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DIAL 3351

MEXIQUE - « Il y a une attaque systématique contre l’École normale d’Ayotzinapa » : Entretien avec Maribel Gonzaléz Pedro

Carmen Herrera

lundi 21 décembre 2015, mis en ligne par Dial

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Nous publions dans ce numéro deux articles rédigés par la mexicaine Carmen Herrera pour Noticias Aliadas. Le premier, ci-dessous, est un entretien avec Maribel Gonzaléz Pedro, avocate et activiste du Centre des droits humains de la montagne de Tlachinollan (Guerrero, Mexique) qui replace dans un contexte social plus large la disparition en septembre 2014 de 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa. Le second revient sur la création de l’Alliance nationale pour les droits humains des femmes pour lutter contre les projets extractivistes qui se multiplient et menacent leurs territoires et lieux de vie. Article publié le 6 novembre 2015 par Noticias Aliadas.


Maribel Gonzaléz Pedro est avocate et activiste du Centre des droits humains de la montagne de Tlachinollan, dans l’État de Guerrero, au sud-ouest du pays. Son organisation soutient les proches des 43 étudiants disparus en septembre 2014 à Ayotzinapa dans leur combat juridique pour que soit élucidé ce cas qui a ébranlé non seulement le Mexique mais également la communauté internationale.

Carmen Herrera, collaboratrice de Noticias Aliadas, s’est entretenue avec Maribel González Pedro sur l’origine des Écoles normales rurales, comme sont nommés au Mexique ces instituts pédagogiques, la politique d’éducation engagée auprès des populations les plus marginalisées de Guerrero et la répression systématique qui s’exerce contre la communauté éducative et étudiante de l’École normale rurale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa.

Pourquoi croyez-vous qu’on a fait disparaître les 43 étudiants d’Ayotzinapa ?

Le niveau élevé d’impunité au Mexique, la violence généralisée, la corruption qui gangrène le gouvernement, à tous les échelons, a permis que soient perpétrées des violations graves aux droits humains comme celles d’Ayotzinapa. Cette situation a permis qu’à ce jour il n’y ait pas eu d’investigation sérieuse de la part de l’État.

Ce cas est parvenu à émouvoir l’opinion publique internationale. Pourquoi des cas similaires n’ont-ils pas eu ce même impact ?

La disparition des 43 étudiants a ébranlé la conscience de la société mexicaine parce qu’il s’agissait de jeunes gens qui étaient dans une démarche éducative, de jeunes des zones les plus marginalisées du Guerrero, de jeunes Indiens, et parce que, dans cette disparition, était évidente la participation des entités gouvernementales, des agents de l’État, autant par omission que par commission. Avant même que se produise cet événement lamentable nous avions déjà dénoncé cette situation.

Le fait que certains représentants des autorités étaient impliqués dans des activités illicites était connu depuis longtemps et faisait même l’objet d’investigations mais le gouvernement n’a rien fait. Il a même facilité leur accès à des postes de pouvoir, des postes de représentation. Ceci, combiné au fait qu’il s’agissait de jeunes étudiants en formation, a touché fortement la société mexicaine. Le Mexique a une histoire d’attaques contre sa jeunesse et cela nous affecte fortement, car nous avons des frères, nous sommes mères.

Ce cas a rappelé le massacre de Tlatelolco [qui a eu lieu à Mexico le 2 octobre 1968 et au cours duquel sont morts des centaines d’étudiants] [1]. L’histoire mexicaine est une histoire d’attaques contre la jeunesse, de criminalisation des jeunes et pour cette raison, ce fait a fortement ému la société, provoqué une prise de conscience et de nombreuses mobilisations, suscité indignation et rage.

Certains analystes et universitaires considèrent que cette affaire véhicule un message d’extermination vis-à-vis des populations indiennes. Que dit votre organisation à ce sujet ?

La question d’Ayotzinapa donne à réfléchir et demande à être analysée selon différents points de vue. Nombreuses sont les personnes qui l’ont analysé ainsi. La plupart des gens qui étudient à l’École normale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa sont des fils de paysans, de jeunes Indiens qui viennent de familles très modestes des régions les plus marginales et pauvres, qui n’ont pas accès à l’éducation. Dans ce contexte, l’École normale d’Ayotzinapa, avec son internat, sa politique de donner la préférence aux enfants de paysans et aux Indiens constitue la seule option de formation pour les jeunes de la région.

Nous constatons qu’il y une attaque systématique qui n’est pas nouvelle. Ce qui se passe aujourd’hui est extrêmement grave mais cette attaque contre l’École normale d’Ayotzinapa n’est pas nouvelle, elle a déjà subi depuis sa fondation, en 1926, plusieurs attaques. Les plus récentes ont été la disparition des 43 étudiants et celle du 12 décembre 2011, alors que les étudiants manifestaient pour réclamer des inscriptions et des bourses, que chaque année l’État se refuse à accorder. Ils ne réclament pas une faveur, c’est un droit constitutionnel. Confronté au refus, les jeunes normaliens manifestèrent sur la route qui relie Chipancingo [capitale de Guerrero], à Acapulco après avoir épuisé tous les recours au dialogue avec le gouverneur.

