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DIAL 3248

EL SALVADOR - Saint Romero d’Amérique

Jon Sobrino

mardi 23 juillet 2013, mis en ligne par Dial

C’est un plaisir pour DIAL de traduire et publier ce très beau texte de Jon Sobrino, théologien jésuite installé au Salvador depuis 1957, sur le « déblocage », au printemps, du procès de béatification de Mgr Romero. Texte paru le 9 mai 2013 dans Adital.


Depuis longtemps, beaucoup de gens se sont demandé quand serait canonisé Monseigneur Romero. D’autres ont été plus loin : « Si Monseigneur Romero n’est pas saint, qui le sera ? » Et d’autres encore n’ont pas caché leur surprise et une certaine colère. Voyant la rapidité avec laquelle ont été canonisés Mère Teresa et Jean-Paul II – sans parler de José María Escrivá – ils ne comprennent pas le silence dans lequel on a laissé Monseigneur. Eh bien, il semble que l’heure soit arrivée.

Le Pape François. Plus qu’un « déblocage », une « rupture »

La renonciation de Benoît XVI a été une rupture de grande ampleur, un geste inhabituel d’honnêteté à Rome qui a créé le climat nécessaire pour d’autres ruptures. Et c’est ce qui s’est produit. Le 20 avril, l’archevêque Vincenzo Paglia, après une rencontre avec le Pape, a annoncé que « le procès de béatification de Mgr Romero n’était plus bloqué ». (Nous parlerons de béatification ou, en général, de canonisation).

Il n’y a plus de « blocage » parce que la cause était restée sine die « dans les tiroirs » de la Doctrine de la Foi. Mais il semble que les raisons n’aient pas été seulement bureaucratiques, des raisons faciles à écarter pour un pape. Ce qu’a fait le pape François a représenté une véritable « rupture » : pendant des années, des responsables hiérarchiques de diverses curies ont fait leur possible pour empêcher la canonisation.

Il est bien connu que l’oligarchie et les autres pouvoirs de la société salvadorienne ont traité Monseigneur de son vivant avec insolence et cruauté. « Monseigneur vend son âme au diable » a publié un journal de l’oligarchie et ces feuilles ont rempli les rues de la capitale : « Faites un acte patriotique : tuez un prêtre ».

Mais ils n’étaient pas les seuls à être contre lui. Dans les diocèses, au Salvador et au- delà, il y eu des membres de la hiérarchie qui, dès le début, ont été inflexibles à l’égard de Monseigneur avec des préjugés très souvent injustifiés. Ils ne lui pardonnaient pas son appui à la théologie, quand bien même elle serait bonne, s’il s’agissait de théologie de la libération. Ils ne lui pardonnaient pas son appui, quand bien même il serait juste – et critique –, aux organisations populaires. Ses affrontements clairs et ses dénonciations radicales contre les oppresseurs, l’armée, les escadrons de la mort, le gouvernement, l’empire nord-américain, les surprirent et les effrayèrent.

Et pour les gens d’église, ce qui les gênait le plus profondément et était le moins avouable, c’est que Monseigneur, dans sa pensée, ses paroles et son comportement, ressemblait beaucoup à Jésus de Nazareth. Et ses paroles les déstabilisaient totalement : « Je me réjouis, frères, de ce que l’Église soit persécutée… Il serait très triste que dans notre Église il n’y ait pas de prêtres assassinés ».

Les problèmes ont commencé très tôt. La nonciature a réagi avec agressivité quand il a décidé, après l’assassinat du Père Rutilio le 20 mars 1977, d’une messe solennelle qui fut une authentique clameur de foi, d’espérance et d’engagement qui n’eut d’égal que la messe de funérailles de Monseigneur lui-même, le 30 mars 1980. À l’exception de Mgr Rivera, les autres évêques salvadoriens se sont opposés à lui, quelque fois publiquement et avec brutalité. En 1978, ils ont publié, sur les organisations populaires, un message bref et méchant qui contredisait frontalement la longue lettre pastorale de Mgr Romero sur l’Église et sur ces organisations politiques populaires. Peu avant sa mort, il écrivit dans son journal les trois points qui le préoccupaient. Le dernier était sa « situation conflictuelle » avec les autres évêques. Et je me souviens de la joie qui s’était saisie de lui à Puebla pendant une réunion avec des évêques attachés aux orientations de Medellín : « Que c’est bon de pouvoir être ici comme entre frères ! ». Aucun des évêques d’El Salvador n’assista à ses obsèques, à l’exception de Mgr Rivera Damas.

