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DIAL 3172

Soigner, témoigner

Jean-Claude Rolland

lundi 7 novembre 2011, par Dial

Nous publions ici le texte de l’intervention de Jean-Claude Rolland, lors du colloque organisé en juin à Paris par l’Association Primo Levi sur le thème « Langage et violence – Les effets des discours sur la subjectivité d’une époque ». Pendant le colloque a été projeté le film Baptême de Sang, tiré du livre éponyme de Frei Betto consacré aux années noires de la dictature militaire au Brésil et en particulier au cas d’un groupe de frères dominicains, emprisonnés et torturés à l’époque pour leur solidarité avec les militants pourchassés. Jean-Claude Rolland est le médecin psychiatre qui, en 1973-74, a suivi l’un d’eux, le frère Tito. Tito de Alencar était venu s’installer en France après avoir été libéré. En août 1974, il a mis fin à ses jours alors qu’il séjournait au couvent de la Tourette, près de l’Arbresle, dans la banlieue ouest de Lyon. Saul Landau et Haskell Wexler ont réalisé un documentaire Brazil : Report on Torture (1971) dans lequel Tito de Alencar témoigne de ce qu’il a vécu en prison. Ce documentaire été tourné en janvier 1971 au Chili, juste après l’arrivée des 70 prisonniers politiques brésiliens échangés contre l’ambassadeur de la Suisse qui avait été séquestré [1], et recueille les témoignages des prisonniers qui évoquent notamment les tortures subies [2]. Un extrait du film avec le témoignage de Tito de Alencar est en ligne sur YouTube (en portugais brésilien avec des sous-titres anglais).


Je croyais que nous avions tout dit de ce que nous savions de Tito de Alencar lorsque, aussitôt après sa mort tragique, nous avons engagé un certain nombre de rencontres et de travaux destinés à – ici le verbe adéquat me fait défaut, honorer, sauver, rendre justice à ? – sa mémoire. Nous, ce sont les frères dominicains qui l’accompagnèrent de manière étroite dans les derniers mois de sa vie, je les nomme : Roland Ducret, Xavier Plassat et François Génuyt – et moi à qui ils avaient confié de soigner son douloureux et inquiétant état mental. Nous avons donc organisé un séminaire au couvent de la Tourette, avons interrogé tous ceux qui l’ont connu depuis son exil en France, avons participé à une émission de télévision, j’ai écrit cet article paru dans la NRP [3], « Un homme torturé, Tito de Alencar », toutes ces manifestations étant centrées sur ce dont la souffrance de Tito témoignait jusqu’au vacarme : l’expérience sans nom, sans visage humain, l’expérience indicible et inenvisageable de la torture. Je rappelle que dans ces années 70 en France, nous restions imprégnés de ce que l’armée française, avec le soutien d’une certaine classe politique, avait commis en Algérie de façon clandestine et extensive. Cet arrière-fond historique national explique la sensibilité, et aussi l’insensibilité, dans lesquelles a été accueilli le témoignage de Tito. Je dis cela parce que l’urgence où nous avons été de faire connaître ce dont témoignait Tito n’a pas été étrangère à la réserve, à l’hostilité même qu’a suscitée cette situation dans le socius. Une majorité de mes collègues à l’hôpital jugeaient par exemple qu’il n’y avait pas lieu de traiter « le cas Tito » autrement que comme un cas psychiatrique ordinaire.