Ce jour-là, la réponse lamentable du gouvernement fut une opération policière et lors de l’expulsion par la force, furent assassinés deux jeunes étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa, Jorge Alexis Herrera Pino et Gabriel Echevarría de Jesús. Jusqu’à maintenant, les seuls deux policiers ministériels [qui dépendent du Procureur général de la République (PGR)] qui ont été jugés ont été libérés. Cela montre qu’il y a bien une attaque systématique contre l’École normale d’Ayotzinapa.

Quelle est la raison de cette politique de l’État vis-à-vis de l’École normale d’Ayotzinapa ?

Pour comprendre les raisons des attaques contre cette école normale, il faut évoquer la formation qu’elle dispense et comprendre l’histoire des écoles normales rurales du Mexique.

Les Écoles normales rurales mexicaines sont le produit de la révolution mexicaine [de 1910]. L’éducation laïque et gratuite est un droit conquis par la révolution. C’est de là que vient l’article trois de la Constitution [qui garantit le droit à l’éducation] et tout un processus pour reconnaître aux peuples autochtones et aux paysans leur droit à la terre, avec aussi la nécessité de leur donner accès à l’éducation. Dans le sud du Mexique, dans l’État de Guerrero, la population indienne est majoritaire. Il existe des communautés qui ne parlent pas espagnol ou qui sont bilingues.

On s’en prend à l’École normale en raison de son idéologie, parce qu’elle forme des professeurs des zones rurales, des jeunes qui vont se consacrer à enseigner dans les communautés indiennes, où ne viennent pas d’enseignants formés ailleurs, et à transmettre aux communautés la formation qu’ils ont reçue à l’École normale. Au Mexique, quand débute la création des écoles normales rurales, en 1920, 36 ont été ouvertes ; en 2015 nous n’avons plus que 16 écoles normales rurales. Le gouvernement a lancé une offensive contre cette formation. Dans l’État de Guerrero, la durée moyenne d’enseignement reçu est de 2,3 années.

Le cas d’Ayotzinapa n’est pas un cas isolé. L’École normale enseigne à la communauté étudiante à devenir des personnes conscientes, qui réfléchissent et cherchent à transformer la société. L’École normale d’Ayotzinapa a toujours combattu les politiques d’assistanat du gouvernement, les politiques répressives ; elle a critiqué le néolibéralisme, le système des partis, elle a lutté contre cette politique gouvernementale et cela déplaît au gouvernement car ce sont des jeunes engagés, pas des jeunes soumis. Ils ne reçoivent pas l’éducation habituelle dans laquelle le professeur est celui qui parle, celui qui commande et l’étudiant écoute, reste passif. Les étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa sont des étudiants actifs.

Les étudiants écoutent leurs professeurs mais formulent eux aussi des propositions. La capacité d’analyse et de propositions que possèdent les étudiants est très élevée si on la compare à celle des autres étudiants et cela déplaît au gouvernement. Un étudiant qui est actif, qui va remettre en question les idées, la façon de faire les choses, est une menace pour le système qui s’impose dans le monde.

Pourrait-on dire qu’ils reçoivent une formation intégrale qui conjugue formation technique et propositions pour résoudre les problèmes de leurs communautés ?

Les axes de formation des jeunes d’Ayotzinapa prennent en compte l’environnement social dans lequel ils vivent et vers lequel ils vont retourner quand ils seront diplômés. Dans leur formation professionnelle sont inclus des stages pratiques dans leurs communautés. Ils développent une grande empathie avec les gens des régions de Guerrero parce qu’en plus d’aller faire leurs stages auprès d’eux, ils aident aussi à semer, à récolter quand ils ont besoin d’aide. En 2013, quand la tempête a dévasté l’État de Guerrero, les étudiants d’Ayotzinapa sont partis aider les communautés voisines à évacuer l’eau, à sauver certaines personnes. Ils étaient là bien avant qu’arrive l’État.

Que se passe-t-il actuellement, quel est le plan d’action de l’École normale d’Ayotzinapa pour retrouver ses disparus ?

Il n’y a jusqu’à présent aucun indice sur le lieu où se trouvent les corps, on n’a pas identifié leurs dépouilles. Les recherches se poursuivent mais il n’y pas de recherche sérieuse de la part de l’État, la lumière n’a pas été faite sur ce qui s’est passé. Ce processus suit la voie légale et pour cette raison nous avons sollicité l’intervention de la Commission interaméricaine des droits humains [CIDH], par l’entremise d’un groupe d’experts qui participent à l’enquête. Des mesures conservatoires ont été sollicitées auprès de la CIDH et le cas fait actuellement l’objet d’une enquête pénale du PGR.

Les parents des disparus comme les étudiants et l’École normale cherchent à créer des liens forts avec de nombreuses organisations, avec les différentes luttes en cours au niveau national. Ils travaillent en coordination avec différents processus de paix pour continuer à faire pression sur le gouvernement pour qu’une enquête exhaustive soit conduite. L’École normale continue à fonctionner. À la fin de l’année universitaire la promotion sortante a rendu hommage aux disparus. Continuer à étudier est une façon de continuer la lutte, c’est un acte de résistance. Pour les communes de l’État de Guerrero et pour les jeunes Indiens et paysans, c’est l’unique possibilité d’accéder à une éducation laïque, gratuite, scientifique et populaire.


  • Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3351.
  • Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
  • Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 6 novembre 2015.

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