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DIAL 2691

AMÉRIQUE CENTRALE - Lettre d’Amérique centrale

Jean-Louis Genoud

mardi 16 décembre 2003, mis en ligne par Dial

En Amérique centrale depuis plus de 35 ans, déjà connu de nos lecteurs pour son travail dans Paz y Bien (cf. DIAL D 2083), Jean-Louis Genoud, prêtre, nous fait part dans une « lettre aux amis » de décembre 2003, de quelques constats concernant la situation sociale -surtout celle des jeunes- et politique en El Salvador et au Guatemala, ainsi que des orientations qui guident son travail pastoral en paroisse.


Appeler Ciudad Quetzal une ville (ciudad) est un euphémisme. Pas de centre, des quartiers construits vaille que vaille et qui continuent à pousser à un rythme grand V. Quant au quetzal, l’oiseau de la liberté qui symbolise le pays, il faut de l’imagination pour croire qu’il viendra nicher sur nos tas d’ordures. D’ailleurs il est devenu invisible dans tout ce pays, il en reste quelques spécimens dans de profondes forêts…tout comme la liberté qu’il incarne. La violence par contre est là. Dans nos quartiers depuis le début de l’année, 57 assassinats, des jeunes surtout.

Face à la violence incontrôlable, les gouvernements imposent des lois encore plus violentes, tout autant irrationnelles, qui ne feront qu’engendrer d’autres violences toujours plus grandes. Si vous avez un tatouage, vous êtes forcément délinquant et c’est directement la prison. Opération « main dure » en El Salvador contre les bandes de jeunes. Opération « coup de balai » au Guatemala [1], et ça dit bien ce que ça veut dire : ces jeunes sont des ordures, à balayer !

Des jeunes traqués prennent la parole

Ces « ordures » donc se sont permis de faire un communiqué suite à la promulgation de la loi en El Salvador, et qui dit textuellement : « On doit reconnaître que les jeunes de la bande Salvatrucha ne sont pas coupables de tous les problèmes sociaux qui affligent notre pays. Il existe ici des structures très solides du crime organisé. Il y a des policiers auteurs de viols, de séquestres, de vols millionnaires. Des millions de dollars ont été récemment détournés par le président de la compagnie des eaux… Ce ne sont pas les jeunes des bandes les coupables de ces délits de haute volée ! C’est peut-être pour cela qu’on n’en parle pas.

Dans tous ces cas où est mis en danger l’État de droit, on a tiré le rideau pour tromper l’opinion publique. Il est évident que la propagande du gouvernement contre notre bande n’est rien d’autre qu’une exploitation politique face aux prochaines élections qu’il risque de perdre : les gens veulent qu’on leur fiche la paix et on leur désigne des coupables faciles pour détourner leurs yeux des vrais bandits qui sont au pouvoir…

Nous considérons qu’il faut offrir des chances aux jeunes des bandes pour qu’ils se forment, étudient, puissent chercher un travail. Nous ne demandons pas une aumône, mais quelque chose qui nous aide à nous mettre sur le chemin ; qu’on cherche de vraies solutions car la prison n’en est pas une pour que nous puissions découvrir une autre option pour notre vie.

Nous demandons pardon pour le mal que nous avons commis… mais nous demandons aussi qu’on respecte notre opinion. Parce que nous ne voulons plus faire partie du problème mais de la solution ; rappelons-nous que tous nous avons été jeunes et insensés et que sans l’obscurité nous n’apprécierions pas la lumière. Parce que tous ces jeunes que nos gouvernants mettent à la poubelle et regardent comme un mal incurable dans ce pays, ils sont l’avenir de notre civilisation. »
Curieux : aucun organe de presse n’a publié ce texte.

A vrai dire, ces jeunes ne sont pas toujours tendres ni attendrissants. Ils ont la violence rivée au corps et au cœur et pour cause : beaucoup d’entre eux n’ont pas eu d’enfance ; toujours traités à coups et à cris, ils ont appris sans plus à survivre et se défendre dans un monde fou et sauvage. Ils sont le reflet fidèle du système où la seule liberté est celle du plus fort.

Cela dit, « faut s’les farcir » ! Et il faut bien nous défendre de leurs méfaits, mais comme de tous les méfaits plus hauts qu’eux.
« C’est facile de vivre avec les yeux fermés en condamnant tout ce qu’on ne voit pas. » (John Lennon)

Voter pour le « moins pire »

Ceux qui sourient de mes atteintes à la langue peuvent se souvenir de ce qu’ils ont fait à propos de Le Pen. Ici le risque c’est que le pire gagne, même s’il n’est pas élu et loin de là. Au Guatemala, le général Rios Montt, dictateur qui a sur la conscience les grands massacres des années 80 et contrôle aujourd’hui le Congrès, l’Armée, ainsi que l’exécutif, s’est imposé à la Cour constitutionnelle qui aurait dû interdire son inscription comme candidat (la Constitution interdit à un auteur de coup d’État de se présenter). Or les élections de novembre ont eu un air de soulèvement populaire en douceur : la forte participation (presque 70%, du jamais vu) était clairement pour barrer la route à Rios Montt. Une victoire ! Oui, mais si on regarde ce qu’il y a derrière, il n’y a pas lieu d’être tranquilles : un cancer a été extirpé mais il a éparpillé ses métastases dans tous les rouages de l’État et beaucoup d’institutions, y compris les partis politiques rivaux. Rios Montt peut prendre sa retraite, son parti, le Front républicain guatémaltèque pourrait même disparaître (ce n’est pas le cas, il garde la majorité des mairies et c’est le 2e en nombre de députés !), il a fait son lit pour longtemps. Et si ça tournait mal pour lui, le recours à un nouveau coup d’État n’est pas écarté, aussi anachronique que cela nous paraisse.