Au Vatican, des visiteurs et des résidents très influents, des fonctionnaires du gouvernement des États-Unis et des évêques comme Alfonso López Trujillo ont dénigré Monseigneur. De Rome à de multiples occasions on lui a envoyé des inspecteurs et, à un moment donné, on a pensé le relever de ses fonctions ou lui retirer sa charge d’archevêque en nommant un évêque coadjuteur sede plena avec pleins pouvoirs. Monseigneur répondit : « je suis prêt à obéir. Si vous me renvoyez, je vous demande seulement de le faire avec dignité pour que mon peuple ne souffre pas ». Lors de ses voyages à Rome, il partageait ses problèmes avec le Père Arrupe et avec le Cardinal Pironio, tous les deux en difficulté avec la curie et ils s’encourageaient mutuellement. Et dans les dernières années, il a été très reconnaissant au cardinal Lorscheider de la visite que celui-ci lui rendit.

De sa visite à Paul VI en mai 1977, il est ressorti heureux. De sa première visite à Jean-Paul II, il est ressorti déçu et triste. De sa seconde visite, il est ressorti serein et réconforté. Après son assassinat, d’une manière imprévue et sans le communiquer au gouvernement, Jean-Paul II est allé honorer sa tombe dans la Cathédrale. Il l’appela « pasteur zélé ».

Les journalistes ont demandé plusieurs fois à Benoît XVI quand Mgr Romero serait canonisé. Dans sa réponse à un journaliste français, il en vint à dire que « le retard n’était pas dû à la personne de l’archevêque assassiné qui par ses vertus héroïques méritait d’être béatifié. Il était dû plutôt à la situation politique conflictuelle en raison des opinions opposées qui règnent à El Salvador à propos de l’œuvre de Monseigneur ». Reste à savoir pourquoi concrètement, dans cette situation, « la canonisation n’est pas opportune ».

Mgr Urioste a dit très souvent que Mgr Romero avait été le salvadorien le plus aimé et le plus haï dans son pays. Les puissants, l’oligarchie, l’armée et les escadrons de la mort, l’économie, la politique et beaucoup de médias l’ont haï durant sa vie. C’est d’eux que sont issus ceux qui l’ont assassiné. Les plus récalcitrants, ce soir-là, trinquèrent au champagne. Il n’est pas facile pour le Vatican de canoniser Monseigneur alors que ces gens-là sont encore vivants, et que quelques ennemis importants de Monseigneur devraient peut-être pour des raisons protocolaires être présents à sa béatification. Peut-être est-ce cela qui n’a pas été jugé « opportun ».

Peut-être ne serait-il pas opportun de le citer publiquement comme un exemple illustre d’évêque parce que cela gênerait quelques-uns d’entre eux.

Et peut-être aussi répéterait-on qu’« il ne faut pas politiser Mgr Romero », car cela pourrait rendre difficile la canonisation, un lieu commun répété sans arguments.

Un Saint

Nous ne savons pas ce qui sera dit dans l’acte de béatification et de canonisation. Nous aimerions qu’en plus de ce que la Rome universelle voit de Monseigneur, l’acte dise aussi les choses importantes sur le Monseigneur que nous voyons ici.

Conversion. Dans la meilleure tradition de l’église chrétienne, Monseigneur, homme bon et soucieux d’éthique passa, dans les années 70, par un changement radical, une conversion. La cause principale en fut la rencontre avec les pauvres, d’abord comme évêque à Santiago de María et finalement à San Salvador. Les 12 mars 1977, devant le cadavre de Rutilio Grande et de deux paysans, sa vie changea pour toujours. Les innombrables victimes, les pauvres et les opprimés le conduisirent à une nouvelle vie définitive. La raison ultime qui coïncidait avec la raison ultime de Dieu, c’est en eux, les pauvres, qu’il la trouva, eux qui, pour Dieu, n’ont pas été rabaissés à la seconde place. À mon avis, c’est ce qui s’est passé dans le cœur de Monseigneur dans ces moments de conversion. Il n’a jamais fait marche arrière.

