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DIAL 2592

NICARAGUA - L’ancien président, accusé de corruption, n’est plus intouchable

Arnaldo Zenteno, S.J.

mercredi 16 octobre 2002, mis en ligne par Dial

L’actuel président du Nicaragua, Enrique Bolaños, élu fin 2001, s’était engagé à lutter contre la corruption, et il semble bien tenir ses promesses. Il n’a pas manqué de dénoncer publiquement son prédécesseur, Arnoldo Alemán (président de 1996 à 2001) qui s’est enrichi de façon scandaleuse au poste suprême et a fait très largement profiter sa famille, ses amis et ses partisans des deniers de l’État. Alemán occupait, depuis qu’il n’était plus président du Nicaragua, le poste de président de l’Assemblée, où il jouissait de l’impunité. Il avait fait en son temps un célèbre « Pacte » (cf. Dial D 2326) avec Daniel Ortega, le leader du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), où les deux chefs de parti envisageaient diverses mesures devant assurer, sans le dire, leur alternance au pouvoir et leur immunité. Ce « Pacte » entre le FSLN et le PLC (le Parti libéral constitutionaliste, parti d’Alemán) fut jugé scandaleux par beaucoup, et son existence ne laissait pas prévoir ce qui vient de se produire : Alemán destitué de la présidence de l’Assemblée. Le récit qu’on lira ci-dessous, provenant d’une lettre de Arnaldo Zenteno SJ, est un récit des événements vécus dans la rue par l’auteur le 19 septembre 2002. Il manifeste la liesse de ce jour de victoire contre la corruption d’un homme politique de premier plan.


Isabelita, une femme déjà âgée, au milieu de la foule me dit : aujourd’hui 19 septembre, nous nous souvenons avec beaucoup de joie et nous revivons le 19 juillet 1979. Ceci peut paraître une exagération, mais ce n’en est pas une. Le 19 juillet [1], le peuple s’est libéré de Somoza. Aujourd’hui c’est le premier pas pour nous libérer d’Alemán.

Alemán était protégé par l’Assemblée comme par une forteresse : là, il avait la majorité des députés et il était président du bureau. Déjà une fois le bureau avait classé et n’avait pas pris en compte la demande faite par un juge pour que l’on commence à l’Assemblée le processus de discussion et de levée éventuelle de l’immunité d’Aléman. Mais aujourd’hui la forteresse s’est écroulée.

Dès 9 heures du matin, sous une pluie fine, la foule a commencé à se concentrer autour de l’UCA et de l’UCI [2] pour commencer la marche en direction de l’Assemblée. Peu après la petite pluie s’est transformée en une forte pluie, mais ceci n’arrêta pas les marcheurs ni ne rafraîchit l’enthousiasme. Des cris, des consignes, des pétards et beaucoup de joie accompagnèrent toute la marche. Et lorsqu’on est arrivé aux alentours de l’assemblée, la joie et l’attente également grandirent sans mesure. Dans toute la foule on respirait une ambiance de sécurité et de joie parce que sans aucun doute Alemán et sa direction seraient destitués. Et de toutes parts on allait rencontrer des amis, des camarades, des communautés ecclésiales de base, de groupes de jeunes, quelques personnes travaillant de nuit, des étudiants, des universitaires, des membres d’organisations populaires de quartiers, des paysans venus de différents départements, etc.

Il y a peu de jours, les 37 députés sandinistes unis aux 9 libéraux et à un conservateur du groupe parlementaire « bleu et blanc » (libéraux qui appuient le président Bolaños), en sont venus à avoir la majorité. Et leur première proposition lorsqu’ils ont eu la majorité a été de destituer le bureau d’Alemán et de former un autre bureau de direction pluraliste.

Il y eut beaucoup de tension au cours des derniers jours. Les sandinistes avaient lancé une convocation pour une grande marche et un rassemblement devant l’Assemblée nationale le 19 septembre afin de faire pression sur les députés pour qu’ils donnent suite à la demande de la juge qui avait prononcé une sentence condamnatoire contre Byron Jerez et quelques autres très liés à Alemán. La juge avait aussi demandé la levée de l’immunité d’Alemán, de sa fille (qui est également député), accusés d’avoir lavé de l’argent sale pour plusieurs millions de dollars. Pour intimider la population, Quiñones, un député libéral et ancien membre de la contra, annonça une contre-manifestation ce même jour du 19 septembre, afin de défendre Alemán, et il menaçait en disant qu’il allait y avoir du sang répandu.

