base. Cette étape de la mission d’appui auss sur la méthode « Yo, sí puedo ».

Róbinson 3 : Cercles de travail et d’étude

Elle est née en septembre 2006 avec l’objectif de diffuser et d’établir l’habitude de la lecture, pour renforcer et permettre de suivre l’actualité sur les questions politiques, économiques, sociales, culturelles et d’intérêt général.

Róbinson productive :

La proposition tient ici à l’élargissement de l’horizon et des opportunités des citoyens membres de la mission. Il s’agit d’inclure les questions de formation socio-productives dans la formation académique sans remettre en cause les fondamentaux pédagogiques, en contribuant à l’augmentation du bien être socio-économique de la collectivité, en contribuant à la construction d’une économie socialiste du pays.

Fonds de soutien solidaire (Fondo de Apoyo Solidario, FAS)

Ce fonds créé en décembre 2004, est né de la proposition d’apporter un appui complet aux citoyens, formateurs, coordinateurs, superviseurs et familles pour les questions de santé et d’aide sociale.

Róbinson international

Né le 19 mars 2006, cette mission vise à développer une coopération internationale et un échange dans les domaines éducatifs et sportifs avec d’autres pays d’Amérique Latine et du monde nécessitant des programmes d’alphabétisation et d’éducation. Actuellement, des brigadistes vénézuéliens se trouvent au Nicaragua et en Bolivie où ils réalisent des recensements dans les différentes localités pour permettre aux personnes qui en ont besoin de participer à des projets d’alphabétisation.


Texte : Arlenin Aguillón.
Photos : famille Palma.

Sources : Radio Nacional de Venezuela & Courrier de l’Orénoque

Traduit par Grégoire Souchay pour http://www.larevolucionvive.org.ve:
http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article642

Texte original en espagnol : http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article641

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