En premier lieu les pauvres l’ont aidé à cela, mais aussi ce qui s’est passé dans les premiers jours : les prêtres qu’il considérait comme gauchistes et partisans de Medellín l’appuyèrent sans condition alors que ceux pour qui il avait été un évêque modéré et nullement politique le laissèrent seul. Et ce qui l’a convaincu aussi que ce nouveau chemin était le bon, c’est le corps ecclésial qui immédiatement se forma autour de lui avec des prêtres et des religieuses, les majorités pauvres et plusieurs diplômés, universitaires des classes moyennes.

Compassion contre l’injustice. Les portes de son bureau à l’archevêché et au petit hôpital ont toujours été ouvertes pour écouter et accueillir le pauvre. Il vécut en profondeur l’abaissement qui accompagnait la compassion : « C’est à moi qu’il revient de recueillir les outrages et les cadavres » a-t-il dit à Aguilares. C’est ainsi qu’il s’est converti, comme les évêques du XVIe siècle, en défenseur ex-officio des pauvres.

Dénonciation des mensonges et des complicités. Il n’est pas besoin de s’étendre là-dessus, mais il est important par contre d’insister sur sa manière de le faire qui n’a pas son pareil, spécialement dans ses homélies. Tous les dimanches sans exception, il mentionnait toutes les violations contre les droits dont il avait eu connaissance pendant la semaine. Il mentionnait les noms des victimes, les lieux et les circonstances et dans quelles situations se retrouvaient les familles. Et il mentionna toujours les auteurs de ces crimes – les organisations populaires aussi quand c’était le cas – très majoritairement, des membres de l’armée, les forces de sécurité et les escadrons de la mort. Et il leur enjoignait : « Au nom de Dieu et au nom de ce peuple souffrant dont les lamentations, chaque jour plus tumultueuses, montent jusqu’au ciel, je vous demande, je vous supplie, je vous ordonne au nom de Dieu, que cesse la répression ! ».

Contre l’idolâtrie de la richesse. Il la condamna et pour cela ils l’ont tué. « On tue ce qui gêne », avait-il dit. Il gêna en mentionnant l’injustice de l’argent et de la richesse qui conduit à l’idolâtrie. Il dénonça beaucoup d’autres idolâtries, surtout celles de la sécurité nationale. Il condamna aussi les moyens de communication : « Aujourd’hui, personne ne croit plus à rien ». Et la Cour suprême de justice « Une grande partie des maux de notre patrie trouve là sa clef principale, dans le président et tous les collaborateurs de la Cour suprême de justice qui avec plus de force devraient exiger des Chambres, des tribunaux, des juges, et de tous les administrateurs de ce mot sacro-saint de “justice”, qu’ils soient vraiment des agents de justice. »

Monseigneur devant le mystère de Dieu. Monseigneur a très souvent parlé de Dieu. Fidèle à Puebla et à la théologie de la libération, il a surtout condamné les divinités de la mort, les idoles, « ceux qui ont besoin de victimes pour subsister ». Mais par-dessus tout, il a parlé du Dieu de Jésus, le Dieu réel, le Dieu de sa vie et le Dieu de l’histoire. Et il a parlé avec Dieu. La profondeur de sa prière est bien connue. Et devant Dieu, il restait agenouillé et il se sentait heureux. Quelques jours avant d’être assassiné, il dit dans une homélie : « Aucun homme ne se connaît tant qu’il n’a pas rencontré Dieu… Que donnerais-je, chers frères, pour que le fruit de cette prédication d’aujourd’hui fasse que chacun de nous puissions rencontrer Dieu et que nous vivions la joie de sa majesté et de notre petitesse ».

Les pauvres de son peuple. Monseigneur les aima et les défendit. Toujours. Il courait les mêmes risques qu’eux et il le leur disait. « Je n’abandonnerai pas ce peuple ». Il dénonçait leurs ennemis, même si c’était le président du pays, le général Romero, et même si c’était le président Carter à qui il avait interdit d’envoyer des armes. Il défendit les pauvres et risqua tout pour eux, comme seuls le font les vrais amis. Et il leur communiquait sans retenue ce qu’il ressentait pour eux : « Avec ce peuple, cela n’est pas difficile d’être un bon pasteur ».

Le peuple – son peuple de pauvres – l’aima comme rarement on aime un grand personnage, un évêque. Il a été pleuré comme seulement on pleure un père. Aujourd’hui, 33 ans après, beaucoup l’aiment encore vraiment. À El Salvador, on l’aime différemment des autres saints populaires canonisés. Ceux qui l’aiment et s’en souviennent spécialement, ce sont les survivants des massacres, les épouses et mères des époux et fils assassinés et disparus, les familles des victimes dont personne ne se souvient. Et sans savoir exactement ce que signifie « canonisation », « culte public », « intercession », ils se réjouissent de ce qu’un Pape proclame son nom solennellement et dise au monde entier que Monseigneur a été quelqu’un de bon. Ils sont contents. Et ce n’est pas là une maigre expression de canonisation.

