Ce texte de Dominique Temple, dont la deuxième partie est publiée dans le numéro de juin 2012, prolonge par une perspective plus historique celui du philosophe bolivien Javier Medina, paru dans le numéro de décembre 2011 (DIAL 3174 - « Ch’ulla et Yanantin, les deux matrices civilisationnelles de l’Orient et de l’Occident »). À partir de la notion de réciprocité, sur laquelle l’auteur a beaucoup travaillé [1], D. Temple met en évidence l’ampleur du malentendu initial – ce qu’il appelle le « Quiproquo historique » – entre peuples indiens et conquistadores espagnols. Ce texte a d’abord été publié en espagnol en 2002 (Dominique Temple, « El quid pro quo guaraní », dans Ñande reko : la comprensión guaraní de la vida buena, édité par Javier Medina, La Paz, FAM-Bolivia / Programme de soutien à la gestion publique décentralisée et de lutte contre la pauvreté, « Gestión Pública Intercultural » n° 7, 2002, p. 44-85.) puis repris dans Teoría de la reciprocidad (2003). Il est aussi disponible en français sur le site de l’auteur.
Le Quiproquo colonial
En 1500, le Portugais Alvarez Cabral conduit treize navires et douze cents hommes d’équipage sur la route des Indes ouvertes par Vasco de Gama, découvre le Brésil, prend symboliquement possession du territoire mais poursuit sa route. Seize années plus tard, l’Espagnol Díaz de Solis explore le Rio de la Plata [2].
Ulrico Schmidl, soldat allemand, participa aux expéditions qui traversent le continent pour atteindre le Pérou. Revenu dans son pays, il dépeint les nations rencontrées et leur accueil : partout l’hospitalité, partout le don, partout l’alliance [3] :
« Là-bas sur cette terre, nous avons rencontré des Indiens qui se nomment Querandi, environ trois mille hommes avec leurs femmes et leurs enfants. Et ils nous apportèrent poissons et viandes pour que nous mangions » [4].
Il ne s’agit pas d’une hospitalité symbolique mais d’une hospitalité réelle et inconditionnelle, de surcroît fort onéreuse car les nouveaux venus sont deux mille six cent cinquante ! [5]. Les Espagnols doivent donc résoudre au plus tôt le problème de leur approvisionnement en vivres. Lorsque les Indiens ne leur offriront plus l’hospitalité, ils s’empareront de leurs récoltes et s’installeront dans leurs villages :
« Dieu Tout-Puissant nous permit par son aide de vaincre les Querandi et nous occupâmes l’endroit où ils se trouvaient (…). Là, nous demeurâmes trois jours : ensuite nous revînmes à notre campement laissant à une centaine d’hommes le soin de garder l’endroit étant donné qu’il y a dans ces parages de bonnes eaux de pêche. De même, nous fîmes pêcher en utilisant les filets des Indiens pour avoir assez de poisson pour nourrir nos gens… » [6].
Les Espagnols ne s’occupent pas de tirer parti des ressources du pays car ils veulent atteindre le Pérou au plus tôt. Aussi, très vite :
« La souffrance et les méfaits de la famine furent tels que ne suffirent ni les rats ni les souris, vipères ou autre vermine, jusqu’aux chaussures et les outres, tout dut servir de nourriture » [7].
Ils en sont même réduits au cannibalisme :
« D’autres Espagnols coupèrent les muscles et d’autres parties du corps des pendus, les emportèrent dans leurs maisons et là les mangèrent. De même, il est arrivé alors qu’un Espagnol mangea son propre frère mort » [8].
Si le motif principal de la conquête est l’or, dans l’immédiat c’est pour la nourriture que les Espagnols recherchent l’alliance des Indiens : Pedro de Mendoza ne parvient plus à nourrir ses gens. Il décide donc d’envoyer trois cent cinquante hommes en amont sur le Paraná :
« Et nous naviguâmes en remontant le Paraná à la recherche des Indiens pour trouver des aliments et des provisions » [9].
Mais l’expédition est un désastre. Les Indiens, en effet, informés du précédent des Querandi, fuient en détruisant leurs villages et leurs récoltes :
« Mais quand les Indiens nous voyaient, ils fuyaient devant nous et ils nous firent le mauvais tour de brûler et détruire leur nourriture : c’est leur façon de faire la guerre. De cette manière, nous ne trouvâmes rien à manger, ni peu ni prou : à peine nous donnait-on à chacun par jour, trois demies onces de biscuit. Dans ce voyage, mourut de faim la moitié de nos gens » [10].
Pedro de Mendoza laisse le commandement à Juan de Ayolas :
« Notre capitaine Juan de Ayolas ordonna que les marins apprêtent huit brigantins et des canots ou bateaux parce qu’il voulait naviguer en remontant le Paraná à la recherche d’une nation qui se nomme Timbú afin d’en obtenir des provisions et nourrir nos gens » [11].
Les Espagnols abandonnent donc Buenos Aires et remontent le Paraná. Après deux mois de navigation, ils rencontrent les Timbú qui les reçoivent magnifiquement :
« Notre capitaine fit alors cadeau à l’Indien principal des Timbú qui s’appelait Cheraguazu, d’une chemise et d’un bonnet rouge, d’une hache et autres choses de rachat » [12] (« rescate ») [13].
« Et ce Cheraguazu nous conduisit chez ses gens et ils nous donnèrent viandes et poissons jusqu’à nous rassasier » [14].
Chez les Timbú, l’hospitalité dura trois ans ! Lorsque la conquête reprend, ils sont reçus par les Coronda : « Et ils partagèrent avec nous leur ordinaire de viandes et de poissons, leurs outres et d’autres choses encore » [15].
