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DIAL 2318

BRÉSIL - Il y a 25 ans Tito de Alencar lima nous quittait

Fr. Betto

mercredi 15 septembre 1999, mis en ligne par Dial

Il y a 25 ans, le 10 août 1974, le Fr. Tito de Alencar Lima (1945-1974) se donnait la mort (Cf. DIAL D 188). Son corps a été trouvé suspendu entre ciel et terre. Tito est né à Fortaleza dans l’État du Ceara (Brésil), le 14 septembre 1945. Il fut dirigeant local et national de la Jeunesse étudiante catholique (JEC). Il entra dans l’Ordre dominicain en 1965. En 1969, en pleine dictature militaire, il fut emprisonné avec d’autres frères dominicains accusés d’activités politiques. Malgré les tortures qu’il subit au DOPS (Département d’ordre public et social ) et à l’OBAN (Opération Bandeirantes), rien n’a réussi à briser le silence de Tito. Libéré en 1971, il part directement en exil au Chili, puis en Italie et en France. La torture terrible qu’il a endurée a laissé en lui des traces profondes, détruisant son équilibre psychique.Il est mort à l’âge de 28 ans.

Texte du Fr. Betto, écrit à l’occasion du 25 ème anniversaire de la mort de Tito, paru dans Correio da Cidadania (Brésil).


« Le jardin de nostalgie »

Mardi 17 février 1970, des officiers de l’armée ont retiré le frère Tito de Alencar Lima de la prison Tiradentes où il était emprisonné depuis novembre 1969, accusé de subversion. « Tu vas connaître la salle d’attente de l’enfer », lui a dit le capitaine Mauricio Lopes Lima.

Dans le quartier de la rue Tutoia, un autre prisonnier, Fernando Gabeira, a témoigné du calvaire du frère Tito : pendant trois jours, pendu au « perchoir-à-perroquet » ou assis sur la « chaise du dragon » - qui est faite de plaques métalliques et de fils de fer - il a reçu des chocs électriques dans la tête, les tendons des pieds et les oreilles. On lui a donné des coups de bâton sur les épaules, la poitrine et les jambes ; ses mains ont gonflé sous des coups de règle ; on l’a revêtu des ornements sacerdotaux et on lui a fait ouvrir la bouche « pour recevoir l’hostie sacrée » - des décharges électriques dans la bouche. On l’a brûlé en écrasant des cigarettes allumées sur son corps et on l’a fait passer par le « couloir polonais » [1].

Le capitaine Beroni de Arruda Albernaz l’a averti : « Si tu ne parles pas, tu seras brisé de l’intérieur. On sait faire les choses sans laisser de traces visibles. Si jamais tu survis, tu n’oublieras jamais le prix de ton audace. » Au lieu de se rendre et de vivre, Tito a préféré la mort. « Il vaut mieux mourir que perdre la vie », a-t-il écrit dans sa Bible. Avec une lame de rasoir, il s’est coupé l’artère du bras gauche. Secouru à temps, il a survécu.

Il a été libéré en 1971, échangé, ainsi que d’autres prisonniers politiques, avec l’ambassadeur suisse séquestré par la VPR [Avant-garde prolétarienne révolutionnaire].

Au moment de l’arrivée à Santiago du Chili, un compagnon lui a dit : « Tito, voilà enfin la liberté ! » Le frère dominicain a répondu : « Non, ce n’est pas ça la liberté. »

A Rome, les portes du Collège Pio Brasileiro, séminaire destiné à former l’élite de notre clergé, se sont fermées au religieux de réputation « terroriste ». A Paris, nos frères dominicains l’ont accueilli au couvent de Saint-Jacques où on peut voir à l’entrée une plaque qui rappelle l’intervention de la Gestapo en 1943 et l’assassinat de deux dominicains. Le capitaine Albernaz avait raison : suffoqué par ses fantômes intérieurs, Tito est devenu absent. Il entendait continuellement la voie rauque de l’inspecteur Fleury qui l’avait arrêté, et il le voyait dans les cafés et les rues. Transféré au couvent de l’Arbresle, bâti par Le Corbusier à proximité de Lyon, des visions épouvantables ont continué d’abîmer sa structure psychique. Il écrivait des poèmes :

