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DIAL 3251

BOLIVIE - Vive Versailles ! (et que l’exemple fasse école)

Pedro González del Campo

mardi 10 septembre 2013, mis en ligne par Dial

Pedro González del Campo a effectué avec son ami Rubén González Jáñez un voyage de plus de 7 mois, de mai à décembre 2012, par les terres basses d’Amérique latine, le long des fleuves et rivières du centre du continent, du Paraguay à la Bolivie jusqu’à se voir finalement interdire l’accès au Brésil (refus de visa) et d’interrompre leur voyage à la frontière brésilienne de Guajará-mirim (État de Rondônia). Ils remontent d’abord en bateau de transport de passagers le río Paraguay d’Asunción à Concepción puis Puerto Casado et traversent le Chaco et le Haut-Paraguay jusqu’à Bahía Negra, dernière cité fluviale paraguayenne située à proximité de la triple frontière entre Paraguay, Bolivie et Uruguay. Après un passage par Santa Cruz à l’ouest de la Bolivie, ils décident de descendre le río Guaporé – nommé río Iténez en Bolivie – l’affluent principal du río Mamoré, lui-même un affluent de l’affluent principal de l’Amazone, le río Madeira [1]. Mais cette fois, ils optent pour le canot pour être plus libres de leurs rythmes de voyage. Ils se rendent alors par transport fluvial jusqu’à Remanso et partent ensuite à la rame dans un canot de bois d’itaúba de 5 mètres de long qu’ils ont acheté et fait réparé à Remanso. Versailles est l’une des étapes de leur périple. Pendant ce voyage, Pedro González del Campo a rédigé une série de billets publiés sur le blog Tierras bajas. Ces billets ont aussi été diffusés par le site Otra América sous le titre « Le blog de la route » (El blog de la ruta). C’est l’un de ces billets, rédigé en novembre 2012, que nous traduisons et publions ici. Aux lecteurs et lectrices qui peuvent lire l’espagnol, nous recommandons vivement la lecture des autres billets de Tierras bajas, avec les photos et les vidéos qui les accompagnent.


Lundi 12 novembre 2012. Versailles, sur la rive bolivienne, apparaît comme une communauté modèle. Elle est petite et veut le rester. Les habitants disent non à une route depuis Bella Vista que certains s’obstinent depuis plus de 30 ans à faire arriver jusqu’à leur territoire. Ils sont conscients de ce que cela signifie pour leur mode de vie.

Après avoir ramé trois jours et une nuit de pleine lune à travers le plus beau paysage qu’offre le fleuve, le long du bras San Simón, nous arrivons à Versailles, sur la rive bolivienne, où nous allons rencontrer une communauté unie contre la construction d’une route, qui arriverait jusqu’à leur territoire, et qui mise fermement sur la conservation et le développement fondé sur des méthodes traditionnelles de vie et des revenus nouveaux apportés par un tourisme auquel la communauté impose des normes de fonctionnement.

Peu après avoir débarqué à Versailles, qui, depuis le cours d’eau, semblait, dans le lointain, un lieu où le temps s’est arrêté, quatre hommes nous reçoivent sans qu’il ait été besoin d’introduction, avec parmi eux le maire, José Vázquez. Avec une surprise amusée à la vue du moyen de transport qui sert à nos déplacements, ce dernier nous accompagne et facilite les démarches auprès de la capitainerie bolivienne pour obtenir l’autorisation d’appareiller qui nous conduira sans problème, à la rame, jusqu’à notre destination finale. Avec José, nous commençons à comprendre cet endroit et, avec Alexandre (connu sous le nom de Ciel, et qui fait honneur à son surnom), nous arrivons au bout de nos surprises.

Plusieurs jours passent à échanger avec un jeune de 20 ans, parfaitement conscient des difficultés actuelles dans une Amazonie continuellement menacée par les intérêts de l’exploitation du bois, du tourisme, des éleveurs et des spéculateurs. On ne peut sortir d’ici que par voie aérienne ou par voie d’eau, mais par la terre personne ne s’y risque, même pas à pieds – personne, par ailleurs, ne veut que cela change. Ils sont conscients de leur richesse et se savent privilégiés même s’ils renoncent aux nombreuses choses qu’on veut leur vendre avec le projet de route. Ce sentiment nous l’avons entendu exprimé en permanence dans le village, par chacune des personnes avec lesquelles nous avons parlé pendant ces trois jours.

Versailles a la même histoire que celle du reste des habitats du côté bolivien. Nous y avons eu la chance de rencontrer Lola Salvatierra, la mère d’Alexandre, leader communautaire, engagée dans la lutte pour l’égalité des femmes dans une région du monde où le machisme domine, et passionnée par l’histoire de la région où elle vit ; depuis des années elle transcrit l’histoire de Versailles avec les plus vieux de l’endroit et avec d’autres qui sont installés dans des réserves indiennes proches, au Brésil.

