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DIAL 2729

AMÉRIQUE LATINE - Femmes et Églises

Ivone Gebara

mardi 1er juin 2004, mis en ligne par Dial

Au colloque sur les alternatives latino-américaines réalisé à Lyon par DIAL les 23 et 24 avril 2004, Ivone Gebara, théologienne brésilienne, religieuse, a fait une intervention remarquée sur la situation de la femme dans le contexte actuel des sociétés latino-américaines, mais surtout dans l’Eglise catholique. Malgré les efforts faits par la théologie de la libération, prédomine aujourd’hui l’impression d’une régression des Eglises par rapport aux questions féminines. L’Eglise catholique continue à parler un langage du passé sans tenir compte de l’évolution des temps et des cultures. Malheureusement, il n’y a pas d’annonce réélle d’une bonne nouvelle pour les femmes.


Dans la présentation de ce colloque les organisateurs écrivent : « nous ne sommes généralement informés que de ce qui va mal en Amérique latine. Pourtant, des expériences positives importantes se déroulent aujourd’hui. (...) Elles témoignent qu’un autre monde est possible ». C’est à partir de cette proposition tournée vers l’espérance, que j’aimerais vous présenter quelques idées essayant de souligner la complexité et l’ambiguïté de nos alternatives.

Souvent, quand nous disons en Amérique latine qu’un autre monde est possible, il y a derrière notre tête le désir d’une autre organisation économique, politique, sociale dans nos pays et dans le monde. Il y a aussi un désir de relations plus égalitaires entre femmes et hommes dans les différents rapports de société. Nous croyons à l’interdépendance entre toutes les nations et groupes humains. Et nous voulons un projet de société qui ne soit pas basé sur le profit d’une minorité, sur l’exploitation et la domination des êtres humains et sur la destruction des écosystèmes. Pendant longtemps ce projet alternatif s’appelait pour nous SOCIALISME. Le féminisme social débutant en Amérique latine à partir des années 1970 s’inscrivait aussi dans ce projet politique considéré comme alternatif.

De même, à l’époque, au niveau des Eglises chrétiennes, nous avons souvent entendu parler de socialisme chrétien ou des chrétiens pour le socialisme. Un ferment socialiste semblait se diffuser dans différents mouvements et institutions.

Aujourd’hui encore, ce projet alternatif s’appelle socialisme ou démocratie réelle, même si souvent nous sentons que nous sommes encore très loin de notre Utopie. Ce qui est nouveau dans cette Utopie est que, malgré la méconnaissance formelle des grandes masses, le malaise et le désir d’un nouvel ordre mondial touche les différents groupes de tous les pays. De même, ce qui est nouveau est l’urgence de comprendre de façon nouvelle le sens actuel de nos utopies, de les redéfinir, de les préciser selon des nouvelles références.

Pourquoi dire cela comme introduction à ma réflexion ? Parce qu’à mon sens, les alternatives qui se dessinent en Amérique latine, les alternatives qui semblent aider les gens à vivre ou celles qui favorisent une organisation sociale plus juste se font à l’intérieur du même système capitaliste. Il n’y a pas de chemins alternatifs radicalement nouveaux. Les gens diront que ceci est clair, mais quand même il faut le répéter pour éviter des illusions et éviter de penser que nous sommes sûres de bâtir le socialisme selon un nouveau visage.