En El Salvador, c’est le pire qui nous attend : on risque bien d’avoir encore sur le dos 5 ans de gouvernement de l’extrême-droite. Et la responsabilité retombera sur le parti de gauche, le FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale), qui avait pourtant tout ou presque pour gagner les prochaines présidentielles. Entre le changement et le candidat, le FMLN a choisi le candidat. Grave erreur historique. Shafik, vieux commandant des années de lutte, est un homme capable certes et il présentera un bon plan de gouvernement pour contrer les conséquences des désastres du néolibéralisme. Mais il semble que seuls les purs et durs voteront pour lui. On attendait quelqu’un de plus jeune et plus ouvert qui aurait mobilisé les majorités pauvres pour participer à un gouvernement qui ratisse large, un genre de Lula. Dommage !

Nos démocraties n’en ont que le titre. Les candidats vendent des rêves, et le président actuel d’El Salvador a déclaré, une fois élu, que les campagnes électorales sont faites justement pour ça. Après viennent les cauchemars. Alors, sans forcément bouder les élections (les exemples du Brésil et de l’Argentine demandent à faire tache d’huile sur l’Amérique latine), le défi est de créer une autre démocratie pour un autre monde possible. Non plus une démocratie représentative - on dit ici : démocratie « formelle », pour la forme - mais une forme de gouvernement et d’organisation de la société où les gens prennent leurs responsabilités en affrontant leurs problèmes sans attendre que tout vienne d’en haut : démocratie « participative » qui naît de la base. Comme disait le vieux sage gaucho : « Le feu pour chauffer la soupe s’allume en dessous. » (Martín Fierro)

Une pastorale de l’éducation populaire

Me voilà donc dans cette immense paroisse de Jésus Nipalakin (Guatemala), de quelque 120 000 habitants avec un curé et une équipe qui possède une vision très large de la pastorale. Un certain nombre d’options ont été prises :

- Il n’y a pas d’église centrale car il ne s’agit pas que les gens viennent à l’Église mais que l’Église aille aux gens, qu’elle les rejoigne dans leur vie quotidienne là où ils sont, avec leurs problèmes, leurs luttes, leur culture et ses différentes manifestations. La paroisse compte donc 22 centres humains qui se donnent leur propre organisation.

- Les petites communautés de base, à échelle de quelques pâtés de maisons, veulent être des cellules de fraternité. Elles vivent et célèbrent l’Évangile dans leur vie et dans l’histoire du coin pour transformer la vie de tous les jours et animer les organisations de quartier. La paroisse devient alors une « communauté des communautés » qui assure entre elles la cohésion et les liens de solidarité.

- Le prêtre et les quelques religieuses qui sont présentes sur les quartiers se considèrent au service des laïcs et spécialement des quelques 400 « ministres » qui assument les tâches de la pastorale : les jeunes, les malades, les préparations au baptême et au mariage, la distribution de la communion, les « délégués de la Parole », catéchistes... On parle d’établir un ministère des relations, qui fasse le lien avec les organisations sociales et divers groupes du quartier.

- Un fort accent sur les valeurs de la culture maya pour que les communautés indigènes intègrent leur foi maya et leur foi chrétienne, leur spiritualité maya et leur vie en Église. Nous construisons un centre de la culture et de la spiritualité maya.

Tout cela demande un gros travail de formation et c’est surtout là que j’interviens : ateliers, sessions, rencontres, éducation à la responsabilité et à la vie militante…

Mes thèmes de prédilection, parce qu’on peut les traiter avec tous ceux qui cherchent un changement dans le quartier et permettent de se rencontrer et de s’intégrer :

- Comment travailler avec les gens,

- La spiritualité de l’action, ce qui nous motive pour agir,

- Planification, réalisation et évaluation du travail populaire,

- Travailler en équipe et affronter les problèmes qui apparaissent dans les groupes et les organisations,

- Méthodes de participation, prise de décisions et de responsabilités.

Je passe aussi facilement une demi-journée par exemple avec les délégués de la Parole pour apprendre à faire le lien entre Évangile et vie en utilisant des techniques de participation qui leur servent dans leurs célébrations : savoir poser des questions, utiliser le sociodrame, les dynamiques de groupe, les gestes symboliques qui aident à prendre conscience…


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2691.
- Texte (français) envoyé par l’auteur et daté du décembre 2003.
- En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1Cf. Dial D 2690.

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