Mais dans ce domaine ouvert par la torture, par la barbarie, par la violence aveugle que les hommes s’exercent mutuellement les uns contre les autres, voire contre eux-mêmes, rien n’est jamais dit définitivement ; peut-être faut-il préciser : rien n’est jamais dit, tant le « dire » semble dérisoire et toujours en retard par rapport au fait qu’il énonce, tant la parole semble futile face à la violence du geste meurtrier. Face à l’implacable sentiment d’impuissance auquel nous a exposé le suicide de Tito, cette pendaison, dont le film montre la puissante charge symbolique, et qui n’eut pas lieu dans la belle forêt attenante au couvent, mais dans le cadre sordide d’un peuplier jouxtant la décharge d’une zone industrielle déserte et misérable, face à cette impuissance donc, Tito s’étant par la mort dérobé à nous comme il n’avait justement pu le faire face à ses tortionnaires, il me paraît maintenant étrange que nous ayons eu recours à ces discours dont l’impuissance manifeste nous saute aux yeux et nous accable immédiatement. Peut-être avons-nous été soutenu dans ce défi par l’idée que l’impuissance du discours ne signifie pas ipso facto un discours de l’impuissance, que s’il y a un lieu où le destin peut être déjoué, où le cours des choses peut être renversé, ce lieu est bien celui de la parole. Car quand la parole est désavouée, d’autres voies s’offrent à l’expression de la vérité et de la douleur. Dans les carnets de Tito, on a retrouvé cette phrase destinée à dénier le secret où l’enfermaient ses tortionnaires : « Alors les pierres crieront ! »

Ce que montre l’histoire de « l’après Tito », c’est que régulièrement l’événement, dont il a été le protagoniste principal, ou le symbole, resurgit dans la conscience collective. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai été sollicité pour une intervention, ou un article, ou la traduction d’un article ancien. Je n’ai pas gardé trace de ces sollicitations, mais il me semble même qu’elles obéissent à une rythmicité particulière, tous les deux ou trois ans, comme si sa mémoire hantait les esprits à la manière d’un spectre dans un château hanté, ou comme si, à ce sujet, quelque chose exigeait d’être parlé. Je reviens à la question du discours de la torture, du discours sur la torture, qui ne relèverait pas seulement de la subjectivité du locuteur, d’une volonté individuelle, mais plus profondément du rapport de la chose elle-même à l’appareil du langage. On sait que ce qui rend possible la torture est l’abolition préalable de tout échange langagier entre le tortionnaire et sa victime. Le tortionnaire n’écoute pas sa victime, il l’interprète ; il ne lui parle pas, il l’injurie ; il le fait parler, le fait avouer in fine ceci, qu’il faut absolument garder en tête : qu’il n’est pas son semblable, qu’il n’appartient pas à la même humanité. Cette parole, donc, que nous tenons pour sacrée parce qu’elle est au fondement même de la communauté des hommes, de l’humanisation, voici que dans les circonstances qui autorisent la torture, elle est détournée à une fin radicalement opposée : la ségrégation, l’exclusion, le bannissement, la déshumanisation.

Les sévices physiques auxquels recourt le tortionnaire, les moyens dont il dispose pour ce faire relèvent d’un éventail étendu et sont en soi monstrueux. Baptême de sang de Helvécio Ratton les détaille avec précision. Ils peuvent entrainer la mort de la victime, celle-ci peut aussi y résister, et Tito a résisté, c’est dire sa force de caractère et sa détermination à vivre. Ce que la torture engage de moyens physiques ne peut en rien briser un sujet. Je voudrais attirer votre attention sur le fait qu’au-delà de ses moyens physiques, la torture recourt à une arme redoutable dont les tortionnaires usent d’une manière généralement empirique, sans le savoir, mais qui, dans le cas de Tito, a été prépondérante, a été érigée en méthode, a presque fait l’objet d’une théorie : « nous te briserons de l’intérieur » lui a dit le capitaine Fleury. Et c’est bien pour échapper à cette menace que Tito a tenté de se suicider en prison. Cette arme qui est comme l’ombilic de l’arsenal du tortionnaire, cette arme est ceci : destituer la parole de sa fonction symbolique, la réduire à la catégorie d’un acte, et d’un acte meurtrier.

Au cours des sévices engageant un simulacre de communion, on mettait dans la bouche de Tito un appareil destiné à l’électrocuter. À cette violence physique « pure » s’ajoutaient ces propos qui, plus que des insultes, étaient destinés à le confondre dans son identité la plus intime et la plus précieuse : « tu es un prêtre homosexuel », « tu n’es pas un prêtre puisque tu es communiste ». Formulés dans ce contexte de maltraitance physique, les mots deviennent des coups qui ébranlent l’édifice toujours précaire de la personne, qui « dépersonnalisent » la victime.

