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DIAL 2954

NICARAGUA - « Des révolutions, il y en aura toujours ! », Entretien avec Ernesto Cardenal

samedi 1er septembre 2007, mis en ligne par Dial

À l’âge de 82 ans, Ernesto Cardenal reste fidèle à lui-même. Prêtre, poète et révolutionnaire, il fut aussi ministre de la culture lors du premier gouvernement sandiniste (1979-1988). Nous republions ici ses propos lors d’une conférence de presse réalisée au Centre d’Information Tiers Monde (CITIM), le 3 mars 2007. L’entretien est paru en français dans le numéro 235 de la revue Brennpunkt Drëtt Welt [1] (avril 2007).


Quelle est votre réaction face à l’élection de Daniel Ortega en novembre 2006 au Nicaragua ?

Je ne suis pas contre l’élection de Daniel, mais on avait un autre candidat sandiniste, qui ne l’a pas remportée.

Comment envisagez-vous l’avenir du nouveau gouvernement ? Est-il mieux que le précédent ?

Je ne peux pas le dire. Quand je suis parti pour l’Europe, il était au pouvoir depuis un mois à peine. Cela fait maintenant deux semaines que je suis en tournée avec le Grupo Sal en Allemagne, en Autriche etc. Vous êtes certainement mieux informé que moi sur la situation au Nicaragua. Tout a commencé dans le plus grand secret.

Pendant toute la campagne électorale, il n’y a pas eu de déclaration ni de conférence de presse. Pendant le premier mois de son gouvernement, il n’a donné qu’une seule conférence de presse et il n’avait toujours pas désigné les membres de son gouvernement, à part les ambassadeurs aux États-Unis, au Costa Rica et à Cuba. Le gouvernement est donc toujours un mystère pour moi. De plus, le vote à été minoritaire avec seulement 38% des votes en faveur d’Ortega. Plus de 60% des votes étaient donc contre lui. Ce n’est que grâce au nombre élevé de candidats et aux divisions entre ceux-ci qu’il a remporté ces élections. Il ne représente pas la majorité du pays.

Ce qui est intéressant, c’est que le pouvoir ne semble pas reposer entre les mains d’une personne, mais de deux : lui et son épouse. C’est elle qui rédige toutes ses déclarations. Apparemment, elle décide également du choix des ministres.

Le programme électoral d’Ortega était sensiblement différent de celui de son premier gouvernement...

Le programme électoral de Daniel parle de réconciliation, d’unité nationale et d’amour. On ne sait pas ce que cela signifie.

Sa position vis-à-vis des États-Unis est également très différente.

Oui. Il s’est rapproché un peu de tous les gouvernements de la région, aussi bien des États-Unis que des gouvernements de gauche comme Cuba, le Venezuela, et même l’Iran. C’est ambigu, tout cela a été passé sous silence. Il a souscrit une convention avec l’Iran, mais ne l’a jamais publiée.

Opportunisme politique ?

Oui.

Que pensez-vous de tous les gouvernements de gauche en Amérique latine qui ont remporté des élections l’année passée ?

Je suis en faveur de tous ces gouvernements, mais je crois que le gouvernement d’Ortega ne sera pas de gauche. Il ne peut pas être de gauche, parce que son programme est basé sur l’unité nationale, la réconciliation et sur une alliance avec les somozistes et la contrerévolution, avec des capitalistes et des entrepreneurs.

Rétrospectivement, comment voyez-vous le premier gouvernement d’Ortega ? La déception fut très grande lorsqu’il sombra dans la corruption...

C’est pourquoi bon nombre de sandinistes ont quitté le parti. Parce qu’on voyait que ce n’était plus la révolution, mais une trahison faite à la révolution. Aujourd’hui, il ne reste plus grand-chose de la révolution. Les gouvernements de droite qui ont suivi ont annulé la plupart des progrès en matière de réforme agraire, de santé et d’éducation, à part peut-être la culture. Le plus grand succès de la révolution a avoir survécu est la démocratie. Bien que les gouvernements suivants aient été pro-capitalistes, néolibéraux et corrompus, ils étaient tout de même démocratiques. Il y a eu la liberté de presse, le pluralisme politique et des élections libres. Un autre succès a été l’instauration de l’armée sandiniste, qui s’appelle maintenant l’armée nationale, mais qui est toujours la même. Elle ne s’implique plus dans la politique comme ce fut le cas avant la révolution et elle est respectée par l’ensemble de la population ; elle n’est plus au service d’un seul parti.

L’image d’Hugo Chávez (président du Venezuela) est très ambiguë chez nous en Europe. Que pensez-vous de ce personnage ?