Puis les Quiloaza : « Également nous partageâmes leur nécessaire » [16]. Puis les Mocoreta : « Les Mocoreta nous reçurent très bien, à leur manière, et nous donnèrent la viande et le poisson dont nous eûmes besoin durant les quatre jours où nous restâmes avec eux » [17]. Puis les Chána… Mais, ils doivent affronter les Mapeni sans que Schmidl n’en dise les raisons :
« Ils nous reçurent avec hostilité – il y avait sur le fleuve plus de cinq cents canoës – mais les dits Mapeni ne parvinrent pas à grand-chose, et avec nos arquebuses nous en blessâmes et tuâmes beaucoup » [18].
Ils sont bien reçus par les Cure-magua : « Ainsi, les dits Cure-Magua nous donnèrent tout ce qui nous était nécessaire et se mirent entièrement à notre disposition » [19]. Mais : « … quand nous arrivâmes chez les Agace, ceux-là se mirent sur la défensive et tentèrent de nous combattre sans vouloir nous laisser passer » [20].
Bientôt, ils arrivent chez les Guarani-Cario. Devant leur ville puissamment fortifiée, Lambaré, Juan de Ayolas décide de s’avancer en ordre de guerre :
« (Les Cario) enjoignirent à notre capitaine général Juan de Ayolas que nous retournions à nos brigantins et qu’ils nous pourvoiraient de vivres et de tout ce qui nous était nécessaire » [21].
Les Indiens n’invitent donc plus les Espagnols dans leur village, bien qu’ils leur offrent toujours des vivres.
Cependant, plus haut sur le fleuve, ceux qui n’ont pas encore entendu parler des nouveaux venus rivalisent toujours dans l’assaut des dons :
« Un jour nous arrivâmes auprès d’une nation qui se nomme elle-même Jerus dont le roi, quand il sut notre arrivée, vint à notre rencontre parcourant un long chemin avec grande majesté et splendeur. Ses musiciens le précédaient et derrière lui marchait une innombrable multitude de gens, tous nus. Ce roi nous reçut très splendidement et ordonna que nous fussions tous hébergés dans certaines maisons, tandis qu’il emmenait notre capitaine avec lui dans sa propre demeure. Il fit rôtir des cerfs et d’autres pièces de gibier pour nous délecter » [22].
Pourtant, l’hospitalité se transformera en rejet puis en affrontement. Schmidl donne quelques indices de cette évolution – chez les Querandi du Rio de la Plata, par exemple :
« Les susdits Querandi nous apportèrent des aliments chaque jour à notre campement pendant quatorze jours et ils partagèrent avec nous leurs ressources en poissons et viandes, et un seul jour ils ne vinrent pas. Notre capitaine don Pedro de Mendoza envoya donc immédiatement un officier nommé Juan Pavón et avec lui deux soldats à l’endroit où se trouvaient les Indiens (…). Quand ils arrivèrent où ils étaient, l’officier et les soldats se conduisirent de telle façon que les Indiens les rouèrent de coups puis les laissèrent revenir à notre campement » [23].
La façon dont se conduisent les Espagnols provoque donc l’indignation des donateurs, une indignation mesurée, cependant. Aussitôt, les Espagnols réagissent avec une incontestable violence et sans commune mesure avec la mauvaise humeur de leurs hôtes :
« Quand le dit officier revint au campement, il dit tant et fit tant que le capitaine Don Pedro de Mendoza envoya son frère de sang Don Jorge Mendoza avec trois cents lansquenets et trente cavaliers bien équipés ; je fus moi-même de la partie. Notre capitaine général Don Pedro Mendoza disposa et commanda que son frère Don Diego Mendoza avec nous, tue, détruise et capture les nommés Querandi » [24].
La réciprocité de parenté
Les Espagnols sous la contrainte de la faim ne considèrent-ils pas que ce qui leur est offert leur est dû ? Faute d’entrer dans l’intelligence de la réciprocité, ils interprètent le don comme la reconnaissance d’une supériorité naturelle. Aussi prennent-ils avant même que leur soit donné ce qu’ils convoitent. Schmidl le précise en une autre occasion :
« Le plus illustre des Paiyone s’approcha de nous pacifiquement avec ses gens et demanda à notre capitaine que nous n’entrions pas dans son village, mais qu’il reste où il était. Mais ni notre capitaine ni nous-mêmes ne voulûmes faire ainsi, mais au contraire marcher directement jusqu’au village, que cela plaise ou non aux Indiens. Là, nous trouvâmes des viandes en abondance car il y avait poules, oies, cerfs, brebis, autruches, perroquets et lapins » [25].
Il se peut que les Mapeni ou les Agace, qui affrontèrent les Espagnols dès leur arrivée, aient été surpris sur le fleuve au cours d’un de leurs raids guerriers contre leurs ennemis, il se peut aussi qu’ils aient refusé de reconnaître aux Espagnols la supériorité dont ils se targuaient, après qu’ils eussent été avisés de leur comportement, mais Schmidl ajoute une autre explication lorsqu’il relate la rencontre des Cario :
« (Les Indiens Cario) enjoignirent à notre capitaine général Juan de Ayolas que nous retournions à nos brigantins et qu’ils nous pourvoiraient de vivres et de tout ce dont nous avions besoin, si nous nous écartions de là, et que sinon ils seraient nos ennemis. Mais nous et notre capitaine général Juan de Ayolas ne voulûmes pas retourner en arrière, étant donné que les gens et la terre nous paraissaient tout à fait convenir, spécialement la nourriture, car en quatre années nous n’avions pas mangé de pain et nous nous étions nourris seulement de viandes et de poissons (…). Nous fîmes donner nos arquebuses, et quand ils les entendirent et qu’ils virent que leurs gens tombaient mais qu’ils ne virent ni balle ni flèche aucune mais seulement un trou dans les corps, ils ne purent résister et s’enfuirent, tombant les uns sur les autres ainsi que les chiens, pendant qu’ils fuyaient jusqu’à leur village » [26].
Les Indiens résisteront au siège de leur village pendant deux jours.