Jusqu’à sa mort, pendant toutes les années de l’exil, la voix de Fleury ne s’est plus jamais tue dans la tête de Tito ; elle lui commandait de rentrer, de sortir, de se taire, de parler, aucun de ses gestes n’échappait plus à cette emprise. Le tortionnaire s’était immiscé dans sa victime, faisait corps avec le sien dans une fusion qui n’avait rien d’une alliance, mais était un assujettissement absolu. Que la victime devienne le double du tortionnaire, son ombre, est la chose la plus fantastique, la plus insupportable qui soit, et nul, dans son entourage, n’avait les moyens de prendre mesure de cette métamorphose. Une scène du film montre le Prieur du couvent morigénant Tito pour sa conduite. Cette image m’a touché, elle est vraie, et pas seulement concernant cet homme que j’ai connu et qui était d’une rare bienveillance et perspicacité, mais de tous, moi y compris. Il m’a fallu des années et de nombreux retours sur cette expérience pour que le savoir théorique que j’expose ici et que je commençais à construire s’impose à moi en profondeur. La connaissance des effets de la torture se heurte chez le chercheur, et a fortiori chez son public, à de violentes résistances, d’où la nécessité impérieuse qu’elle soit régulièrement remise au travail.

Mais ce qui m’a touché encore plus est que ce prieur avait, quelques années plus tôt, milité en faveur de l’indépendance algérienne et avait fait lui-même a minima l’épreuve de la torture. Je n’ai pas raison de parler d’une « expérience » de la torture. Il semblerait que ce prêtre n’ait pas gardé mémoire de ce qu’il avait traversé. Ce qui se passe dans ce champ de l’inhumain ne laisse derrière lui aucun savoir, ne fait l’objet d’aucune expérience ; n’en demeurent que des traces négatives qui désertifient l’esprit.

L’étrangeté où était Tito, de par son identification forcée à Fleury, le coupait radicalement de sa communauté d’accueil, l’isolait absolument. Les soins, l’attention qui lui étaient prodigués, se doublaient forcément d’une sorte de suspicion selon laquelle il y aurait eu dans son « délire » quelque chose d’un simulacre, d’une mauvaise volonté, d’un refus de vivre, suspicion qui n’était pas sans fondement, même si elle manquait de clairvoyance. Car en effet Tito n’était plus Tito, il était (aussi) Fleury, et ceci n’était pas une feinte mais l’effet mécanique d’une intrusion de l’autre par ses mots, réduits à leur pouvoir de pénétration. La torture qui abolit la capacité du langage à sublimer le réel, abolit du même coup le pouvoir du jeu à ruser avec le réel et sa violence.

Au-delà de ses effets destructeurs sur les individus qu’il est impératif de dénoncer sans répit, le fait de la torture nous met en demeure de penser ceci : il y a dans la langue, dans toute langue, une virtualité de violence, normalement surmontée, normalement éteinte, mais que le tortionnaire peut exhumer et, dans le cas de Fleury, sait exhumer, car avec celui-ci, et c’est tout le talent du film de le faire apparaître, nous sommes en présence d’une volonté farouche, méthodique, d’extermination de l’autre et de sa différence. La torture s’inscrit ici dans une idéologie sophistiquée, et parfaitement maîtrisée, quant à ses éventuels soubassements pulsionnels, je reviendrai pour finir sur ce point. La violence que manifestent certains états archaïques de la langue – je pense en premier lieu à ce que Freud a écrit dans les années 1920, relativement à la conflictualité psychique ordinaire, culminant dans la cruauté verbale que le surmoi peut exercer sur le moi – je pense encore à la terreur que manifestent las patients délirants à l’écoute de « leurs voix », ce qu’incarne la voix de Fleury instrumentalisant, à distance du sévice, l’esprit de Tito, ces états régressifs de l’appareil langagier nous laissent penser qu’un long travail de culture a été nécessaire pour que d’instrument de domination au profit du plus fort, ce qu’elle dût être aux temps originaires, la langue devienne cet outil si précieux pour l’intelligence, et le ciment même de la solidarité entre les hommes. Et c’est bien sûr cette avancée culturelle que ruine la pratique de la torture.