90% des médias de communication appartiennent à 3 grandes multinationales nord-américaines. Toutes les informations que vous recevez ici, y compris celles concernant le Nicaragua, passent par ces multinationales et une grande partie de ces informations sont simplement fausses. On transforme une partie de l’information et on en passe une autre sous silence.

Le Venezuela vit une nouvelle révolution, mais les médias ont ridiculisé Chávez, l’ont présenté comme un bouffon, un clown ou un fou. C’est également la façon dont on présente la révolution cubaine et dont on a caricaturé Fidel. Je suis sûr que les gens ici au Luxembourg qui ont visité Cuba n’ont pas retrouvé l’image de l’île que véhiculent les médias capitalistes. C’est également ce qui est arrivé à la révolution au Nicaragua. Ceux qui y sont allés, y compris des gens d’ici, pourraient témoigner que c’était une bonne chose. Mais les médias états-uniens ont dit le contraire.

Ce qui est intéressant avec la révolution actuelle au Venezuela, c’est que c’est une révolution bolivarienne. C’est le vieux rêve d’une Amérique latine unie, face à l’Amérique du Nord. Et c’est pour cela qu’il est attaqué, le président Chávez, pour cette attitude bolivarienne. Je suis un grand admirateur, mais aussi un ami de Chávez.

Par contre, je ne suis pas d’accord avec l’aide qu’il apporte à Daniel Ortega, mais il peut faire ce qu’il veut. Ce sont des raisons d’État, je suppose.

Comment voyez-vous le futur de la révolution à Cuba ?

Je ne peux pas le savoir, mais je crois que la révolution se poursuivra. Avec ou sans Fidel.

Une question sur la religion : comment voyez-vous le futur de la théologie de la libération ?

Lors de la deuxième visite du pape Jean-Paul II au Nicaragua, un journaliste lui avait demandé dans l’avion ce qu’il pensait de la théologie de la libération. Le pape avait alors répondu que ce n’était plus un danger puisque le communisme était mort. Plus tard, l’évêque brésilien Casaldáliga affirma à cet égard que tant qu’il y aurait des pauvres, il y aurait la théologie de la libération. Cela est important, parce que l’ancien pape tout comme le pape actuel l’ont toujours combattue. Les deux papes ont combattu la vraie Église. Tous les succès obtenus par l’Église ont été niés et annulés par ces deux papes. Ainsi ont-ils fait reculer l’Église au lieu de la faire avancer.

Est-ce que selon vous ce retour en arrière s’est accéléré depuis l’avènement de Joseph Ratzinger ?

C’est resté la même chose, puisque de toute façon Ratzinger menait déjà la politique du pape antérieur. Je ne pourrais pas dire si c’est mieux ou pire, ça me semble simplement la même chose.

Est-ce que le monde verra encore beaucoup de révolutions ?

Des révolutions il y en aura toujours, c’est comme avec le feu ou avec les langues. Au début, il y avait la Révolution française, laquelle nous a tous influencés. Malgré la terreur et la guillotine, elle a quand même imposé la démocratie à ce monde. Il y a eu des révolutions depuis et il y en aura d’autres. La première et la plus grande des révolutions fut celle de Jésus, qui disait qu’il fallait instaurer le gouvernement de Dieu sur Terre et qu’il fallait changer le monde. Cette révolution est toujours vivante, entre chrétiens et non-chrétiens. Parfois les non-chrétiens sont plus fidèles à la doctrine du Christ que les chrétiens eux-mêmes. La révolution sociale, Jésus l’a faite aussi.

En parlant de révolution sociale, quelle est actuellement la force des mouvements populaires au Nicaragua ?

On ne sent pas qu’ils ont beaucoup de force. Avec une première révolution qui avait suscité tant d’espoirs mais qui s’est brisée, et avec le faux sandinisme de Daniel Ortega aujourd’hui, le peuple ne semble guère convaincu de la cause révolutionnaire. Il règne surtout une grande frustration dans le pays.

Si vous aviez dû sacrifier une chose dans votre vie, auriez-vous sacrifié la révolution, la poésie ou Dieu ?

J’aurais sacrifié tout ce que Dieu m’aurait demandé de sacrifier.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2954.
- Traduction de l’espagnol par Marc Keup pour la revue Brennpunkt Drëtt Welt.
- Source (français) : revue Brennpunkt Drëtt Welt, n°235, avril 2007.

En cas de reproduction, mentionner au moins le traducteur, l’une des sources françaises (revue Brennpunkt Drëtt Welt ou Dial - http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[1Périodique luxembourgeois publié par Action Solidarité Tiers Monde.

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