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DIAL 2627

BRÉSIL - Le succès de la télévision brésilienne

Mario de Queiroz

dimanche 16 mars 2003, mis en ligne par Dial

Grâce à la télévision portuguaise, les émissions d’origine brésilienne, notamment les fameux telenovelas ont un taux de pénétration élevé dans l’ensemble des pays lusophones. Des débats ont lieu sur la qualité de ces émissions et sur les effets qu’elles produisent au plan comportemental, culturel et sur le langage lui-même dans l’ensemble de ces pays. Article de Mario de Queiroz, IPS, octobre 2002.


Les pays et territoires lusophones d’Afrique et d’Asie acceptent volontiers l’invasion télévisuelle portugaise dans les foyers de milliers de familles, ceci en grande partie parce que le menu de cette télévision comporte d’irrésistibles plats brésiliens.

Malgré sa dimension économique insignifiante, le Portugal s’est obstiné à envoyer des émissions de la Radio télévision portugaise (RTP) vers l’Angola, le Cap Vert, la Guinée Bissau, le Mozambique et São Tomé et Principe, vers l’asiatique Timor Oriental, et vers ces « reliques ethniques » lusophones que sont Goa, Diu et Damao (en Inde), Malaca (en Malaisie) et Macao (en Chine).

La perte d’audience au profit des canaux privés, les coûts du relais satellite en direction de l’Afrique, l’Asie, l’Europe et l’Amérique, et ceux de RTP-Afrique qui dispose de correspondants africains et de bureaux à Bissau, Cidade da Praia, Luanda, Maputo et São Tomé et Principe ont été à l’origine d’un déficit de 1 milliard de dollars en 10 ans pour la RTP.
Cette année l’estimation des pertes atteindrait les 100 millions de dollars. Les canaux nationaux et internationaux de la télévision publique coûtent à l’Etat portugais 274 000 dollars par jour.

Les défenseurs de ce service considèrent que le pays a l’obligation morale d’assumer cette dépense dont le but est d’élever le niveau d’éducation des populations lusophones et de promouvoir l’échange d’informations entre les anciennes colonies du pays.

Mais les détracteurs de cet échange considèrent que ce qu’offre la RTP c’est une authentique « télévision poubelle » qui n’est d’aucune aide pour ces pays.

La conséquence des émissions internationales portugaises est une pénétration des pays luso-africains par le Brésil à travers ses feuilletons télévisés qui constituent une part substantielle de la programmation de la RTP et qui rencontrent au Portugal aussi, un grand succès.

La suspension de la transmission d’un conseil des ministres ou d’une autre rencontre d’importance pour cause de dénouement d’un feuilleton télévisuel brésilien pourra sembler inconcevable ; c’est pourtant une réalité au Portugal, en Afrique et au Timor Oriental.

Le football portugais et les feuilletons brésiliens envahissent les heures de grande écoute de la télévision des pays lusophones, au point d’aller jusqu’à déterminer les comportements culturels de leurs habitants.

Dans les trois dernières décennies ce n’est pas l’influence économique ou politique du Brésil qui a été le fondement de la connaissance qu’avaient du Brésil les autres nations lusophones mais des feuilletons comme Gabriela, El Rey del Ganado, Pantanal, et Xica da Silva .

L’influence brésilienne a pris une dimension telle que même la langue a changé. Le langage courant a emprunté des termes au portugais que l’on parle au Brésil. Le ola dans bien des cas est devenu le oi brésilien et adeus s’est transformé en chao à la carioca [1].

Les noms des personnages les plus populaires des feuilletons s’imposent : Dercio, Carina, Edilson, Jaunice ou Tatiana reviennent sans cesse dans les faire-part de naissance lusophones.

A travers la télévision, le Brésil a ouvert la porte à une invasion, qui renverse les rôles après presque quatre siècles de domination portugaise et ce avec l’aide de la RTP.

Mais la qualité de l’offre de la RTP est controversée.

Selon Mario Mesquita, chercheur en communication et professeur de journalisme, la configuration actuelle des émissions de télévision est à ce point médiocre que « même les informations interminables de plus d’une heure ont adopté le style des feuilletons, spectacles, jeux et concours ». Mesquita estime que sous couvert de l’argument des « stratégies de lutte contre la concurrence » les informations qui jouent avec les émotions des petites gens, en laissant de côté le journalisme d’information et la diffusion des savoirs, pullulent à la RTP.

Tout cela se justifie parce que, ajouta Mesquita, « c’est le peuple qui a droit au chapitre en matière de télévision ».

En matière de télévision, « tout est à vendre. Les valeurs sont données en spectacle, se vendent, sont des marchandises médiatiques, c’est l’affirmation triomphante de l’audimat et la négation d’un contrat éthique entre la télévision et la société », a affirmé Augusto Manuel de Seabra, l’un des analystes en communication les plus en vue.

Ces gens-là ainsi que d’autres critiques de la programmation télévisuelle se demandent si c’est bien le rôle qui devrait incomber à l’ancienne métropole.

Par ailleurs, l’usage de la langue diffusée par la télévision à 220 millions de personne de langue portugaise, apparaît comme un élément fondamental de discorde entre Brésiliens et Portugais. Les puristes portugais critiquent avec ardeur la désinvolture des Brésiliens. Mais, contre toute attente, c’est la très conservatrice Faculté de lettres de l’Université de Lisbonne qui se montre le meilleur défenseur des Sud-Américains.

Selon le professeur Maria Helena Mateus « notre intolérance en matière de langage a admis peu d’actualisation et de renouvellement du portugais archaïque ». Les Brésiliens en revanche « ouvrent les voyelles, mettent en valeur le corps des mots et au plan phonétique maintiennent la pureté de la langue ». Elle a ajouté : « l’introduction de nouveaux mots et expressions brésiliens n’est pas préjudiciable, mais bien plutôt correspond à une évolution idiomatique naturelle ».

La popularité des feuilletons brésiliens dans les pays de langue portugaise est due en grande partie au fait que dans ces fictions télévisuelles « on présente les pauvres dignes, laborieux et endurants, alors que les riches sont abjects et les politiques corrompus » a fait remarquer la psychologue Maria Do Rosario Dias. Et elle en a conclu que dans la population majoritairement pauvre du monde lusophone « les laissés-pour-compte trouvent leur consolation à regarder des feuilletons dans lesquels les riches vivent au milieu de problèmes et de trahisons. Ils se réjouissent de pouvoir se dire : je suis pauvre, mais au moins ma femme, elle, ne me trompe pas ».


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2627.
- Traduction Dial.
- Source (portugais) : IPS, octobre 2002.

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[1Nom donné aux habitants de la ville de Rio de Janeiro.

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