Parler, reparler sans fin de la torture, pour restaurer la langue dans sa dignité et sa plénitude d’outil culturel, telle est la tâche qui s’impose à nous, malgré nous devrais-je dire, et nous réunit aujourd’hui. Baptême de sang apporte à cette question une contribution essentielle et nouvelle, la contribution propre à l’écriture cinématographique qui rend à l’image, à la sémiotique du visuel, une place que la parole, par son abstraction même, ne sait plus lui accorder. Je me réjouis que notre réflexion sur la torture se soit enrichie de ce nouvel acquis. Et quand j’ai découvert ce film et mesuré quelle force nouvelle de témoignage il représentait, je me suis dit, j’ai aussi découvert, que c’était justement cela qui nous avait animé aussitôt que nous avions perdu Tito et que nous ayons éprouvé la terreur que ce dont lui-même témoignait se perde dans l’oubli et l’indifférence : que dans la continuité même du « soigner » et bien qu’on se heurtât là à l’irrémédiable de la destruction psychique, il nous fallait témoigner, faire parler tout ce que Tito avait laissé de traces indirectes de ce qu’il avait vécu, les notes éparses dans ses carnets, les propos tenus ici ou là à ceux qu’il avait côtoyés ; mais aussi ses symptômes tels que l’observation clinique les révélait et dont nous nous convainquions toujours plus qu’ils étaient le reflet de l’histoire tragique traversée par le sujet, et pas seulement l’effet négatif d’une déstructuration psychique. Appréhender et déchiffrer chaque détail contenu dans le délire de la victime comme la marque, la trace des violences subies et en reconstituer l’ensemble comme on compose un récit pour couvrir un événement, telle était la tâche qui s’imposait à nous pour sauver sa mémoire, faute de n’avoir pu sauver l’homme. D’où le titre que j’ai choisi pour cet exposé « Soigner, témoigner ». Témoigner comme la revanche de la parole contre l’impuissance à laquelle l’a soumise l’épreuve de la torture.

Dans le service d’urgence où j’étais alors chef de clinique, on me téléphona un jour pour me demander si j’acceptais de voir en urgence un résident du couvent de la Tourette, un prêtre étranger qui refusait depuis plusieurs jours de regagner sa chambre et errait sans boire, ni manger, ni dormir dans la forêt attenante. Se présentèrent alors les trois dominicains cités plus haut accompagnant un homme vêtu du froc de son ordre, le visage livide, le regard perdu et fixé au sol, le corps déshabité de toute vie. Le diagnostic d’un état mélancolique suraigu s’imposait sans même recourir à un entretien que le mutisme absolu du malade rendait inenvisageable. Je décidais donc de l’hospitaliser. Jamais ne s’effacera en moi l’image terrifiante qui nous fut alors donnée à voir : nous le conduisîmes dans sa chambre, il nous suivit avec la résignation d’un condamné à mort. À peine entré, il se colla le ventre contre le mur, les mains en l’air comme si nous étions ses assassins. Nous l’installâmes dans son lit, une infirmière lui tendit les neuroleptiques destinés à apaiser sa terreur, il les reçut comme un poison qui allait mettre fin à ses jours… Pourquoi, comment l’idée m’est-elle aussitôt venue que cette scène, par sa gestualité tragique, répétait une scène antérieurement vécue, la dénonçait, en témoignait ? Que le délire, ici, parlait ce que l’homme, par sa voix, taisait ? Que le soin que nous allions lui prodiguer et dont le résultat paraissait déjà improbable, vu la gravité de la situation, ne pouvait en aucun cas se dissocier du témoignage dont, par l’adresse rudimentaire de l’exposition, il nous faisait le dépositaire ?

Je remarque à ce propos que la défiance illimitée que Tito avait logiquement édifiée contre ses tortionnaires se reproduisait littéralement à l’égard de ses amis et de ses soignants. Jamais plus Tito n’a pu s’en départir. D’où l’impossibilité où il fut d’accéder au soin. La rupture définitive du lien nouant l’être à sa communauté est ce que vise in fine le tortionnaire.