C’est comme si les mouvements dits alternatifs trouvaient des brèches qui permettent une respiration plus confortable à quelques centaines de personnes. Alors, ces alternatives ne sont que des alternatives relatives, c’est-à-dire des petites conquêtes à l’intérieur même de ce système oppresseur. Et cela semble vrai même si différents groupes gardent l’orientation ou la direction de l’utopie socialiste. Nous nous rendons compte par ailleurs, que le rêve socialiste se situe aujourd’hui comme une espèce d’utopie qui nécessite d’être reprise et réfléchie à partir d’autres donnés et références suivant le contexte historique actuel. Dans les différents FORUM SOCIAUX ce mot d’ordre « un autre monde est possible » a alimenté nos rêves et a bercé nos espérances internationales. Partout le même rêve, partout le même souhait, partout des gens de bonne volonté essayent de réfléchir et de proposer des alternatives à cette globalisation économique, politique et culturelle qui tue nos valeurs. Mais, tout cela semble encore loin, même si des pas significatifs ont été faits, même si de bonnes graines ont été plantées.
Ce qui est officiellement reconnu comme de « grandes conquêtes » de notre monde ne vient pas des forces alternatives au capitalisme dominant, mais de ce même capitalisme dominant, même si nous reconnaissons aussi la crise du modèle néolibéral. Les solutions proposées par les gouvernements, par exemple du Brésil, avec tant de programmes sociaux ne touchent pas les inégalités structurelles présentes depuis des siècles dans ce pays. Elles servent à dépanner des situations tragiques de faim, de soif, de maladie, de manque de terre. Mais c’est encore du dépannage. Le gouvernement continue à dépenser notre argent dans le payement de l’intérêt de nos dettes et à augmenter des taxes. Le point central du problème, c’est-à-dire l’inégalité des chances, de traitement, de races et tant d’autres n’est pas touché. Ou encore, pour être exacte, il est touché seulement au niveau du discours mais non au niveau des pratiques concrètes.
Avec la fin du cycle de privatisations dans l’économie on se demande quelle est la réelle force d’un gouvernement constitué. On se pose la question sur le contenu de ce qu’on appelle « projet national » et ceci dans toute l’Amérique latine. Quels sont les acteurs, citoyens, citoyennes qui le proposent ? Et comment se positionnent-ils ?

C’est à la lumière de cette introduction que je me propose de partager brièvement quelques aspects du rôle de l’Eglise, particulièrement l’Eglise catholique romaine, par rapport au mouvement des femmes en Amérique latine. Je vous propose quelques aspects de ce problème si complexe et si actuel.

Le mouvement des femmes a obtenu une audience significative depuis plus de 30 ans en Amérique latine. Des conquêtes au niveau des lois sociales, au niveau de la dénonciation de la violence domestique dans toutes ses formes ainsi que les violences sociales contre les femmes trouvent aujourd’hui un espace significatif dans les moyens de communication sociale et dans la conscience d’un bon nombre de personnes. L’organisation des femmes indigènes au niveau continental et intercontinental, l’organisation des femmes d’origine africaine, l’organisation des femmes des milieux ruraux et autres révèlent de plus en plus qu’en Amérique latine la question raciale et celle du genre ne sont pas seulement liées aux différentes cultures et sexes qui composent le visage du continent, mais aussi à des structures économiques et culturelles de domination. La simple question - qui sont les plus pauvres ? – et la réponse donnée par une simple observation peuvent nous situer dans le contexte des inégalités structurelles.
L’organisation des ces différents groupes et les revendications pour une citoyenneté pleine sont sans doute des pas importants pour plus de justice dans nos institutions sociales et nos relations. Néanmoins, il faut l’affirmer à nouveau, les changements obtenus entrent sans doute dans un projet social précis, mais à l’intérieur même du système hiérarchique actuel dans lequel nous vivons - système de privilège de classe et système sexiste. Une manifestation pour les droits reproductifs des femmes ou contre la violence domestique ou contre les taux inférieurs de salaires octroyés aux femmes se déroulent à l’intérieur même de ce système de privilèges et changent peu de choses. Mais, si nous n’étions pas engagées dans cette lutte quotidienne, sans doute, notre situation et celle du monde auraient été pire.

L’impact de nos conquêtes peut être mesuré à courte échéance par le moyen des concessions des pouvoirs en place, fruit sans doute de notre lutte insistante. Mais, à longue échéance, il est impossible de prévoir les changements opérés par nos petites conquêtes d’aujourd’hui. Nous rêvons que des changements plus significatifs dans les structures de pouvoir national et international puissent se produire. Mais il est difficile d’en dire plus sur l’avenir.