« Mais quand les dits Cario virent qu’ils ne pouvaient le supporter davantage et qu’ils eurent peur pour leurs femmes et leurs enfants car ils les avaient à leur côté, ils vinrent et demandèrent grâce et s’engagèrent à faire tout ce que nous voudrions. (…) De même ils amenèrent et offrirent à notre capitaine Juan de Ayolas six petites jeunes filles, la plus grande d’environ dix-huit ans ; de même ils lui firent cadeau de sept cerfs et d’autres pièces de gibier. Ils demandèrent que nous restions avec eux et firent cadeau à chaque homme de guerre de deux femmes, pour qu’elles nous soignent, fassent la cuisine, lavent et s’occupent de nos affaires et de tout ce qui pourrait nous manquer. De même, ils nous donnèrent de la nourriture, de celle dont nous avions bien besoin en cette occasion. C’est comme cela que les Cario firent la paix » [27].
Les Cario ont donc d’abord proposé aux Espagnols de les pourvoir de tout le nécessaire mais à la condition qu’ils restent à distance de leur village. La première observation de Schmidl : « nous ne voulûmes pas revenir en arrière car les gens et la terre nous paraissaient tout à fait convenir, spécialement la nourriture », confirme que les Espagnols prennent et n’entrent pas dans une relation de dons mutuels. Mais puisque les Cario leur offrent tout ce qu’ils désirent à condition qu’ils demeurent dans leurs vaisseaux ou tout au moins hors des villages, pourquoi veulent-ils s’emparer des maisonnées ? Ce n’est pas seulement la faim qui fouaille les entrailles des Espagnols. Les conditions de la paix avec les Cario sont éclairantes : deux femmes par homme de guerre. Schmidl s’appesantit avec concupiscence : « À notre capitaine Juan de Ayolas, ils offrirent six petites jeunes filles, la plus grande de dix-huit ans ».
Sur l’hospitalité de parenté, il s’exprime ailleurs avec plus de pudeur. Il recommande même à ses lecteurs qui voudraient en savoir davantage de faire le voyage en Amérique !
« Ces femmes (il s’agit de femmes Mbaya) restent à la maison et ne vont pas travailler dans les champs car c’est l’homme qui cherche la nourriture ; elles filent et tissent le coton, préparent la nourriture et donnent son plaisir à leur mari et aux amis de celui-ci qui le demandent ; sur ce point je n’ai rien à dire de plus pour l’instant. Qui ne le croit pas ou qui veut en savoir davantage qu’il fasse le voyage » [28].
Parlant des Jerus, il note :
« Les femmes sont belles à leur manière et vont complètement nues. Elles pêchent, le cas échéant, mais je ne veux pas parler trop de cela cette fois » [29].
Les Espagnols ne sont restés qu’un seul jour dans cette communauté des Jerus. C’est dire que la réciprocité de parenté est immédiate et généralisée. Lorsqu’ils sont reçus le lendemain par le roi des Jerus, Schmidl précise :
« Ces femmes sont très belles, grandes amantes, affectueuses et de corps ardent, selon ce qu’il m’en semble » [30].
D’autre part, la réciprocité de parenté est manifestement une initiative indienne qui s’inscrit dans les règles de l’hospitalité :
« … Quand nous étions à une lieue de cette localité vint à notre rencontre le roi des Jerus lui-même, avec douze mille hommes plutôt plus que moins, et ils nous attendirent pacifiquement sur une plaine. Et le chemin sur lequel nous allions était d’une largeur comme de huit pas, et sur ce chemin il n’y avait ni paille ni brindille ni pierre mais il était couvert de fleurs et d’herbes, et ainsi jusqu’à l’arrivée dans la bourgade. Le roi avait sa musique qui est comme celle des seigneurs en Allemagne. De même le roi avait ordonné que des deux côtés du chemin, on chasse des cerfs et d’autres animaux sauvages, de telle façon qu’ils avaient chassé autour de trente cerfs et vingt autruches ou nandous, chose qui méritait la peine d’être vue » [31].
On devine ainsi ce qui se passe depuis Buenos Aires : les Espagnols qui sont sans femmes veulent entrer dans les villages pour profiter de la relation de parenté. Les Indiens les reçoivent avec le don des vivres et la réciprocité de parenté qui signifie que les étrangers sont intégrés dans leur société comme beaux-frères ce qui leur donne immédiatement droit aux filles indiennes comme épouses. Celles-ci s’accordent d’elles-mêmes pour cette alliance, ou bien encore elles peuvent être offertes par les autorités [32]. La réciprocité de parenté est une alliance matrimoniale non seulement individuelle, mais de communauté à communauté.
Ignorant le sens des relations de parenté indiennes, les Espagnols ne traitent pas les femmes comme des épouses mais les utilisent pour leur plaisir, les abandonnent ensuite ou les échangent selon leurs besoins, comme l’atteste cet incroyable aveu de Schmidl :
« De même (les Mbaya) offrirent à notre capitaine trois belles jeunes femmes (…). Vers le milieu de la nuit, quand tout le monde se reposait, notre capitaine perdit ses trois jeunes filles ; peut-être parce qu’il ne put les satisfaire toutes les trois ensemble parce que c’était déjà un homme de soixante ans et il était vieux. Si, au lieu de cela, il avait laissé ces jeunesses entre les mains des soldats, il est sûr qu’elles ne se seraient pas échappées. En définitive, ce fut un beau scandale dans le campement... » [33].
Voilà pourquoi les femmes indiennes s’échappent et pourquoi les Indiens veulent bien nourrir l’étranger mais à la condition qu’il reste hors les murs : c’est parce qu’il est incapable de saisir le sens de la réciprocité de parenté, de se conduire comme beau-frère alors qu’il est honoré de ce titre quand bien même il ne peut être accompagné de filles ou de sœurs qui puissent épouser les Guarani.
