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DIAL 2280

BRÉSIL - Dom Hélder Câmara a 90 ans

Frei Betto

mardi 16 février 1999, mis en ligne par Dial

Dom Hélder Câmara est l’une des grandes figures de l’épiscopat brésilien, connue internationalement pour ses prises de position vigoureuses en faveur des pays du tiers monde. Onzième d’une famille de 13 enfants, il est né à Fortaleza, dans l’État de Ceará, le 7 février 1909. Ordonné prêtre le 15 août 1931, évêque le 20 avril 1952, il fut archevêque d’Olinda et Recife de 1964 à 1984. Il assuma de nombreuses responsabilités dans l’Église brésilienne et latino-américaine et impulsa d’importantes réalisations. Comme l’indique un communiqué du service de presse de la Conférence nationale des évêques brésiliens en l’honneur de ses 90 ans, il eut une “présence prophétique” au sein de cet organisme et dans la société brésilienne. Nous publions ci-dessous un texte de Frei Betto écrit à l’occasion de cet anniversaire.


Maigre, le visage émacié, la calvitie mal dissimulée par quelques mèches de cheveux, Dom Hélder était toujours en soutane même après que l’on eût permis aux évêques d’utiliser des vêtements civils. Assez petit, le père Hélder - ainsi qu’il préfère être appelé par ses amis les plus proches, également surnommé “le mecejanense” en référence à sa terre d’origine dans le Ceará - ressemblait à un géant dès qu’il ouvrait la bouche, du temps où il prêchait encore en public.

Ce n’était pas un orateur sacré à l’ancienne mode, ni un prêcheur pompeux à la rhétorique creuse. Il ne se présentait pas avec le visage sombre des hérauts de la vallée de larmes, pour qui l’enfer est le destin naturel de nous tous, pêcheurs obstinés.

Dom Hélder prêchait avec vivacité et enthousiasme - ce qui signifie étymologiquement “être plein de l’esprit de Dieu” - avec ses yeux étincelants, ses mains maigres et ses bras fins gesticulant avec exubérance et compensant ainsi sa petite taille. Son corps se dressait sur la pointe des pieds, comme si les mots jaillissaient de son élan vers le ciel, son accent du Nordeste qui accentuait les voyelles dans ses messages aux phrases courtes, sans virgules ni circonlocutions.

L’évêque brésilien qui a le plus influencé le Concile Vatican II a toujours eu des idées très claires, mêlant l’ardeur de la foi au cri de la justice. Prophète, de son esprit jaillissaient des projets qui devaient transformer l’image de l’Église catholique. L’initiative de réunir les évêques en conférences épiscopales, les projets de pastorale et l’exercice de la collégialité entre les prélats font partie de ses initiatives. Grâce à lui, une partie significative de l’Église retrouva ses origines évangéliques dans la lutte pour la justice auprès des secteurs les plus pauvres de la population.

Collègue de Roberto Marinho, Dom Hélder refusa quand Juscelino Kubitschek [1] lui proposa le poste de préfet de Rio. Encore marqué par son infortuné passage par l’“intégralisme” dans les années 30, Dom Hélder n’est jamais entré dans la politique des partis. Alors que les jeunes gauchistes fanatiques tendent à devenir des réactionnaires modérés avec l’âge adulte, Dom Hélder a fait le parcours inverse. Il n’a jamais accepté le marxisme malgré sa réputation d’“évêque rouge”. Défenseur intransigeant des pauvres, toute son action a porté sur la recherche d’une alternative aussi bien du communisme que du capitalisme. Pour défendre cette utopie il a couru le monde, il a appris à parler anglais avec l’accent du Ceará, et il a mobilisé des foules dans les grandes villes des pays développés.

Au début de 1964, Dom Hélder fut nommé archevêque de São Luis do Maranhão. Alors qu’il se préparait à prendre son poste, l’archevêque de Recife mourut et le Pape Jean XXIII décida de transférer Dom Hélder dans l’archidiocèse de Pernambouc.
Pendant la dernière semaine de mars 1964, je me trouvais à Belém do Pará au Congrès des étudiants latino-américains. Le premier avril éclata le coup d’État [2]. Je me cachai dans le séminaire. Mais l’archevêque, Dom Alberto Gaudencio Ramos, se mit à collaborer avec la police, dans le but d’arrêter les prêtres “subversifs”. Dès lors que le clergé lui-même ne pouvait pas compter sur son évêque, qu’en serait-il de nous les laïques ?

Je courus à une agence de la Varig. Mon billet Belém-Rio avait été accordé par Betinho, alors chef de cabinet du ministre de l’éducation du gouvernement renversé par le coup d’État. L’employé disparut avec mon billet. Il revint peu après et nous apprit que tous les billets accordés par le gouvernement antérieur étaient annulés. Je restais là, assommé, parmi d’innombrables personnes qui essayaient de quitter la capitale du Pará. Sur l’enveloppe de mon billet un tampon très clair marquait “annulé”. Je déchirai alors l’enveloppe et donnai le billet à un autre employé : “Puisqu’il n’y a plus de place pour le vol direct de Rio, pouvez-vous me donner une place sur un vol pour Rio via Recife ?” lui demandai-je. Et il me la donna.