Au niveau des Eglises et plus particulièrement de l’Eglise catholique romaine la situation est différente. Nous assistons à un nouveau rôle des religions institutionnelles et à une conscience grandissante du fait que ceux qui détiennent le plus de pouvoirs et de biens en Amérique latine sont des chrétiens. La théologie de l’abondance et le marketing catholique servent à prouver que les riches sont une élite voulue par Dieu pour bâtir le monde, développer ses richesses et instaurer la paix. Les ennemis doivent être combattus puisqu’ils ne se soumettent pas au bon monde voulu par Dieu. Dans cette perspective le mouvement des femmes ( le féminisme) est à la limite considérée comme « ennemi de Dieu ».

Malgré les efforts de la théologie de la libération, nous avons l’impression d’une régression des Eglises par rapport aux questions sociales et féminines. Sans doute, j’affirme tout ceci à partir même de mes options et de la façon dont je situe le rôle des Eglises chrétiennes. À mon sens, nous femmes, nous n’avons pas eu de conquêtes au niveau des lois ecclésiastiques telles que nous puissions nous sentir inclues autrement dans les structures d’Eglise. Nous n’avons pas eu de changements théologiques institutionnels significatifs de façon à faire justice aux justes revendications des femmes par rapport à la théologie chrétienne. Les Eglises n’ont pas intégré l’effort de production théologique des femmes pendant plus de 30 ans. Au contraire, ce qui se passe est un grand exode des femmes des Eglises et institutions religieuses, surtout celles qui ont un certain leadership dans différentes institutions sociales. Les Eglises continuent à être des lieux de protection et même de consolation, surtout pour les plus pauvres, mais non des lieux qui permettent aux femmes d’avancer dans l’affirmation de leur dignité. De plus en plus, il y a des groupes minoritaires qui se réunissent discrètement, cultivent leur foi, croient à l’héritage éthique de l’Evangile et poursuivent leur quotidien sans savoir ce qu’il faut encore espérer des hiérarchies religieuses.

La grande bataille de l’Eglise contre les femmes se fait à partir de leur corps et particulièrement de leur sexualité. Les Eglises organisent des lobbies dans les lieux de décision du pouvoir pour influencer les politiciens à voter selon les principes dits chrétiens, mais en réalité ces positions sont les plus arriérées politiquement et favorisent sans doute une politique de droite, antiféministe. Sans reconnaître explicitement le grand pouvoir des femmes par rapport à la procréation, les Eglises et particulièrement l’Eglise catholique essayent de contrôler la procréation à partir des principes qui continuent encore à être affirmés comme « loi naturelle » et « loi de Dieu ». Alors, les questions des droits des femmes se réduisent à des exhortations à garder le même modèle de femme et d’homme consacrés par la tradition patriarcale.

Si, au niveau des moyens de communications, les Eglises et les gouvernements conservateurs semblent gagner la bataille du contrôle de la natalité, de la non-interruption de grossesse, de l’affirmation du droit du fœtus, en réalité il n’en est pas ainsi. Les organisations des femmes et des professionnels liés à la santé ont aujourd’hui un important travail pour l’affirmation du droit de décision des femmes. Et non seulement cela, mais ces ONG affirment le droit à une éducation sexuelle qui s’exprime à travers l’éducation des deux partenaires. Ce combat pour la dignité du corps féminin s’est renforcé après Beijging par l’organisation de différentes propositions politiques de santé publique.

En général les Eglises participent comme des forces d’opposition aux combats menés par différents groupes de femmes. Elles continuent encore leur discours sur le principe absolu de la vie ou, quand il s’agit de l’utilisation des préservatifs, le discours souligne le besoin d’éviter la promiscuité sexuelle et, par conséquent, elles rendent un mauvais service à la prévention de maladies sexuellement transmissibles. Leur conception de l’être humain est encore trop idéaliste et loin de la complexité des problèmes actuels.