L’esclavage ou le génocide
Les jeunes filles ne sont pas les seuls objets de convoitise des soldats, les mères et leurs enfants deviennent à leur tour leur proie. Lorsqu’a lieu l’affrontement avec les Agace :
« Ils avaient fait fuir femmes et enfants et les avaient cachés de telle manière que nous ne pûmes les leur enlever... » [34].
Schmidl révèle que les Agace étaient informés des exigences des colons, car sinon ils n’auraient pu prévenir leur attaque, mais aussi que les enfants et les femmes sont devenus un enjeu entre les deux protagonistes :
« Mais quand ils virent qu’ils ne pourraient soutenir (le siège) plus longtemps et qu’ils eurent peur pour leurs femmes et enfants, car ils les avaient à leur côté, les dits Cario vinrent et demandèrent grâce » [35].
Pour les Cario, il s’agit de sauver les femmes. Pour les Espagnols, la raison de cet enjeu apparaît plus nettement lorsque Schmidl raconte la première rébellion de Tabaré :
« Nous campâmes là-bas durant trois jours et le quatrième, peu avant qu’il fasse jour, nous donnâmes l’assaut et y entrâmes et nous tuâmes tous ceux que nous rencontrâmes et capturâmes beaucoup de leurs femmes, ce qui nous fut une grande aide » [36].
Quelle aide ? Lorsqu’il relate la seconde rébellion (1546), Schmidl précise :
« Avant d’attaquer, notre capitaine ordonna que nous ne tuions pas les femmes et les enfants mais que nous les capturions ; nous accomplîmes l’ordre et il en fut ainsi : nous capturâmes les femmes et leurs enfants et tuâmes seulement les hommes que nous pûmes tuer (...) Après que tout cela fût arrivé, Tabaré et d’autres autorités des Cario vinrent au campement et demandèrent grâce à notre capitaine, priant qu’on leur rende leurs femmes et fils » [37].
Il s’agit donc de mettre à merci les Indiens en prenant femmes et enfants en otage. Schmidl ajoute que ce qu’il appelle « l’alliance militaire » est en réalité obtenue par chantage sous la menace de l’extermination :
« Nous fîmes donc une alliance avec les Cario à la condition qu’ils veuillent marcher avec nous contre les Agace, et les combattre » [38].
Quant à ceux dont on n’espère pas la soumission, ils sont exterminés :
« Et nous marchâmes par eau et par terre, environ trente lieux, jusque-là où vivent les Agace dont vous avez su déjà comment ils nous avaient traités. Nous les trouvâmes dans le même endroit où nous les avions précédemment laissés. Entre trois heures et quatre heures du matin, alors qu’ils dormaient dans leurs maisons sans qu’ils ne se doutent de rien, grâce au fait que les Cario les avaient épiés, nous mîmes à mort les hommes, les femmes et de même les enfants. Les Cario sont un peuple ainsi qui tue autant d’ennemis qu’ils en rencontrent, sans avoir de compassion pour aucun être humain » [39].
Apparemment, ce sont les Cario qui exécutent les Agace tout autant que les colons qui les commandent. Il n’est pas donné ici d’autres précisions. Mais lors de la révolte des Cario, le génocide est plus clairement assumé par les Espagnols :
« Quand tout fut prêt, entre deux heures et trois heures, nous attaquâmes les Cario. Avant que trois heures aient sonné, nous avions déjà détruit et gagné les trois palissades et nous entrâmes dans le village et nous tuâmes quantité de gens, hommes, femmes et enfants » [40].
Lorsque la prise d’otage n’est pas nécessaire, les Espagnols exterminent toujours femmes et enfants. Chez les Mbaya :
« Le troisième jour, nous rencontrâmes un groupe de Mbaya, hommes, femmes et enfants, réunis dans un bois. Ils ne savaient même pas que nous étions là, car ils n’étaient pas les Mbaya qui nous avaient combattus, mais d’autres qui avaient fui. On dit que, souvent, le juste paye pour le pécheur ; il en fut ainsi cette fois, car dans ce combat moururent ou restèrent prisonniers plus de trois mille entre hommes, femmes et enfants (...). Là, je conquis pour moi, en tant que butin, dix neuf personnes, hommes, femmes et jeunes gens » [41].
Arrivés dans une région qui est aujourd’hui la Bolivie, les Espagnols ont la surprise de rencontrer des Indiens qui parlent déjà leur langue et qui leur apprennent que le pays de l’or est aux mains de Pizarro. Ils reviennent donc chez les Corocotoqui qui les avaient reçus avec crainte mais dont Schmidl avait décrit la bonne volonté :
« Quand ils nous virent tous réunis, ils montrèrent de la bonne volonté. Ils ne pouvaient faire autre chose car ils avaient peur pour leurs femmes, leurs fils et leur village. Ils nous apportèrent donc beaucoup de viandes de cerf, des oies, poules, brebis, autruches, tapirs, lapins et toute autre qualité de gibier, tellement que je ne peux le décrire. De même, ils nous apportèrent du blé turc et des tubercules, de ceux dont il y a là-bas en grande abondance » [42].
En dépit de cette bonne volonté, les Corotoqui sont exterminés, enfants inclus :
« Alors nous revînmes au village des Corocotoqui. Quand nous y arrivâmes, ces derniers nous avaient fuis avec leurs femmes et leurs enfants, parce qu’ils craignaient que nous leur fussions à charge et que nous leur fissions du mal. Quand nous arrivâmes à une demi-lieue de l’endroit où les dits Corocotoqui se trouvaient, nous vîmes qu’ils avaient fait leur campement entre deux collines boisées sur leurs versants afin de pouvoir fuir par là s’il arrivait que nous les mettions en déroute. Mais les collines ne leur servirent pas à grand-chose ; ceux qui n’y laissèrent pas leur peau restèrent nos esclaves. Dans cette seule escarmouche, nous gagnâmes un millier d’esclaves, mis-à-part les hommes, les femmes et les enfants que nous tuâmes » [43].
