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DIAL 3224

BRÉSIL - Lettre aux amis

Xavier Plassat

mercredi 16 janvier 2013, mis en ligne par Dial

Cela fait plus d’un an [1] que nous n’avions pas publié de texte de Xavier Plassat, qui nous donne régulièrement des nouvelles des luttes pour la terre, au Brésil, et des efforts pour en finir avec le travail esclave. Sa dernière lettre de Noël nous a paru une bonne occasion de renouer le fil.


Aragominas, le 24 décembre 2012.

Chères amies, chers amis, J’expérimente depuis presque un an un nouveau style de vie, partagé entre la petite communauté de trois dominicains que nous avons formée à Aragominas, une bourgade rurale à 40 km d’Araguaína, la ville où je continue à travailler à la CPT (Commission pastorale de la terre). Nous y avons en charge une grande paroisse rurale, formée par trois villages et une quinzaine d’assentamentos où résident près de 2000 familles bénéficiaires de la réforme agraire. Ma contribution aux activités paroissiales est plutôt marginale, soumise à mes fréquents déplacements hors-région, mais j’apprends quelques bribes de ce métier que je n’ai pratiquement jamais exercé ainsi : coordonner la célébration (de la parole) dans l’une ou l’autre des près de vingt communautés rurales qui comptent sur nous (mais savent bien se débrouiller sans nous), prêcher, passer du temps avec des gens qui en général ne comptent pour pas grand-chose à l’aune des valeurs en cours. J’aime beaucoup cette jolie région où nous sommes, montagneuse, bucolique, traditionnelle, simple, belle. J’y expérimente un style de vie dont la ville – une ville pourtant bien moyenne – m’avait peu à peu distancié.

Côté CPT, je me suis préoccupé cette année de mettre en place une équipe plus structurée qui puisse alléger mon propre fardeau et assurer la relève de la coordination de notre Campagne nationale contre le travail esclave. Je suis maintenant secondé par une jeune équipe de quatre (bien plus) jeunes passionnés par leur mission. Cette Campagne nous mobilise depuis maintenant plus de 15 ans, avec la participation dynamique et croissante de jeunes éducateurs éparpillés entre huit États du Brésil. Les résultats de cette mobilisation ne sont pas minces et nous incitent à un certain optimisme : non seulement parce que les chiffres apparents qui quantifient l’étendue du problème tendent à diminuer (cette année, comme l’an dernier, on devrait terminer avec un solde de 2 400 à 2 800 personnes officiellement libérées du travail esclave, contre une moyenne supérieure à 4 000 au cours des 8 années antérieures) ou parce que quelques avancées symboliques ont pu être enregistrées (comme le vote des députés, favorable à l’adoption du texte constitutionnel qui permettra un jour de confisquer une propriété où le crime de travail esclave a pu être caractérisé, un texte qui doit encore passer devant le Sénat), mais surtout parce que, entre les acteurs engagés dans ce combat, l’accent est enfin mis sur les questions de fond qui commandent la persistance de « l’esclavage moderne » : rompre le cercle vicieux où sont pris ces travailleurs, vulnérables, pour qui la vie est une succession de maltraitances, dont, une fois ou l’autre, par chance, une équipe d’inspecteurs les « libère » pour être aussitôt remis dans les mêmes conditions – matérielles, sociales, économiques – qui ont produit leur infortune, et couper court à la possibilité pour des employeurs sans scrupules de continuer à tirer profit de leur exploitation. La solution de ces défis est encore devant nous et, bien-sûr, l’adversaire ne désarme pas. La mobilisation fait pourtant son chemin, dans les écoles, les universités, les assemblées législatives, parmi les magistrats, dans les églises (pour 2014, l’Église catholique brésilienne a choisi pour sa campagne de carême et de mobilisation pastorale annuelle le thème « fraternidade e tráfico humano » : ce sera une bonne opportunité pour disséminer la lutte contre l’esclavage moderne).

Mes co-équipiers de la CPT, engagés aussi sur d’autres priorités, celles des sans-terre et des « bénéficiaires potentiels » de la réforme agraire, continuent à se battre, en particulier pour les droits des « populations traditionnelles » : terme par lequel on regroupe entre autres des communautés de posseiros (paysans établis de longue date sur des terres jamais légalisées) ou de quilombolas, groupes afro-descendants issus de ceux qui avaient réussi à fuir l’esclavage colonial ou impérial et à créer des îlots de résistance, ou en avaient été libérés quand celui-ci, à la fin du XIXe siècle, a été aboli et s’étaient alors établis sur des terres qui, à l’époque, n’étaient à personne, mais qui, aujourd’hui, sont contestées ou convoitées par des planteurs de soja, de canne-à-sucre ou d’eucalyptus, hommes d’affaires aux dents longues. Ou simplement ont le malheur de se trouver sur le tracé d’une voie ferrée ou d’un grand barrage en construction. Nous allons sur ce chantier initier en 2013 deux nouveaux programmes, l’un avec l’appui du CCFD-Terre Solidaire, l’autre avec celui de l’Action de Carême de Suisse, ce qui devrait desserrer les contraintes financières que nous avons connues depuis plusieurs années et que votre appui solidaire nous a permis de surmonter.