Histoire et actualité de Versailles

Versailles est établi en territoire indien dans ce qui constitue actuellement la Terre communautaire d’origine (TCO) Itonama, mais qui appartenait à ceux qui s’autoproclament Tuparises. Les jarres découvertes dans le sous-sol du village en attestent. Ces jarres portent des peintures que les Tuparises utilisent encore dans des célébrations, comme la fête de la lune au cours de laquelle ils accomplissent des rituels pour s’assurer de la fertilité. Près d’eux habitaient ceux que l’on connait comme les Makurapis qui vivaient à l’intérieur des terres et étaient des chasseurs, plus aguerris. C’est avec eux que surgissaient les problèmes de limites de territoires, qui allèrent jusqu’à des moments de grande tension et même d’affrontements entre les deux peuples.

Par la suite les deux peuples furent harcelés et dépouillés de leur territoire par les seringueros, les récolteurs de caoutchouc, au cours de plusieurs tentatives depuis environ 1886 jusqu’à la guerre d’Acre (ou du caoutchouc) qui s’est terminée en 1903. Pendant ces 20 années ces deux peuples, qui traditionnellement s’affrontaient, en vinrent à s’unir. Tuparises et Makurapis ont lutté contre un ennemi commun venu pour tout changer. Dans cette guerre, la Bolivie a perdu une partie importante de son territoire amazonien passé entre les mains brésiliennes, et des milliers d’indiens devinrent esclaves des entreprises d’exploitation du caoutchouc sur des territoires que, pendant des siècles, ils avaient considérés comme leur propriété sans nécessité de titres de propriété. Dans cette partie de la Bolivie, concrètement, c’est une société franco-allemande qui a été en charge des siringales [Zones d’exploitation environnantes d’arbres à caoutchouc – note DIAL.]] des environs. Le nom de Versailles vient de ce que cette région, du fait de sa richesse naturelle et de la beauté du fleuve, sembla à l’envoyé de l’entreprise franco-allemande, comparable au domaine royal français. Le territoire était occupé par différents campements. Le principal se nommait « Maloca » et c’est là où se trouvaient les dirigeants de la société qui exploitait Versailles. Là, les activités tournaient principalement autour de la chasse, de la cueillette et culture du maïs, des haricots rouges, du yucca et de la patate douce, destinés à la bonne alimentation du personnel dirigeant. Pendant ce temps, femmes et enfants, hommes mûrs et jeunes étaient obligés de travailler dans des campements éloignés des siringales dans des conditions d’esclavage.

Depuis lors la population de Versailles organisa l’opposition aux nouveaux « maîtres » de la région, jusqu’à ce qu’explose en 1912 une révolte qui conduisit à la mort de l’Allemand qui était chef du baraquement des seringueros. Il fut sacrifié dans la lagune proche de Versailles dont l’environnement naturel se conserve intact aujourd’hui. Il y a de cela 100 ans.

À partir de 1920 les étrangers abandonnèrent le contrôle permanent et les enfants des travailleurs, indiens ou pas, restèrent vivre à Versailles. La première école fut installée en 1937 par les militaires, jusque-là il s’était passé ce qui se passe n’importe où dans le monde : ceux qui savaient lire et écrire exploitaient ceux qui ne savaient pas, grâce à leurs contacts le long du fleuve et aux contrats qu’ils soutiraient par tromperie à ceux qui n’étaient pas en mesure de comprendre ce qui était indiqué sur les papiers. Versailles, comme beaucoup de communautés des rives de ces fleuves, a été une mine d’or pour quiconque y venait conduit par la volonté d’exploiter et le désir de berner les habitants.

Les choses commencèrent à changer à Versailles quand les gens du lieux prirent les rênes. Dès 1945 ils avaient des dirigeants élus et en 1964 le lieu se déclare canton. Aujourd’hui une réunion par semaine a lieu (chaque dimanche) et chaque personne y dispose d’une voix sans distinction de sexe ou d’activité, on y discute et on prend des décisions sur des sujets aussi importants que la nécessité d’exploiter les forêts d’itaúba [2] des environs de façon raisonnée (pour la construction et la vente d’embarcations célèbres tout au long du fleuve), en donnant la priorité aux arbres morts des zones submergées ; la nécessité de continuer les cultures afin de conserver une nourriture saine malgré les revenus supplémentaires reçus pour la concession touristique proche, ou le refus d’une route qui, pour beaucoup, vue de l’extérieur, peut signifier une garantie de survie en cas de maladie ou la certitude de développer le commerce dans le village.

Ils savent qu’une route ici peut signifier, outre la destruction et la fin de beaucoup de leurs ressources, la venue d’opportunistes d’un nouveau genre et la discorde, dans un lieu qui garde encore cette brume idyllique à travers laquelle on peut se laisser aller à descendre le fleuve en zigzaguant… heureux.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3251.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : Tierras bajas, 13 novembre 2012.

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[2Une variété d’arbres – note DIAL.

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