L’alternative est claire : esclavage ou génocide ; entre les deux, chantage aux otages. Génocide et non pas extermination des ennemis car ce ne sont pas seulement les ennemis qui sont détruits sans rémission mais tous les Indiens, qu’ils soient amis ou ennemis, et pour la seule raison qu’ils sont Indiens. Lors d’une expédition sur le fleuve Paraguay, les Espagnols rencontrent les Surucusi :
« Ils nous traitèrent très bien. Les hommes portent suspendu à l’oreille un petit disque rond en bois de la taille d’une pièce de jeu de dames ; les femmes portent une pierre de cristal gris dans la lèvre, de la taille en longueur et grosseur d’un doigt. Les Surucusi vivent très normalement, chacun avec ses femmes et enfants. Les femmes sont très belles et ne se rasent aucune partie du corps, allant nues comme leur mère les a mises au monde. Ils ont du maïs, du manioc, des arachides, des pommes de terre et autres racines, des poissons et des viandes, tout en abondance. Nous demeurâmes parmi eux quatorze jours » [44].
Les Surucusi nouent une relation d’alliance et même d’amitié avec les nouveaux venus. Cependant, l’expédition commandée par Alvar Nuñes Cabeza de Vaca s’enlise bientôt dans les marais. Alvar Nuñes Cabeza de Vaca décide de revenir à Asunción. Mais pour ne pas revenir les mains vides :
« Quand les vaisseaux furent prêts, notre capitaine général envoya quatre brigantins avec cent cinquante hommes et deux mille Cario jusqu’à une île située à environ quatre lieux de chemin de là où nous étions, et lorsque nous arriverions à cette île, nous devions tuer et capturer les Surucusi, tuant tous les hommes adultes. Nous obéîmes à l’ordre de notre capitaine et fîmes ainsi ; quand je vous ai parlé précédemment des Surucusi, vous avez vu comment ils nous avaient reçus, et à présent vous voyez comment nous leur disions merci » [45].
Schmidl en éprouve une gêne : « Ce fut une mauvaise action » [46]. Est-ce le fait de tuer des amis et des hôtes qui est la mauvaise action à ses yeux ou les conditions dans lesquelles fut perpétré le crime ; car si l’ordre de génocide et d’esclavage vint d’en haut, les exécutants décidèrent de ses conditions qui sont également abominables :
« Quand nous arrivâmes auprès des Surucusi avec tous nos gens, ils sortirent sans prévention de leurs maisons et s’approchèrent de nous sans armes, sans arcs ni flèches, de façon pacifique. Sur ces entrefaites, une discussion commença entre Surucusi et Cario. Quand nous l’entendîmes, nous fîmes donner nos arquebuses, en tuâmes autant que nous en rencontrâmes et en capturâmes environ deux mille entre hommes, femmes, jeunes et gosses, puis nous brûlâmes leur village et prîmes tout ce qu’il y avait là, comme vous pouvez imaginer que cela se produit toujours en pareille occasion » [47].
Génocide et esclavage dans la conscience des chefs espagnols mais aussi dans la pratique de chacun des soldats qui ne combattent pas un ennemi pour un idéal ou une cause fût-elle injuste mais pour se procurer des esclaves et tuer ceux qui ne peuvent être réduits en esclavage. Les conditions du meurtre ne respectent aucune loi de la guerre ni même aucune morale. Le souci des Espagnols, et de tous les Espagnols, est l’efficacité dans l’instauration d’un ordre social dont ils sont les seuls bénéficiaires.
Reçus de façon triomphale sur des chemins de fleurs, entre des haies de victuailles, honorés de musiciens et de danseurs : « Quand nous voyions danser ces femmes, nous en restions la bouche ouverte » [48], traités comme des fiancés ou de jeunes époux selon les rites indiens, cette célébration de l’étranger comme bienvenu a pour réponse :
« Ce voyage (de retour) dura un an et demi et nous fûmes constamment en train de guerroyer durant tout le voyage et en chemin nous gagnâmes environ douze mille esclaves entre hommes, femmes et enfants » [49].
Schmidl témoigne que les Espagnols furent invités immédiatement comme beaux-frères ou neveux mais que cette relation ne fut pas comprise comme réciprocité de parenté ; qu’ils reçurent vivres et valeurs de prestige mais que cette redistribution ne fut pas entendue comme impliquant un devoir de réciprocité. Enfin, qu’ils bénéficièrent de protection et d’alliance militaire mais qu’ils voulaient seulement des esclaves, des guides et des mercenaires. À l’hospitalité, à la fête, à l’invitation, à la réciprocité indienne, répondit le vol des vivres, l’occupation du territoire et des villages, l’abus des femmes et en définitive l’alternative de l’esclavage et du génocide.
L’anthropophagie rituelle
Il n’est pas jusqu’au cannibalisme que l’on impute aux Indiens pour les qualifier de primitifs qui ne soit le fait des colons. Car si les Indiens festoient à l’occasion du sacrifice de leurs prisonniers ou emportent les têtes des vaincus, ce n’est point pour satisfaire des besoins physiologiques mais pour accomplir les rites de la réciprocité négative [50] : hors de la réciprocité, pas de reconnaissance mutuelle comme appartenant les uns et les autres à l’humanité ; la guerre serait totale et l’homme ne se distinguerait pas des bêtes féroces, mais le propre de l’humanité qui fait référence pour les uns comme pour les autres est célébré dans les rites de communion de l’anthropophagie.
Ce n’est pas à Schmidl qu’il faut demander de conter les us et coutumes des Amérindiens concernant la réciprocité négative mais à un autre allemand, Hans Staden [51]. Toutefois Schmidl dit :
« Lorsque ces Cario font la guerre contre leurs ennemis, alors ils engraissent leurs prisonniers, qu’ils soient homme ou femme, jeune ou vieux, ou enfant, comme on engraisse un cochon en Allemagne ; mais si la femme est belle, ils la gardent un, deux ou trois ans. Quand ils sont lassés d’elle, alors ils la tuent et la mangent, et ils font une grande fête, avec un banquet comme pour un mariage en Allemagne ; si c’est un vieil homme ou une vieille femme, ils les font travailler, celui-ci la terre, et celle-là à préparer la nourriture pour son maître... » [52].