Mais l’appât du lucre est diabolique.

Vous avez peut-être entendu parler ces jours-ci de Pedro Casaldáliga, cet octogénaire catalan, poète, évêque émérite de São Félix do Araguaia, ici au Brésil, considéré comme un vrai prophète, en chair et en os, sous son allure malingre, aujourd’hui affaibli par la maladie. Pedro vient d’être obligé de quitter sa région du Mato Grosso, sous protection policière, à cause des menaces assassines proférées contre lui par des groupes de fazendeiros en furie après avoir été mis en demeure, par la Justice, de restituer un territoire (Marãwatsédé) qu’ils s’étaient approprié depuis 40 ans à ses légitimes occupants (les Indiens xavante), après en avoir éliminé toute la riche forêt native et y semant riz et soja, le tout avec la complicité des autorités de l’État. Pedro s’est battu toutes ces années pour défendre le droit inaliénable de ces Indiens. Sa fermeté est une belle leçon à méditer en cette nuit où nous célébrons l’incroyable histoire issue d’un frêle nouveau-né.

Joyeux Noël à chacun et chacune d’entre vous ! Merci pour votre appui solidaire ! Et à l’année prochaine !

Abraço !

Xavier

PS. Pour quelques informations en images sur notre Campagne, voyez : http://www.afcumani.org/bresil.html.
Pour de belles photos sur les communautés avec lesquelles nous travaillons, voyez : https://www.dropbox.com/sh/v8sc58qtl4mwke7/hOWTgxQ0xU

Je tiens à remercier vivement tous ceux et toutes celles qui nous aident de leur soutien moral… et financier. Il faut bien-sûr continuer, si vous le pouvez. Envoyez vos contributions par chèque à l’ordre de Association CEFAL et mentionnez au dos : pour Xavier Plassat, CPT Tocantins - Adresse : Pôle Amérique Latine – CEFAL, Service National de la Mission Universelle de l’Église, 58 avenue de Breteuil, 75007 Paris. Vous recevrez en retour une attestation pour déduction fiscale.
Mon adresse postale est : Xavier Plassat - CP 51 - Araguaína TO - 77.807-070 – Brésil – xplassat[AT]gmail.com – skype : xavierplassat. Contact en France pour notre réseau (depuis 25 ans ! avec un grand merci) : Elisabeth et Michel Croc - elisabeth.croc[AT]wanadoo.fr - 23, boulevard Argelas 13480 Cabriès - Tel : 04 42 22 29 78.


Voici en cadeau deux poésies de dom Pedro Casaldáliga :

Yomoriré de pie, como losárboles :
Me matarán de pie.
El sol, como testigo mayor,
pondrá su lacre sobre mi cuerpo doblemente ungido,
y los ríos y el mar
se harán camino de todos mis deseos,
mientras la selva amada
sacudirá sus cúpulas de júbilo.
Yo diré a mis palabras :
No mentía gritándoos.
Dios dirá a mis amigos : Certifico que
vivió con vosotros
esperando este día.
De golpe, con la muerte,
se hará verdad mi vida.
¡Por fin habré amado !

Je mourrai debout comme font les arbres :
Ils me tueront debout.

Le soleil, comme grand témoin,
apposera son cachet
sur mon corps doublement oint,
et les rivières et la mer
seront le chemin de tous mes désirs,
tandis que la forêt bien-aimée
de joie secouera ses sommets.
Je dirai à mes paroles :
Je ne mentais pas quand je vous criais.
Dieu dira à mes amis :
Je certifie qu’il a vécu avec vous dans
l’espérance de ce jour.
D’un coup, avec la mort,
ma vie se fera vérité.
Enfin, j’aurai aimé !

*******

-Centinela, ¿qué hay de la noche ?
¿Qué hay de la crisis ?

-¿Desde dónde preguntas ?
¿Preguntas desde el hambre
o desde el consumismo ?
¿El grito de los pobres
sacude tus preguntas ?

Pastores marginales
cantan la Buena Nueva,
con flautas y silencios,
contra los grandes medios,
los medios de los grandes.

Nos ha nacido un Niño,
un Dios se nos ha dado.
Hay que nacer de nuevo,
desnudos como el Niño,
descalzos de codicia,
de miedo y de poder,
sobre la tierra roja.

Hay que nacer de nuevo,
abiertos al Misterio,
ungidos de Esperanza

- Sentinelle, comment va la nuit ?
Comment va la crise ?

- D’où m’interroges-tu ?
M’interroges-tu depuis la faim
ou depuis le consumérisme ?
Est-ce le cri des pauvres
qui agite tes questions ?

Des bergers marginaux
chantent la Bonne Nouvelle,
avec flûtes et silences,
contre les grands médias,
les médias des grands.

Un Enfant nous est né,
un Dieu nous a été donné.
Il nous faut naître à nouveau,
dénudés comme l’Enfant,
déchaussés de la convoitise,
de la peur et du pouvoir,
sur la terre rouge.

Il nous faut naître à nouveau,
ouverts au Mystère,
oints d’Espérance.

(Traduction libre de Xavier Plassat)


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3224.
- Source (français) : Lettre envoyée par l’auteur.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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