La nuit auparavant, comme dernière mesure désespérée, Alemán avait décidé de suspendre la réunion de l’Assemblée, mais ceci était illégal, car il aurait dû donner cet ordre 48 heures auparavant. C’est ainsi que la majorité des députés est arrivée aujourd’hui à l’Assemblée, en toute légalité ils attendirent une heure, et comme les 45 députés d’Alemán ne venaient pas, ils commencèrent la réunion.

À l’extérieur tout était joie, chansons engagées, consignes, quelques discours, des pancartes et des banderolles, et l’immense multitude des drapeaux rouges et noirs s’agitaient, on levait les mains, on applaudissait et on riait. Et tout ceci dans la paix, car les libéraux d’Alemán ne s’approchèrent pas de l’Assemblée. Nous riions et chantions en attendant ce qui allait se passer à l’intérieur de l’Assemblée.

Et que se passa-t-il à l’intérieur de l’Assemblée ? On nomma un bureau de direction provisoire selon la loi préparée par les plus anciens et les plus jeunes. Après, ce bureau de direction a proposé que l’on élise un bureau plus définitif. Ceci se fit d’une manière pluraliste, et il y eut trois sandinistes, trois libéraux « bleu et blanc », un libéral. Il eut là des gens courageux comme Jaime Quadra, libéral, et René Núñez, sandiniste. Et il y eut aussi des gens de réputation plus douteuse comme Fernando Avellán, libéral, ancien contra, avec une réputation de pistolero, etc., mais qui reste là comme premier vice-président, parce que, ayant renoncé au groupe parlementaire libéral, il est passé au groupe « bleu et blanc » pour quelques jours et c’est avec son vote qu’on retrouva une majorité : 47 députés.

Pourquoi est-ce aujourd’hui un jour très important ? parce que Alemán s’en est allé de l’Assemblée, et parce que ceci a été le fruit de la pression populaire et de la concertation politique du Front avec ceux qui siègent avec le groupe parlementaire « bleu et blanc » et avec les représentants des autres petits partis.

C’est un jour important parce que s’est manifestée la capacité de mobilisation du Front quand on décide de lutter contre la corruption et d’affronter Alemán. C’est un jour important parce que, après tous les coups reçus spécialement depuis la perte des élections, il y a eu aujourd’hui un triomphe significatif. C’est un jour très important parce que aujourd’hui on a clairement enterré le pacte entre le Front et Alemán, pacte ou accord qui a été si négatif pour le peuple et pour le Front lui-même.

Alemán a réagi en disant que ce qu’a fait la nouvelle majorité est illégal et qu’il va en appeler à différentes instances internationales et ici à la Cour suprême de justice. Mais ceci va contre la vérité et l’opinion fortement majoritaire du peuple, au moins 85 % du peuple selon les enquêtes.

Il est clair que ceci est un pas très important mais c’est seulement le commencement d’une nouvelle étape sur le chemin. Aujourd’hui est constituée la commission de l’Assemblée qui va étudier la demande de la juge qui réclame la levée de l’immunité d’Alemán, et tout ce processus prend du temps. Mais il y a une volonté ferme et un chemin clair. Et la fille d’Alemán, également député et jouissant de l’immunité, a quitté le pays aujourd’hui. Et déjà sont à l’étranger le ministre des finances et d’autres fonctionnaires qui ont été « foudroyés » par la sentence de la juge. C’est la débandade, et ceux qui sont accusés de laver de l’argent sale craignent que l’on demande leur extradition.

Je vous ai raconté et expliqué ce qui s’est passé aujourd’hui. Ce que je ne peux pas vous transcrire par écrit c’est la joie immense, l’allégresse et le dynamisme que nous vivons aujourd’hui sur la place, et ce qui s’est réveillé en matière d’attentes et ce qui renforce l’espérance. Mais, comme le disait le même René Nuñez, le peuple doit prendre garde, être vigilant et exiger également du nouveau bureau de direction de l’Assemblée et, pouvons-nous ajouter, exiger du Front lui-même que nos espérances ne soient pas déçues, que l’on ne dévie pas du chemin qui s’est réouvert aujourd’hui. Bien, il faut veiller et exiger, mais aujourd’hui c’est au jour de fête et d’allégresse, c’est un jour où nous reprenons force pour que la lutte continue. Et comme le disait avec raison William Grisgby dans la Primeríssima, il nous faut maintenant concentrer notre énergie et l’énergie de tous les députés sur le programme social de l’Assemblée face aux demandes du peuple. Au revoir, je vous ferai mes commentaires à mesure que nous avancerons.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2592.
- Traduction Dial.
- Texte (espagnol) envoyé par l’auteur et daté du 19 septembre 2002.

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[11979.

[2Deux universités de Managua.

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