Schmidl ne s’étonne pas que ces prisonniers destinés au sacrifice ne s’échappent pas durant ces quelques années de répit. Mais il observe que le sacrifice est lié à une fête comparable à un mariage allemand. Ce sont effectivement des noces qui se préparent, des noces sacrificielles pour fonder la religion et engendrer pour tous les hommes, ennemis ou amis, une référence spirituelle commune, un sacrifice dans lequel n’est pas encore substitué à l’homme l’animal mais qui n’en est pas moins aux antipodes du cannibalisme espagnol. Si la tuerie était l’objet des guerres indiennes, les guerriers s’embarrasseraient-ils des armes que décrit Schmidl et de couper et d’emporter les têtes ennemies sur le champ de bataille ?
« Leurs armes sont des lances longues comme une demi-flèche, bien que pas si grosses, qui à la pointe portent un tranchant de silex. Ils portent aussi à la ceinture un bâton qui se termine en massue. Chacun porte en plus un certain nombre, dix, douze, de petits bâtons d’une main de longueur, qui portent à leur pointe une dent d’un poisson semblable à la Tanche et qu’en espagnol on appelle « palomete ». Cette dent coupe comme un rasoir. Voyez à présent ce qu’ils font avec ces petits bâtons. D’abord ils se battent avec leurs lances et quand ils ont vaincu leurs ennemis et les ont mis en fuite, ils laissent leurs lances et courent après leurs ennemis jusqu’à les rejoindre, et alors ils les font tomber avec un coup de leur massue. Si celui-ci est mort ou à moitié mort, ce qui revient au même, avec la dite dent de poisson ils lui coupent la tête ; et ensuite, ils vont la garder à leur ceinturon ou ce qu’ils ont autour du corps. Ces Indiens coupent les têtes avec une rapidité incroyable. (…) Quand la bataille est terminée et qu’ils ont donc du temps, de jour ou de nuit, l’Indien prend la tête et l’écorche en coupant la peau autour du front et des oreilles. Ils détachent la peau avec les cheveux et tout le reste, puis la dessèche avec précaution. Quand celle-ci est sèche ils la mettent sur un bâton, à la porte de leur maison comme souvenir ; tout comme ici, en cette terre, c’est la coutume que les capitaines et autres guerriers mettent leurs bannières dans l’église. C’est dans le même esprit que ces Indiens gardent la peau en question » [53].
L’avidité des Indiens Yapiru et Guatata pour les têtes de l’ennemi, Schmidl la décrit avec force, mais le même récit témoigne que cette avidité n’a pas pour objectif de s’emparer du bien d’autrui ni de tuer pour tuer. Les Indiens ne cherchent pas l’anéantissement des autres, ni même à leur prendre quoi que ce soit. Ils sont armés pour prendre l’avantage, assommer l’adversaire, le faire prisonnier ou prendre sa tête. Schmidl avec un certain bonheur reconnaît la signification des têtes réduites : la renommée. Les têtes sont comme des bannières. Et sa perception est juste lorsqu’il ajoute « comme les bannières que nos capitaines vont mettre dans les églises ». La dimension religieuse du rituel indien ne lui a pas échappé. La renommée en question n’est pas seulement celle du courage, elle est celle d’une élévation spirituelle de nature religieuse.
Comment des bannières tachées de sang, ou les têtes de l’adversaire, peuvent-elles devenir des symboles de la grâce divine ? La question met en jeu la mort plus que le meurtre. La mort subie est intimement liée au meurtre donné [54]. Mais Schmidl ne perçoit pas que le rituel guerrier indien est tout entier axé sur l’alternance des vengeances ou des raids, et qu’il est tributaire de la réciprocité. Aussi, malgré sa prodigieuse intuition, n’entrera-t-il pas dans l’intelligence des peuples guarani.
La tête de l’ennemi est le réceptacle de l’esprit, en l’occurrence pour les guerriers, de l’esprit de la vengeance, et lorsque le vainqueur maîtrise cet esprit, grâce à des rites chamaniques, il est assuré de l’immortalité de l’âme et de la paix spirituelle. Les têtes étaient portées sur les remparts des villages comme autant de signaux concernant cette invincibilité de la vie surnaturelle [55]. On comprend, alors, l’avidité des Indiens pour recueillir les têtes sur les champs de bataille. Cependant, l’idée que le génocide pourrait être imputé à cette avidité des Indiens interprétée comme impassibilité affective n’a pas de sens. Une fois accompli le raid de vengeance, les Indiens doivent attendre la réciproque, et sont donc complètement étrangers à l’idée d’anéantir l’ennemi.
Schmidl précise que la détermination des Indiens et leur impassibilité concerne le meurtre de ceux-là seuls qui sont désignés comme ennemis. Et cette impassibilité n’est pas à mettre au compte d’une nature indienne mais tout au contraire d’une obligation d’ordre éthique. Le meurtre des ennemis est programmé par le principe de réciprocité [56] de façon indépendante de la qualité de l’ennemi, femme, enfant... y compris lorsque l’enfant est celui d’une femme de sa propre communauté (enfants des prisonniers) ou adopté et particulièrement aimé de ses parents d’adoption ; et selon Staden, qui observa la cérémonie, ce n’est pas sans larmes que ceux-ci consentaient à leur sacrifice.
