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BRÉSIL - Des terrains inoccupés sont transformés en zones de production agricole pour les habitants de la périphérie de São Paulo

Tadeu Breda

lundi 24 juin 2013, mis en ligne par Dial

Cet article de Tadeu Breda fait partie d’une série d’articles consacrés à des initiatives d’agriculture urbaine dans la mégalopole de São Paulo [1] et publiés par le Réseau Brésil actuel. La traduction française a été publiée sur le site de Ritimo le 23 mai 2013.


São Paulo. Au volant de la camionnette, Hans Temp montre des terrains inoccupés dans la zone est de São Paulo qui sont soit envahis par les broussailles, soit transformés en dépôts de gravats. Les vitres fermées à cause de la pluie, nous revenons d’un jardin communautaire que l’ONG Villes sans faim, imaginée par Hans en 2004, aide à se maintenir dans le quartier de São Mateus. Aujourd’hui, on y voit des dizaines de parcelles avec des salades, de la roquette, des poireaux, du maïs et beaucoup d’autres légumes. Il y a quatre ans il y avait là beaucoup de détritus. « Je ne sais combien de camions on en a retiré d’ici » se rappelle Hans.

Malgré son nom et son prénom d’origines germaniques, Hans est « gaucho » [2]. Il s’est formé en administration des entreprises à Rio de Janeiro et est venu à São Paulo après avoir suivi un cours d’agroécologie en Allemagne. Cette expérience dans le pays de ses ancêtres a changé sa vie. « Là-bas, l’habitude de planter des choses chez soi est très enracinée, et ce n’est pas parce qu’on manque d’argent pour acheter à manger », analyse-t-il. « À cause de la guerre, même les gens riches cultivent quelques pieds de tomates pour le plaisir, ou des fleurs pour décorer la maison. » C’est alors que Hans eut soudain une idée : au Brésil il y a beaucoup d’espaces disponibles dans les villes, alors qu’une foule de gens ont besoin de travailler, de gagner de l’argent et de manger, et nous ne faisons rien.

Ainsi est né le projet qui se propose de tirer parti des terrains inutilisés et de les transformer en terre productive. Avec une petite équipe, l’ONG Villes sans faim fournit, uniquement à São Paulo, une assistance à 21 jardins tous situés dans des quartiers pauvres. Les agriculteurs sont sélectionnés dans le voisinage. « Normalement ce sont des personnes un peu plus âgées, 55 ou 60 ans, qui se trouvent exclues du marché du travail du fait de leur faible qualification professionnelle » explique Hans. « Ils commencent par planter, obtiennent des aliments diversifiés pour leur auto-consommation et commercialisent tout le reste. À la fin du mois ils se répartissent l’argent. » Cependant il faut préalablement obtenir une terre. « Nous utilisons des espaces qui ne servent à rien, mais qui ont un propriétaire. Ce sont des terrains de la mairie, des églises, de la CDHU (Compagnie de développement de l’habitat urbain), ou d’entreprises publiques. »

Lors de ma visite au siège de Villes sans faim, en janvier, Hans m’a fait découvrir deux jardins qu’il aide à faire fonctionner : l’un en-dessous des lignes électriques de AES Eletropaulo, dans le quartier de São Mateus, et l’autre au-dessus des oléoducs de la Petrobras [3], à Sapopemba. Ils demandent une autorisation pour utiliser le terrain, présentent un projet aux propriétaires, signent un contrat de location gratuite, et ne commencent à travailler qu’après que tout ait été dûment légalisé. Les terrains que Hans m’avait montrés quand nous circulions dans la zone est de São Paulo, appartenaient tous à la Petrobras.

« Ce type de conduites enterrées existe dans le pays entier, surtout près du littoral où sont les grandes villes brésiliennes » précise-t-il. « Des milliers de personnes pourraient en tirer profit ». C’est son rêve. En attendant de pouvoir le concrétiser, on travaille avec soin les espaces qui ont déjà été conquis. Hans me conduit avec fierté jusqu’à un des jardins-modèles, coordonné par Genival Morais de Farias. Âgé de soixante-trois ans, M. Genival ne va pas bien. Il y a peu, il a été renversé par un autobus et a le bras gauche traversé par des broches de métal. Les deux jours pendant lesquels il a été hospitalisé ont été les seuls où il n’a pas travaillé dans le jardin, affirme-t-il.

