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DIAL 2880 - Dossier : Peuples indigènes

AMÉRIQUE LATINE - Les langues indigènes à l’agonie

Diego Cevallos

jeudi 1er juin 2006, mis en ligne par Dial

Des centaines de langues ont disparu en Amérique latine et dans les Caraïbes au cours des 500 dernières années et beaucoup de celles qui survivent encore - plus de 600 - pourraient subir le même sort dans peu de temps. Des agences de l’Organisation des Nations unies et quelques experts soutiennent qu’il s’agit d’une tragédie évitable, alors que d’autres voient en cette mort prochaine un destin inhérent à toute langue. Lorsqu’une langue disparaît, n’est-ce pas toute une culture qui s’évanouit ? Article de Diego Cevallos, publié le 8 avril 2006 par le réseau latino-américain de Tierramérica.


Confrontées à la culture occidentale et à la présence dominante de l’espagnol, portugais et anglais, des langues indigènes comme le kiliwua au Mexique, l’ona et le puelche en Argentine, l’anamayé au Brésil, le zaparo en Equateur et le mashco-piro au Pérou, survivent à peine grâce à l’usage qu’en font de petits groupes de personnes, en majorité âgées. Mais il y en a d’autres comme le quichua, l’aymara, le guarani, le maya, le nahuatl dont le futur semble plus prometteur, parce qu’elles sont parlées en tout par plus de 10 millions de personnes et beaucoup de gouvernements parrainent leur existence avec différents programme éducatifs, culturels et sociaux.

Dans le monde, il y a environ 7 000 langues utilisées, et chaque année 20 d’entre elles disparaissent. De plus, la moitié de celles qui existent sont menacées d’extinction, selon l’Organisation des Nations unies pour l’éducation et la culture (UNESCO). Cette agence qui promeut la préservation et la diversité des langues dans le monde soutient que la disparition d’un idiome est une tragédie, car avec lui disparaissent une cosmovision et une culture particulières. Mais tous ne le voient pas ainsi. José Luis Moure, philologue de l’Université de Buenos Aires et membre de l’Académie argentine des lettres, a déclaré : « L’extinction des langues est un phénomène consubstantiel à leur existence même et cela se produit depuis que l’homme a émis son premier son de valeur linguistique. »

Par contre, Gustavo Solís, linguiste péruvien expert dans les langues vernaculaires et auteur d’études sur le thème en Amazonie affirme que « rien dans les langues dit que l’une doit disparaître et une autre continuer ». Gustavo Solís a déclaré à Tierramérica :
« Toute disparition de langue et de culture est une tragédie majeure pour l’humanité. Quand cela se produit, c’est une expérience humaine unique et non renouvelable qui s’éteint. » Selon ce spécialiste, il y a des expériences qui indiquent qu’il est possible de planifier la revitalisation des langues pour qu’elles ne meurent pas, mais les efforts effectués en ce qui concerne l’Amérique latine et les Caraïbes sont encore faibles.

Quand les Européens arrivèrent en Amérique latine au XVe siècle, il y a entre 600 et 800 langues seulement en Amérique du Sud, mais avec la colonisation « l’immense majorité a disparu, selon G.Solis, et actuellement même, il y a des langues en voie d’extinction en raison du contact inégal entre la société occidentale et certaines sociétés indigènes ».

Fernando Nava, directeur de l’Institut national des langues indigènes de Mexico (INALI), organisme gouvernemental, a indiqué à Tierramérica que les langues disparaissent par évolution naturelle, ce qui se comprend, ou en raison de la pression culturelle et de la « discrimination » dont souffrent ceux qui la parlent. C’est contre la seconde cause que beaucoup de gouvernements, agences internationales et universitaires concentrent leurs efforts, car, a-t-il déclaré, il s’agit de quelque chose d’inacceptable. Selon lui, dans ce domaine, en Amérique latine et dans les Caraïbes, nous passons à peine à une étape de « sensibilisation ». Selon l’UNESCO, la moitié des langues existant dans le monde pourraient disparaître dans « peu de générations » en raison de leur marginalisation par Internet, des pressions culturelles et économiques et du développement de nouvelles technologies qui favorisent de l’homogénéisation. L’organisme diffusera au mois de mai une vaste étude sur les langues en Amazonie, beaucoup d’entre elles étant parlées par peu de personnes. Il espère attirer ainsi l’attention sur le phénomène.

Dans les forêts amazoniennes survivent des peuples indigènes isolés qui refusent le contact avec le monde occidental et son « progrès ». Ils totalisent quelque 5 000 personnes appartenant à diverses ethnies, parmi lesquelles les Tagaeri en Equateur, les Ayoreo en Paraguay, les Korubo au Brésil et les Mashco-Piro et les Ashaninka au Pérou. En accord avec Roldolfo Stavenhagen, rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains et les libertés fondamentales des indigènes, ces natifs affrontent un « véritable génocide culturel ». Il a déclaré : « Je crains que dans les circonstances actuelles il soit difficile qu’elles survivent encore beaucoup d’années en plus car ce que l’on appelle le développement nie le droit de ces peuples à continuer d’être des peuples. »

Bien que l’univers des idiomes et des dialectes dans le monde soit vaste, la grande majorité de la population parle à peine une poignée d’entre eux comme l’anglais ou l’espagnol. Pour assurer que la diversité linguistique se maintienne, la communauté internationale a mis au point ces dernières années une batterie d’instruments internationaux et des experts organisent des rencontres périodiques où ils analysent la question. Une de ces dernières réunions s’est tenue du 31 mars au 2 avril dans l’Utah, un Etat central des Etats-Unis, où des fonctionnaires et des spécialistes de la question, provenant de toute l’Amérique, ont débattu pour savoir comment éviter la disparition de douzaines de langues dans la région.

Depuis 1999 et à l’initiative de UNESCO, le Jour international de la langue maternelle se célèbre tous les ans le 21 février. De plus, des accords existent dans le système de l’ONU comme la Déclaration universelle sur la diversité culturelle et son Plan d’action, de 2001, et la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, de 2003. Il y a également la Recommandation sur la promotion et l’usage du plurilinguisme et l’accès universel au cyberespace, de 2003, et la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, de 2005.

Selon l’Argentin Moure, il est important de travailler à la préservation des langues, bien que le nombre de leurs utilisateurs soit faible, car elles « sont des marques d’identité qui méritent le maximum de respect et d’attention scientifique ». Mais, souligne t-il, « je ne suis pas si sûr que la mort d’une langue implique nécessairement la disparition de la cosmovision qu’elle porte avec elle parce que ceux qui la parlent ne cessent pas de parler (à moins qu’une maladie ou un génocide ne les extermine). Après une période de bilinguisme, ils adoptent une autre langue qui s’avère plus utile pour leur insertion dans le monde. »

« C’est là, a-t-il ajouté, un fait et je crois qu’on doit l’admettre sans tomber dans des théories excessives du complot. »


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2880.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Tierramérica, 8 avril 2006.

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