Il y a des groupes comme par exemple « Les femmes catholiques pour le droit à la décision » qui essayent de garder leur identité chrétienne et leur appartenance à l’Eglise catholique comme pour manifester qu’il y a eu et qu’il y a encore à l’intérieur même de la communauté chrétienne d’autres positions qui ne sont pas nécessairement celles des officiels au pouvoir en ce moment. De même, ces groupes essayent de montrer la contradiction des positions institutionnelles, combien, par exemple, la conception d’un pouvoir hiérarchique sacré est insoutenable aujourd’hui. Il s’agit d’un pouvoir autoritaire qui n’est pas lié, selon les femmes, à la tradition de Jésus. À ce propos, elles demandent l’aide de théologiennes et biblistes pour les aider à interpréter autrement la tradition chrétienne.
Le féminisme comme mouvement social pour l’égalité et la dignité des femmes semble être considéré une hérésie, peut-être l’hérésie la plus néfaste pour l’Eglise après le modernisme, selon certains analystes. Nous sommes accusées de vouloir changer l’ordre naturel des choses, de vouloir une autre compréhension de l’être humain, d’autres approches de l’image de Dieu, et partant, d’autres théologies. Cela touche aussi la question du pouvoir dans ces multiples expressions et modèles.

L’Eglise officielle s’éloigne chaque fois plus de l’humanité réelle, des questions réelles qui ont à voir avec le quotidien de tant de femmes et hommes dans le monde. L’Eglise n’est pas vraiment intéressée aux questions soulevées par des femmes concrètes ou par le mouvement des femmes. Elle ferme l’oreille à leurs questions et les yeux à leur situation dramatique, surtout dans certains coins du monde. Elle parle un langage du passé sans tenir compte de l’évolution des temps et des cultures. Elle présente une théologie et une spiritualité incapables de faire face aux défis de la vie de groupes précis. Elle parle et agit encore selon un modèle de pouvoir qui semble avoir perdu de la consistance dans la vie de celles et ceux qui cherchent des nouvelles relations dans le monde. Dans ces conditions il est difficile de prévoir les grandes lignes de l’avenir de l’Eglise institutionnelle par rapport à la vie concrète des femmes. On pourrait, par exemple, croire à l’évolution de la misogynie ecclésiastique devant l’admission des femmes à la Commission internationale de théologie. Néanmoins, sans mettre en cause la valeur des deux femmes choisies, il faut se demander quel est leur choix politique et idéologique pour être considérées aptes à intégrer cette Commission de la plus haute tradition masculine. Nous nous rendons compte que ce cadeau offert aux femmes est trop petit pour nous faire taire et acheter notre soumission à l’institution patriarcale. Les femmes ont obtenu beaucoup plus par leur effort, par leur persévérance sur tous les fronts de la vie quotidienne. Elles ont été vite convaincues que le souffle de l’Esprit les invitait à courir à Jérusalem et à tant d’autres coins du monde pour annoncer que la vie vaut plus que la loi. Elles sont engagées dans des mouvements qui ont à voir avec la terre, l’écologie, la juste redistribution des biens, avec des corps blessés et affamés, avec les guerres de toute sorte. Le visage officiel des Eglises révèle surtout le souci de faire plus de canonisations, de béatifications, de rubriques sur les célébrations religieuses, sur le célibat clérical et autres questions de ce genre. Tout cela semble très éloigné des questions qui défient notre humanité aujourd’hui.

J’ai survolé, dans ce court espace de temps qui m’a été accordé, quelques grandes questions vécues par les femmes et leur rapport à l’Eglise pour affirmer que malheureusement, de la part de l’institution officielle, il n’y a pas d’annonce réelle d’une bonne nouvelle relative aux femmes. L’institution suit un chemin d’affirmation de la supériorité du mâle et est prise dans les mailles d’une anthropologie qui soutient un modèle hiérarchique de pouvoir.

Par rapport à l’héritage éthique de Jésus, des groupes - femmes et hommes, souvent en dehors des institutions traditionnelles – se réunissent de façon informel, comme je l’ai indiqué plus haut, pour réaffirmer ensemble qu’elles et ils croient au ferment de l’Evangile . Elles et ils essayent de vivre, au milieu de tant de contradictions, leur foi dans la vie en abondance pour toutes et tous.

Nous savons qu’il n’y a pas de chemins ou d’alternatives préétablies ou données d’avance. Il faut inventer notre chemin chaque jour et essayer d’être fidèle à la vie qui nous habite et habite également chaque être vivant. C’est dans cette conviction que nous essayons de vivre.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2729.
- Traduction Dial.

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