L’acte de béatification du Vatican après d’autres

Nous ne savons pas ce qui sera écrit dans l’acte de béatification et de canonisation du Vatican. Ah ! Si seulement on présentait Mgr Romero, saint traditionnel et saint salvadorien, comme nous avons essayé de le décrire ! Si seulement son nom pouvait servir de nom à tant de gens qui sont restés sans nom dans le Mozote, parmi les Indiens du Guatemala, parmi les migrants assassinés au Mexique et s’il pouvait donner un nom à tant de peuples crucifiés, innocents et sans défense !

Puisqu’il fut évêque, Dieu veuille que dans l’acte de canonisation il soit fait mémoire de Luis Angelelli, Gerardo Valencia Cano, Juan Gerardi, Joaquín Ramos… évêques latino-américains assassinés. Avec beaucoup d’autres, depuis Medellín, ils sont les pères de l’Église latino-américaine.

Seul, Dieu sait comment sera l’acte de canonisation. Nous, nous dirons pour finir que Mgr Romero a déjà été canonisé. Et nous nous rappelons les principaux moments de sa canonisation.

Mgr Casaldaliga, dès qu’il connut son martyr, écrivit le poème : « San Romero d’Amérique, notre pasteur et martyr ». Et il termine avec cette conviction : « Personne ne fera taire ta dernière homélie ». Nous espérons que la canonisation à venir permettra que raisonne toujours une homélie de Monseigneur.

L’église anglicane, le 31 mars 2005, en présence de la reine d’Angleterre et de l’Archevêque de Canterbury, plaça au centre de la façade de Westminster le portrait de Mgr Romero à côté de celui de Martin Luther King et de ceux de huit autres martyrs, hommes et femmes, de toutes les églises chrétiennes du XXe siècle. Nous espérons que la canonisation à venir gardera cet esprit œcuménique.

Dans la dernière lettre aux Églises, en évoquant l’anniversaire de Monseigneur, nous avons écrit : « En toi, l’orphelin trouve compassion ». En toute modestie et joie, nous disons de lui ce que l’Ancien Testament disait de Yahvé. Ah ! Si seulement la canonisation à venir renvoyait au Yahvé, le dieu des pauvres et des victimes.

Ignacio Ellacuria, lors de la cérémonie funéraire à l’UCA, quatre jours après l’assassinat, prononça ces paroles célèbres, audacieuses et lucides : « Avec Mgr Romero, Dieu est passé par El Salvador ». Demandons à Dieu que Mgr Romero, avec des milliers de martyrs comme lui, hommes et femmes, soit canonisé avec ces mots : « En Amérique latine et dans beaucoup d’autres endroits du tiers monde, Dieu est passé parmi nous ».

Par une matinée d’hiver, un homme en guenilles nettoyait avec soin la tombe de Mgr avec ses haillons. En terminant, il sourit, satisfait. Je me suis approché et lui ai demandé : qu’est-ce que vous faîtes ? » et il m’a répondu : « Cela, nettoyer la tombe de Monseigneur. Parce qu’il était mon père ». « Comment ça ? ». « C’est que moi, je ne suis rien qu’un pauvre. Parfois, au marché, je fais des transports avec une charrette ; d’autres fois, je demande l’aumône et d’autres fois, je dépense tout en alcool et eaux de vie et je cuve ma cuite par terre dans la rue… Mais je ne me décourage jamais. Et j’ai eu un père qui m’a fait prendre conscience que j’étais quelqu’un. Parce que, ceux comme moi, il nous aimait et nous ne le dégoûtions pas. Il nous parlait, il nous touchait, il nous posait des questions, il avait confiance en nous. On voyait bien la tendresse qu’il avait pour moi. Comme aiment les pères. C’est pour ça que je nettoie sa tombe, comme font les enfants… ». [C’est María López Vigil qui raconte cet épisode dans son livre, « Morceaux pour un portrait ».]


  • Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3248.
  • Traduction de Bernard & Jacqueline Blanchy pour Dial.
  • Source (espagnol) : Adital, 9 mai 2013.

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