« Dans les lumières et les ténèbres se répand le sang de mon existence

Qui me dira comment exister

Expérience du visible ou de l’invisible ? »

Les médecins lui ont conseillé de suspendre ses études pour se dédier à des travaux manuels. Il s’est employé comme jardinier à Villefranche-sur-Saône et a loué une chambre dans une pension pour immigrés, un foyer Sonacotra, qu’il payait avec son propre salaire. Le patron le trouvait mélancolique, ou joyeux, ou triste, pris par des tourments intérieurs. Dans son cahier de poèmes, Tito enregistrait :

« Ce sont des nuits de silence

Des voix qui crient dans un espace infini

Silence de l’homme et silence de Dieu. »

Le samedi 10 août 1974, le frère Roland Ducret lui a rendu visite. Il a frappé à la porte de sa chambre. Personne n’a répondu. Un étrange silence planait sous le ciel bleu de l’été français et enveloppait les feuilles, le vent, les fleurs et les oiseaux. Rien ne bougeait. Dans les ramures d’un arbre, le corps de Tito, pendu à une corde, était entre ciel et terre. Il avait 28 ans.

En mars 1983, sa dépouille mortelle a été transférée au Brésil. Accueilli au cours d’une liturgie solennelle dans la cathédrale de São Paulo, son corps est enterré à Fortaleza, sa ville natale. Le cardinal Arns a fait remarquer que Tito a enfin retrouvé, de l’autre côté de la vie, l’unité perdue.

Figure emblématique parmi les victimes de la dictature, frère Tito est vénéré. Son récit de torture a gagné le prix du meilleur reportage de l’année 1970 de la revue Life. Le court-métrage Frère Tito, réalisé par Marlène França, a reçu des prix et des distinctions au Brésil et à l’étranger. Primé par le service national du théâtre, la pièce de Licinio Rios Neto, L’arc de triomphe ne serait-il pas un monument à la torture ?, à la mémoire de Tito, a été interdite par la censure. Oriana Fallaci lui rend hommage dans son roman Un homme (Ed. Gallimard). Raniero La Valle, sénateur italien, a exalté son exemple dans son roman Hors du camp (Ed Civilizaçao Brasileira). Adelia Prado lui a dédié son poème Terre de la Sainte Croix. Madelaine Alleins a publié, aux Editions du Cerf, Le désert et la nuit, inspiré par le témoignage de Tito.

Mardi prochain, 10 août 1999, à 19 h., l’Église de Saint -Dominique à São Paulo ouvrira ses portes pour célébrer le 25 ème anniversaire du martyre de frère Tito, cérémonie présidée par l’archevêque émérite Paulo Evaristo Arns. Il y aura d’autres célébrations parallèles dans d’autres villes du pays. On priera ensemble le poème que Tito a écrit à Paris le 12 octobre 1972 :

« Quand séchera le fleuve de mon enfance

Séchera toute douleur

Quand sécheront les ruisseaux limpides de mon être

Mon âme perdra sa force

Alors je chercherai des prairies lointaines

Là où la haine n’a pas de toit pour se reposer

Là je dresserai une tente à côté des bois

Tous les après-midis je me coucherai sur l’herbe

Et dans les jours silencieux je ferai ma prière

Mon éternel chant d’amour

Pure expression de ma plus profonde angoisse

Aux jours printaniers je cueillerai des fleurs

Pour mon jardin de nostalgie

Ainsi j’exterminerai le rappel d’un sombre passé. »


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2318.
- Traduction Dial.
- Source (portugais) : Correio da Cidadania, septembre 1999.
 
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[11. Des policiers forment un couloir et font passer le prisonnier au milieu en le frappant (NdT).

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