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DIAL 3444

MEXIQUE - Les détours du chemin

Gustavo Esteva

samedi 31 mars 2018, mis en ligne par Dial

Le 28 mai 2017, les 848 membres du Conseil national indien (CNI) avaient fin connaître les noms des membres du Conseil indien de gouvernement (CIG) nouvellement formé et de sa porte-parole, María de Jesús Patricio Martínez (Marichuy) [1], future candidate à la présidence du Mexique lors des élections de juillet 2018. En tant que candidate indépendante, reconnue officiellement par l’Institut national électoral (INE) le 15 octobre 2017, Marichuy et le CIG devaient collecter 866 593 signatures dans 17 États durant les 4 mois suivants. Mais la collecte s’est révélée pleine d’obstacles, le processus de signature digitale de l’INE requérant notamment des téléphones intelligents avec au moins Android 5.0, ce qui excluait de fait un grand nombre de personnes ne disposant pas de téléphones portables récents ; l’enregistrement des signatures devait soi-disant durer 4 minutes 30 selon l’INE mais dans les faits, chaque enregistrement a pris parfois jusqu’à 16 heures… Confrontée à une série d’obstacles, la candidate n’a pas réussi à collecter les signatures dans le temps imparti. Elle a déclaré au sujet de la procédure de collecte requise qu’avec ces mesures « classistes, racistes et excluantes », on comprend « que ce système électoral n’est pas fait pour que ce soient les classes populaires qui gouvernent et que les lois et les institutions de l’État sont faites pour ceux d’en haut, pour les capitalistes et leur classe politique corrompu : c’est un grand simulacre ». Gustavo Esteva, proche des peuples indiens et du mouvement zapatiste, revient, dans cette colonne d’opinion publiée dans La Jornada du 26 février 2018, sur les réactions suscitées par l’échec du recueil de signatures.


Lundi 26 février 2018.

L’ambiguïté et la confusion qui ont caractérisé nombre de réactions face à la proposition du Congrès national indien et des Zapatistes, en octobre 2016, ont resurgi quand s’est achevée la phase de recueil de signatures pour la candidature [présidentielle] de la représentante du Conseil indien de gouvernement.

Ces derniers jours sont arrivés sur mon bureau des messages de découragement et de frustration : « nous avons perdu l’occasion d’organiser ceux d’en bas » [« Los de abajo », en espagnol – les classes populaires. Los de abajo est aussi le titre d’un roman de Mariano Azuela de 1905 –NdT.]] ; « rien n’a tremblé » [2] ; « le nombre de signatures obtenues a été une démonstration spectaculaire de faiblesse » ; « il est temps de reconnaître objectivement l’ampleur de l’échec »… et autres phrases du même style. Ceux qui m’ont écrit prétendent être de notre côté et ont accompagné le processus d’une façon ou d’une autre. Ils souhaitent maintenant exprimer une critique constructive de ce qui a été réalisé.

Dans certains cercles, qui ont commencé à débattre de la suite, il a été proposé d’attendre les accords qui seront passés au sein de l’assemblée du Conseil indien de gouvernement, pour que les conseillères et les conseillers indiquent la conduite à tenir.

J’ai pu voir aussi des sourires de satisfaction chez certains « morenos » [3], des personnes engagées politiquement qui n’ont pas voulu participer au projet parce qu’elles considéraient que cela créerait la confusion au sein des communautés et réduirait les chances d’AMLO mais qui ne l’ont pas boycotté pour autant. Elles ne se réjouissaient pas de ce qui s’est passé mais elles sentaient que cela justifiait leur position : cela aurait confirmé que l’option Marichuy [4] n’était pas réaliste car, en juillet, nous aurons un nouveau président et, quelques que soient les défauts et les ambiguïtés de MORENA, il représente le moins mauvais choix. C’est dans cette option que ces personnes investissent désormais toute leur énergie au lieu de la gaspiller dans une option qui leur semble illusoire.

Toutes ces réactions illustrent bien la radicalité de la proposition qui ne réussit pas à traverser la croûte de l’état d’esprit dominant.

Le but de la campagne était totalement explicite… et il a largement été atteint, de façon assez spectaculaire. Il s’agissait de donner une visibilité à la situation et aux conflits que vivent les peuples indiens. Il n’est pas exagéré de dire que, au cours de ces trois derniers mois, ces éléments ont connu auprès du public une visibilité plus grande qu’au cours des 10 années précédentes. Il s’agissait aussi de faire apparaître la réalité du cirque électoral, son caractère raciste, sexiste et discriminatoire, ses bassesses et ses pièges… et son inadéquation pour s’opposer à la vague de spoliation, de violence et de destruction qu’impose le régime dominant. Tout cela a été bien mis en évidence et contribue à expliquer le manque de signatures.