Le système de parenté guarani
Si nous résumons l’information de Schmidl, ce que veulent d’abord les Espagnols, ce sont des vivres, puis des informateurs sur les moyens de traverser le continent, enfin des alliés pour affronter les populations guerrières qui leur barrent la route du Pérou. Leur quête fondamentale, c’est la richesse, l’or ou l’argent :
« Le roi demanda alors à notre capitaine quels étaient ses désirs et ses intentions, à quoi celui-ci répondit qu’il désirait trouver de l’or et de l’argent. Le roi des Jerus lui donna alors une couronne d’argent qui pesait un marc et demi et aussi une petite plaque d’or d’une main et demie de long et large d’une demie-main. Il lui donna encore un bracelet et d’autres choses en argent. Le roi des Jerus dit, alors, à notre capitaine qu’il n’avait pas d’autre or ou argent » [57].
Or, chez les Guarani, l’alliance politique et militaire ainsi que la redistribution des vivres et des richesses est liée au système de parenté ; système de parenté qui repose sur la réciprocité d’alliance matrimoniale que l’on a coutume de nommer l’échange des femmes [58] ; un langage de parenté qui dicte à chacun son statut social et qui règle les devoirs et services y compris la redistribution des biens. Et puisque les Espagnols sont sans femmes et demandeurs de femmes, c’est au travers du système de parenté guarani que s’est nouée la première alliance entre les uns et les autres...
Dans le système de parenté guarani, la filiation est patrilinéaire et le mariage prescrit entre cousins croisés, avec préférence pour la fille de l’oncle maternel [59]. Cependant, un autre principe concurrence ce mariage matrilatéral. Les diverses familles apparentées se regroupent autour d’un homme plus prestigieux que les autres tubicha, mburivicha, que les Espagnols appelleront « caciques ». Les hommes les plus prestigieux, parce que les plus grands donateurs et qui sont également de grands guerriers, sont très prisés en termes d’alliance. Le prestige mérité à force de dons fonde la polygamie [60]. Et dans tous les cas, c’est une obligation morale pour la famille de la femme de servir la famille alliée.
Enfin, les mburivicha ont coutume de donner une de leurs femmes pour sceller des alliances politiques. Ce don ne paraît pas tout-à-fait identique au mariage d’une sœur ou d’une fille. Il n’est pas une alliance matrimoniale directe mais don d’une alliance matrimoniale qui inféode la famille de la femme à son nouveau partenaire. Le donateur bénéficie du prestige que lui vaut un tel don. Les mburivicha paraissent ainsi disposer des femmes d’une façon qui peut prêter à confusion. En réalité, ils leur confient un rôle important : la genèse de l’alliance nouvelle. La femme reçoit l’ordre de fonder une humanité supérieure.
Les Espagnols reçoivent donc pour femmes les filles et les sœurs des Indiens qui cherchent à établir des alliances de parenté. Pour les Indiens, l’important est d’intégrer l’autre dans une relation de réciprocité et d’accroître l’être social. L’Espagnol doit pouvoir être beau-frère, quel qu’en soit le prix. Les chefs indiens tentent aussi de pratiquer avec les chefs espagnols le don de femmes car le mérite d’un tel don doit leur revenir comme le prestige de tout don, et en principe, les Espagnols qui l’acceptent devraient reconnaître leur autorité. De leur côté, les Espagnols distribuent des outils de fer. Les Indiens voient dans ces richesses des dons et, selon la logique de leur système économique, répondent aussitôt par l’hospitalité et l’alliance militaire. Cependant, aux yeux des Indiens, le don mérite du prestige à son auteur à la condition qu’il soit véritablement don. Or, les dons des Espagnols sont en réalité intéressés. Ils ne sont pas ordonnés au prestige ou à l’amitié mais à la confiance nécessaire aux relations d’échange. Schmidl le dit clairement :
« Le plus prestigieux des Ortuese donna à notre capitaine quatre plaques d’or et quatre anneaux de ceux qu’ils se mettent aux bras, en argent. Les Indiens portent ces plaques au front comme ornements de la même façon qu’ici, au pays, un grand seigneur porte une chaîne en or. Notre capitaine donna au principal des Ortuese, en échange de ses plaques et anneaux, quelques haches, couteaux, rosaires, ciseaux et d’autres choses que nous avions apportées de Nuremberg pour faire ces achats... » [61].
À peine est-il nécessaire de souligner les termes que Schmidl utilise : pour les Indiens donner et honorer, pour les Espagnols échanger et acheter. Don de valeurs de prestige contre accumulation de valeur d’échange.
Les Espagnols ne cherchent pas à fonder leur pouvoir sur le prestige mais sur la propriété des biens matériels :
« Nous demeurâmes quatre jours avec les dits Jerus et là se trouvait le roi, qui nous traita très bien, ordonnant à ses vassaux qu’ils nous donnent de la nourriture en abondance et tout ce que nous désirions. Ce fut ainsi que chacun de nous obtint dans ce voyage une valeur d’environ deux cents douros en couvertures, coton et argent, que nous avions achetés aux Indiens sans verser aucun argent, en échange de couteaux, rosaires, ciseaux, miroirs et autres petites choses » [62].
Le « don » des uns et celui des autres s’intègrent ainsi dans des structures inverses ; la réciprocité pour les uns et l’échange pour les autres, avec deux finalités opposées, le prestige et le profit.
Le système économique et social indien repose sur deux principes :
1) La réciprocité des dons engendre le lien social.
2) La dialectique du don engendre la hiérarchie de prestige (plus on donne, plus on est prestigieux).
Aussi, les Indiens tentent-ils de donner le plus possible, chacun surenchérissant sur l’autre pour ne pas se laisser surpasser en renommée, ou encore pour s’assurer de l’alliance de l’étranger qu’ils interprètent comme partenaire de réciprocité. Les Espagnols, eux, prennent et se félicitent de la générosité de leurs hôtes, mais ils l’interprètent comme une preuve d’irrationalité [63]. Ils méconnaissent que dans l’esprit des Indiens, accumuler n’est acceptable que pour donner, à moins de perdre la face et de renoncer à toute autorité morale et politique. Chacun se méprend sur la réalité de l’autre. Voilà ce que l’on peut appeler le « Quiproquo historique ».