À chacune des reprises de ces manifestations concernant la mémoire de Tito (peut-on dire de ces commémorations ?), telle celle qui nous réunit aujourd’hui, quelque chose s’approfondit ou s’authentifie. J’ai mentionné tout à l’heure la temporalité décalée nécessaire à ce que l’intelligence théorique des effets psychiques de la torture s’incarne dans une authentique empathie avec la victime ; de même chaque reprise met-elle en lumière un aspect que, précédemment, des aspects sans doute alors plus urgents reléguaient au second plan. Il nous est par exemple apparu impérieux, dans un premier temps, d’accorder l’exclusivité de notre recherche à la psychologie de la victime, c’était une exigence épistémologique. L’article « Un homme torturé » paru à la NRP s’est attaché à une description aussi minutieuse que possible des dommages psychiques laissés chez Tito par l’épreuve de la torture, dommages durables évoluant indépendamment de leurs causes, tels que l’identification à l’agresseur, la dissolution de l’identité propre, la dépersonnalisation. Le contexte historique, sociologique, de la torture a certes été pris en compte, mais dans les limites précises où ce contexte éclairait la violence des sévices, par exemple la dégradation du système de la langue opérée par la pratique de la torture ; ou bien dans la mesure où les symptômes subjectifs pouvaient spécifiquement éclairer certains aspects latents de cette situation, je pense à la façon dont la scène dans la chambre d’hôpital dévoilait l’emprise absolue que le tortionnaire avait gagné sur sa victime.

En visualisant le film, qui rend d’ailleurs très bien compte de cette problématique subjective, une chose m’a frappé, bouleversé : c’est la lumière presqu’aveuglante qu’il projette sur la psychologie du tortionnaire – je dis « psychologie » mais le mot ici n’a pas sa place, il faudrait dire tout de suite, du fait de la démesure où cela opère, la « folie » du tortionnaire. Certes au temps des premiers témoignages, cette question s’est posée très vite à tous les observateurs de cette situation. La personnalité du capitaine Fleury a médusé chacun d’entre nous. Une association de chrétiens a tenté de correspondre avec lui et un dossier a été constitué où l’on découvre les répliques insolentes, méprisantes, mégalomanes de cet idéologue convaincu de sa supériorité morale, de la hauteur de sa mission, et… de la déchéance de ses victimes.

Le film expose sans concession l’acharnement qui anime Fleury et son équipe, un acharnement qui se déploie sans discontinuité de l’assassinat de Marighela, puis dans la traque infernale de ses partisans, puis dans le meurtre d’âme de Tito. Ce faisant, l’image cinématographique fait apparaître le décalage d’une telle attitude par rapport à la rationalité politique et aussi son étrangeté : on dirait ces hommes ivres du pouvoir qu’ils se sont accordés en s’autorisant le recours à la torture ; on dirait que, tel l’apprenti sorcier de la fable, l’outil qu’ils ont forgé pour accomplir leur mission, loin de demeurer à leur service, les a assujettis à lui. Et je ne parlerai pas trop vite d’un « sadisme » qui les déborderait, je ne recourrai pas trop aisément à une interprétation psychologique, nous ne sommes plus dans la psychologie, j’y insiste : mais je dirais que le renoncement à la loi humaine la plus fondamentale qui commande à la torture destitue ses acteurs de leur rang d’homme, de leur rang de personne, à celui d’exécuteurs anonymes et sans âme. Les intellectuels français, Pierre Vidal-Naquet en tête, ont vu dans le recours de la torture pendant les événements d’Algérie la fin d’un État de droit et ont, à juste titre, redouté un effet de contamination cancéreuse de cette transgression et son extension en métropole.

Penser que le tortionnaire est instrumentalisé par ce qu’il met en place ne suffit pas à le déculpabiliser. Mais peut-être y a-t-il maintenant un intérêt scientifique à aborder la question de la torture sous cet angle. Ce serait aborder frontalement ce mal qui affecte d’abord la communauté des hommes.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3172.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

responsabilite


[1Bruno Barreto a réalisé un film à partir de cet épisode : O Que É Isso, Companheiro ? (1997) [Titre français : Quatre jours en septembre].

[2Il est possible d’acheter un DVD du documentaire sur le site de Round World Productions. Il est en portugais brésilien, avec des sous-titres anglais.

[3Nouvelle Revue de psychanalyse – note DIAL.

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