Le 11 février, sur l’esplanade du Palais des Beaux-Arts, à Mexico, Marichuy a déclaré clairement : « Que les signatures soient en nombre suffisant ou non, nous avons déjà atteint l’objectif de faire connaître les problèmes auxquels est confronté notre peuple… c’est là notre projet, il n’y en a pas d’autre : ce n’est qu’avec une organisation qui parte d’en bas que nous allons nous en sortir, mes frères. Si vous êtes d’accord, faisons la route ensemble, à votre manière, à votre rythme ; chacun d’entre nous imaginant à partir du lieu où il se trouve, comment nous allons construire cette organisation, comment nous allons avancer. Il n’y a pas d’autre possibilité. Nous ne proposons pas, comme on dit souvent, des casquettes et des T-shirts, nous proposons du travail, une invitation à élaborer tous ensemble nos formes d’organisation car c’est de cette manière seulement que nous obtiendrons ce à quoi nous aspirons, un Mexique différent, un Mexique construit d’en bas ».

Attendre ce que décidera l’assemblée du Conseil indien de gouvernement, le CIG ? Ce serait en faire un appareil de pouvoir vertical et renier notre projet. Ce qui doit être fait désormais est à élaborer à chaque endroit, dans chaque contexte… en écoutant le moment venu ce que décidera le CIG.

Essayer de démontrer que ce qui est illusoire est de placer l’espoir dans les appareils, ou dans qui vous savez, c’est initier une polémique touchant au croire. Ceux qui suivent cette voie ont une foi aveugle dans la capacité des uns et des autres de faire face aux ravages les plus graves de la tempête ou au moins d’offrir quelques chances de s’en protéger. Selon eux il y aurait moins de répression, de spoliation, de corruption, de violence… quand bien même aucun problème de fond ne serait résolu. On résonne par analogie. Face à l’horreur Trump, on critique maintenant ceux qui ont refusé de voter pour Hillary, même si nombreux sont ceux qui continuent à la considérer comme une fauconne néolibérale et menteuse.

Certains ont du mal à voir le sens du projet du CNI ou de Marichuy, car ils ne veulent pas prendre acte de la gravité de la situation, du danger actuel. Les résistances sont encore plus fortes vis-à-vis de la conviction réaliste, ancrée dans l’expérience, que c’est seulement en partant d’en bas qu’on peut résister efficacement à l’horreur actuelle et construire une autre voie. On ne veut pas voir, comme le dit Durito [5], que les multiples options qu’offre le pouvoir cachent un piège. Les chemins sont multiples et on nous propose de choisir, certes, mais en réalité tous ces chemins nous conduisent au même résultat. Nous n’avons que la liberté de choisir celui ou celle qui fera le chemin en notre nom.

Le chemin est long. Il est semé d’obstacles et de dangers, comme ce malheureux accident en Basse Californie dans lequel une camarade a perdu la vie et plusieurs autres personnes, dont Marichuy, ont été blessées. Rien de tout cela ne doit nous faire reculer. Un examen critique attentif de ce qui s’est passé pour la collecte des signatures renforcera notre lucidité et notre engagement pour la suite, mais sans le découragement ni la frustration de ceux qui ne réussissent pas à mesurer l’ampleur du défi actuel et des exigences d’une option qui n’a jamais été empruntée.

Être rebelle, dit Durito, c’est construire un chemin nouveau.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3444.
- Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
- Source (espagnol) : La Jornada, 26 février 2018.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[2Fait écho au mot d’ordre de fin 2016 « Que tremble la terre jusque dans ses entrailles » [Que tiemble en sus centros la tierra] – NdT.

[3L’expression renvoie aux membres du Mouvement de régénération nationale (MORENA), d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO), candidat à l’élection présidentielle du 1er juillet 2018 – NdT.

[4María de Jesús Patricio Martinez, Indienne nahuatl, la candidate à l’élection présidentielle qu’avait désigné le Conseil indien de gouvernement – NdT.

[5Le scarabée Durito est le héros des récits éponymes du sous-commandant Marcos : Sous-commandant Marcos, Don Durito de la Lacandona, San Cristóbal de las Casas, Chiapas, Centro de Información y Análisis de Chiapas, 1999, 167 p. Traduction française : Sous-commandant Marcos, Don Durito de la forêt Lacandone, traduit par Anatole Muchnik, Lyon, les Éd. de la Mauvaise graine, « En herbe », 2004, 187 p. – note DIAL.

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