Le Quiproquo dévoilé
Les Espagnols acceptent l’offre des femmes et le service de leurs familles mais ne reconnaissent pas l’autorité des chefs guarani. Domingo Martínez de Irala, dans sa relation de 1541, exprime ainsi cette équivoque :
« Nous maintenons en paix comme vassaux de votre Majesté les Indiens guarani, au moins les Cario, qui vivent sur un périmètre de trente lieux autour du port et qui servent les chrétiens eux-mêmes personnellement ou avec leurs femmes pour tous les services nécessaires, et ils ont donné pour le service des chrétiens sept cent femmes pour qu’elles les servent à la maison et dans les champs » [64].
Ils héritent en épousant les femmes indiennes d’un statut de parenté qui résout tous leurs problèmes mais ils n’envisagent que leur intérêt et ne donnent pas à leur titre d’allié de parenté le sens de « protecteur » des communautés indiennes ; ils utilisent au contraire leurs obligés de parenté pour des expéditions à travers le désert du Chaco dont ceux-ci ignorent les raisons. Ils ne respectent pas l’autorité des mburivicha qui leur ont donné des épouses. L. Necker [65] soutient dans sa thèse que les premiers conflits entre Guarani et Espagnols ont pour origine des querelles de préséance politique, des questions de prestige. Les Guarani ne comprennent pas que les Espagnols qui acceptent leurs dons ne se soumettent pas à leur autorité, et que même ceux qui ne donnent rien mais reçoivent tout, les traitent comme des serviteurs.
Il y a plus grave : les Indiens se rendent compte que les Espagnols ne traitent pas leurs filles ou leurs sœurs avec le respect dû à des épouses mais comme des pièces de bétail. Les observations de B. Susnik [66] suggèrent que ce qui révèle aux Guarani la nature du système espagnol, c’est le fait qu’ils utilisent les femmes comme valeur d’échange. Sur la façon dont les Espagnols considèrent les femmes, il n’y a aucune équivoque :
« La documentation sur ce sujet est accablante et continue. Peu à peu, Asunción et ses alentours, ainsi que les toutes petites villes du Guairá, se sont converties en camps de concentration de femmes guarani, humainement prostituées, physiquement violées, gémissant sous le poids des travaux forcés. Comme un cheval ou comme un morceau de tissu, la femme est une “pièce” : une pièce qui peut être achetée, vendue, troquée, jouée aux cartes. “Les Espagnols ont pris la mauvaise habitude en soi de vendre ces Indiennes les uns aux autres comme moyen d’échange”, disait un certain Andrada en 1545. Et une relation anonyme du même siècle parle pareillement de beaucoup d’Indiennes que les Espagnols possèdent et « ils les vendent, les jouent et les troquent et les donnent en mariage ». Il y aurait dans la seule ville d’Asunción de 20 à 30 000 Indiennes qui sont engagées en échange de porcs, de bétail et d’autres choses mineures, dont ils se servent pour le travail des champs. Parfois, on reconnaît une vente larvée comme l’atteste le père Gonzales Paniagua. Les communiers “faisaient venir à coups de bâton les Indiens pour travailler et ils prenaient leurs femmes et filles par force et contre leur volonté, les vendant, les troquant contre des vêtements et autres moyens de rachat”. » [67].
Alors le quiproquo est dévoilé. De l’alliance, on passe à la guerre. Les choses se radicalisent encore lorsque les Espagnols apprennent que le Pérou est conquis par Pizarro. Ils ont reçu de leurs coreligionnaires l’ordre de s’en retourner sous menace de mort. Ils doivent renoncer aux trésors des Andes et s’installer sur leurs terres d’accueil. Désormais, pour régner en maîtres, ils vont réduire en esclavage leurs hôtes, ou les supprimer lorsqu’ils refuseront de s’incliner. Ils décident donc de s’approprier le territoire ; ils détruisent les grandes communautés agricoles, usurpent les terres cultivées, convertissent le service de parenté en travail forcé. Pour les Guarani, l’esclavage n’est plus motivé par la consommation des Espagnols mais par l’accumulation, l’accumulation sans limites puisque ordonnée au profit.
En 1555, les Espagnols se répartissent le pays en trois cents « encomiendas », alors que la terre pour les Guarani ne saurait être attribuée à personne [68]. Il n’existe à partir de cette époque plus d’espace de liberté où le système de réciprocité puisse se perpétuer. Mais la rébellion est telle que le gouverneur d’Asunción, Pedro de Orantes, doit bientôt instaurer la « mita » : les Guarani seront libres de vivre dans leurs familles mais contraints de travailler au service des colons lors des semailles et des récoltes. Entre 1537, date de fondation du port d’Asunción, et 1609, date de fondation des réductions jésuites, Necker ne dénombre pas moins de 23 campagnes de répression militaire pour faire face aux soulèvements [69]. En 1575, la population est décimée par les campagnes punitives. Néanmoins, la résistance est telle que les Espagnols doivent se replier à Asunción où leur situation est incertaine, tandis que dans la forêt, les caciques et les chamans interdisent de semer, de récolter ou d’entreprendre aucune activité productrice dont les étrangers pourraient tirer parti.
La deuxième partie de ce texte, consacrée au « quiproquo missionnaire » est publiée dans le numéro de juin 2012.
Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3193.
Première publication (espagnol) : Dominique Temple, « El quid pro quo guaraní », dans Ñande reko : la comprensión guaraní de la vida buena, édité par Javier Medina, La Paz, FAM-Bolivia / Programme de soutien à la gestion publique décentralisée et de lutte contre la pauvreté, « Gestión Pública Intercultural » n° 7, 2002, p. 44-85.
Publication en français : site de Dominique Temple. Reproduction autorisée par l’auteur.
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