« Je suis ici tous les jours de la semaine. » Il lui a suffi de recevoir l’autorisation de sortie pour reprendre le travail, et ce n’est pas l’écharpe bleue qui soutient son bras blessé qui empêche M. Genival d’aller ici et là, de remuer la terre et de montrer son travail aux visiteurs. « Je suis très fier » révèle-t-il avec la désinvolture de celui qui a déjà donné plusieurs interviews et est déjà passé plus d’une fois à la télévision. « Ici, c’est ma forêt. J’ai toujours aimé avoir une forêt dans le jardin parce qu’elle apporte beaucoup de bonnes choses, les papillons, les petits oiseaux et les mûres à manger. » Mais les fleurs de M. Genival n’ont pas seulement une fonction poétique sur son terrain. « Les insectes vont sur les fleurs et ne vont pas sur mes cultures. »

La multiplicité des plantes cultivées va au-delà de la simple bonne volonté d’offrir diverses variétés de fruits et légumes aux clients. « La biodiversité se charge de faire le contrôle des maladies des plantes et des insectes nuisibles » remarque Hans. « Mais, même ainsi, quand il y a beaucoup de pucerons nous utilisons du purin de tabac, des cendres. Nous avons toujours une solution biologique. » Tout ce qu’on récolte dans le jardin de M. Genival est cultivé sans traitement chimique. Et les voisins en raffolent. « Ce qu’on achète ici est tout frais, ça n’est pas comme au supermarché, » dit un client venu chercher des salades mais qui repart en emportant aussi des épis de maïs. « Le prix est un peu plus élevé, mais je sais que je mange une chose qui ne contient pas de poison. ».

Consommation locale

Pour Hans, il ne suffit pas que les jardins soient cultivés dans des zones pauvres, il est important que la production soit commercialisée dans le quartier lui-même. « Faire un projet social, utiliser de l’argent public, créer un magnifique jardin, produire une belle salade et vendre à la femme d’un ambassadeur là-bas, dans le quartier d’Higienópolis, cela n’a pas beaucoup de sens. » Le directeur de l’ONG rappelle que le projet est aussi orienté vers la sécurité alimentaire. « L’alimentation des gens d’ici, quand ils mangent, est surtout basée sur le riz, les haricots, la farine de manioc, les boissons gazeuses et d’autres mélanges. Avec le jardin, on arrive à changer les habitudes de celles et ceux qui habitent aux alentours. ».
Après avoir découvert le travail déjà bien établi de M. Genival, j’ai demandé à Hans de me conduire dans un jardin en phase de démarrage. La différence est criante, y compris dans ses alentours. Nous arrêtons la camionnette devant un point de vente de cannabis, dans le quartier de Sapopemba et entrons par un petit portail, sous des regards soupçonneux mais respectueux. Hans n’y prête pas attention. Ce qu’il veut c’est faire avancer le projet et ce dans des lieux qui en ont réellement besoin, comme ces recoins de la zone est. À la différence du jardin modèle de Villes sans faim, la terre du nouveau champ que Hans aide en ce moment à se mettre en place est encore rouge et pleine de pierres. « Il y a encore pas mal de travail à faire ici. »

Malgré cela, des choux poussent déjà dans des parcelles improvisées. « Ça sera très bien, comme celui de M. Genival. » Si ça se réalise, les agriculteurs pourront retirer 600 à 1000 réais [200 à 340 euros] par mois de la vente des légumes, comme c’est le cas là-bas, et en plus ils disposeront d’aliments sains et variées pour composer les repas de chaque jour. La viabilité économique du projet est un argument du plus grand poids lorsque Hans traite avec les pouvoirs publics avec lesquels, dit-il, il n’a pas eu de bonnes relations. La Mairie de São Paulo insiste sur le fait que, parallèlement aux ONG, elle apporte également une assistance technique aux agriculteurs de la zone est, dans le cadre du Programme municipal d’agriculture urbaine et périurbaine (PROAURP).

« Nous pensons que ces jardins ont un potentiel important pour fournir des aliments localement » estime Tiago Janela, directeur du Département d’agriculture et approvisionnement de la mairie. « Si chaque surface inoccupée de la ville réussit à produire des légumes, il est possible d’approvisionner les voisins et même les marchés de la zone. » En plus de l’assistance apportée par le PROAURP, la municipalité finance une Maison de l’agriculture dans le secteur et, à São Mateus, elle a favorisé l’organisation d’une coopérative dont le premier président a justement été M. Genival. Mais Hans pense que c’est encore peu. « Nous avons besoin de faire un plus grand nombre de modèles comme celui-ci, le maintenir en bon état et montrer à nos dirigeants que ce projet est viable. Ainsi ils pourront le reproduire à l’échelle de toute la municipalité » propose-t-il. Les ventres remercient.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3241.
- Traduction de Jean-Luc Pelletier pour Ritimo.
- Source (portugais) : Rede Brasil Atual, 27 mars 2013.
- Source (français) : Ritimo, 23 mai 2013.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française originale (Ritimo - www.ritimo.org) et l’une des adresses internet de l’article.

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