Je débarquai à l’aéroport de Guararapes le jour de l’installation de Dom Hélder à son poste. J’arrivai au palais épiscopal de Manguinhos en pleine réception. En saluant le nouvel archevêque je lui manifestai mon désir de lui parler en particulier. Il quitta la fête, s’enferma avec moi dans une salle et écouta attentivement ce que j’avais à dire sur l’Église de Belém do Pará.

Tout au long des dernières décennies, je l’ai rencontré lors de voyages et d’événements ecclésiaux. Il est pour moi le principal inspirateur “du choix préférentiel pour les pauvres”, un engagement qu’il a proposé à un groupe de cardinaux et d’évêques pendant le Concile. Il est donc en cela le précurseur de la théologie de la libération. Dom Hélder est pour l’Église ce que Paulo Freire représente pour l’éducation et les mouvements sociaux. Sans la “pédagogie de l’opprimé”, il n’y aurait pas de Mouvement des sans-terre (MST), de Centrale unitaire des travailleurs (CUT), de Confédération de mouvements populaires (CMP) et de Parti des travailleurs (PT). Sans Dom Hélder, il n’y aurait peut-être pas de communautés ecclésiales de base et de pastorales sociales, ni de Campagnes de la fraternité, ni de Cri des exclus.

Nous nous sommes retrouvés à Puebla, au Mexique, à la Conférence épiscopale latino-américaine de 1979. Moi, de l’extérieur, en compagnie d’une vingtaine de théologiens de la libération, lui de l’intérieur, nous faisions passer nos remarques aux évêques et, de là, aux commissions pour l’élaboration des textes.

On peut définir Dom Hélder comme un “conspirateur”, c’est-à-dire quelqu’un capable de conspirer en faveur du bien avec art, verve, délicatesse et joie. Il n’a jamais connu le découragement ni montré d’affectation. Il s’est toujours alimenté comme un oiseau, de préférence dans des petits troquets, proches de son lieu de travail.

La dictature militaire fit en sorte que son nom ne fût jamais mentionné. Mais le succès de ses prêches à l’étranger amena l’Itamaraty [3] à s’engager auprès des États-Unis pour qu’il ne reçût pas le Prix Nobel de la Paix. Peut-être d’autres pressions semblables expliquent-elles qu’il n’ait jamais reçu le chapeau cardinalice.

Ce fut une perte pour le Nobel et pour l’Église, il aurait grandi l’un et l’autre, car il synthétise et symbolise le mieux le message évangélique de l’Église catholique dans cette seconde moitié du XXe siècle.

Père Hélder, bon anniversaire !


« Passons aux barbares ! »

Permettez-moi de vous laisser quelques suggestions fraternelles.

Maintenant que nos frères, les riches, subissent des dangers, spirituels et même matériels, toujours plus graves ; maintenant qu’ils sont pris dans des structures comme les sociétés multinationales et les complexes économico-politiques-militaires (des structures qui, en écrasant les deux tiers de l’humanité, arrivent aussi à emprisonner dans leur engrenage les riches eux-mêmes), l’heure de Dieu ne sonnerait-elle pas de faire comme saint Paul et de partir pour les païens ? Ou, plus proches de nous : de passer aux barbares ?

Il ne s’agit aucunement d’abandonner ni de condamner qui que ce soit avant le jugement du Seigneur. Mais étant donné que nous ne parvenons pas à toucher l’esprit et le cœur des riches, pourquoi ne pas faire l’expérience que les pauvres évangélisent non pas simplement les pauvres, mais aussi les riches ? Pourquoi douter que le Saint-Esprit, toujours vivant, réalise des miracles peut-être plus grands que ceux des premiers siècles du christianisme ?

Un autre miracle énorme serait : si nous nous décidons à nous donner aux pauvres et à renoncer à certains styles de vie qui rappellent encore le triomphalisme d’hier, à des conforts et surtout à des prestiges, les pauvres pourront nous convertir, nous aussi.

Très chers frères, passons aux païens, passons aux barbares ! Ne voyons-nous pas le pauvre qui nous fait signe, qui nous appelle comme le Macédonien appelait saint Paul ?

Dom Hélder Câmara
Déclaration faite au Synode des évêques en 1974
Traduction Documentation catholique


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2280.
- Traduction Dial.

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[1Président du Brésil (1955-1960) (NdT).

[2Le coup d’État militaire dirigé par Castelo Branco chef de l’armée de terre renverse le président social-démocrate João Goulart. (Cf. DIAL D 352 à propos du rôle des États-Unis dans ce putsch militaire et D 29, 35, 79, 110, 463 sur certaines prises de position de Dom Hélder Câmara durant cette période) (NdT).

[3Nom du palais où se trouve le siège du ministère des affaires étrangères (NdT).

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